Au grand lavoir

Sophie Daull a perdu mère et fille de façon tragique. Sa mère, assassinée par un homme qui l’a agressée sexuellement et achevée à coups d’Opinel. Sa fille, d’une erreur de diagnostic.

lavoirElle nous offre un roman, Au grand lavoir, objet dans lequel se côtoient le chagrin, la sérénité, le désespoir, la beauté, sur une terrible violence en toile de fond. Le jour où elle a appris que le meurtrier de sa mère, condamné à perpétuité, venait d’obtenir sa libération, elle a ressenti le besoin de lui créer une histoire qui n’en serait pas une de vengeance, mais d’une sorte de pardon, de rédemption. Voilà pour la non-fiction. Elle s’en explique d’ailleurs beaucoup mieux que moi à François Busnel, à La grande librairie.

Cette fiction, donc. Elle se construit sur une alternance de courts chapitres, les premiers écrits par la narratrice qui, sans être l’auteure, en porte la voix et les drames, les seconds par l’homme sans nom. Lui, l’être fictif, travailleur horticole dans une ville perdue, est bouleversé par l’interview, à la télévision, d’une femme qui viendra parler, à la librairie du coin, de son livre portant sur la mort de sa fille. Cette femme est la fille de celle qu’il a assassinée. L’irruption de ce visage dans sa vie a sur lui l’effet d’un tsunami. Le passé jaillit comme une giclée de lave, menaçant le fragile équilibre qu’il s’est forgé.

Je n’en dévoile pas davantage l’intrigue. Sur la construction du livre, disons que l’intrusion de l’écrivaine, qui nous donne d’entrée de jeu des précisions sur sa démarche littéraire, m’a un peu dérangée au début. Mais Sophie Daull laisse bientôt toute la place à la narratrice et la fiction reprend ses droits. Ajoutons que la plume est magnifique et que l’auteure réussit à évoquer l’horreur sans nous terrifier, et, bien au contraire, en nous faisant partager la lumière et le pardon malgré la douleur de la narratrice, la déliquescence du criminel.

Le gala de la gamine avait lieu dans un bled à neuf kilomètres de Nogent ; une salle polyvalente qui accueille plus fréquemment le repas des chasseurs ou le loto des seniors, à en juger par les affichettes collées sur les portes vitrées. Une petite foule se pressait déjà. Gilbert et moi restions collés l’un à l’autre comme un naufragé et son rondin, tous les deux étrangement oppressés, comme si le délabrement de nos vies se lisait sur nos visages, comme si l’odeur de défaite qui émanait de nos parkas défraîchies dressait un cordon sanitaire autour de nous.

Sophie Daull, Au grand lavoir, Éditions Philippe Rey, 2018, 154 pages

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