Remonter l’histoire

Taqawan, c’est le nom [d’] un saumon qui revient dans sa rivière pour la première fois. C’est aussi le titre d’un petit roman singulier et bouleversant d’Éric Plamondon, prix France-Québec de littérature. Mais il est difficile de parler d’un livre d’une facture aussi originale.

La trame de fond

En trame de fond, il y a un événement historique. En juin 1981, quelques 500 policiers venus de Québec et de Montréal interviennent sur la réserve de la Restigouche pour obliger les Mi’gmaq, 150 pêcheurs, à retirer leur filet de pêche de l’estuaire de la rivière. La démonstration de force s’avère d’une insupportable brutalité.

Côté fiction, l’histoire met en scène une adolescente de la réserve, Océane, qui s’en prend aux forces de l’ordre après avoir assisté au traitement sauvage subi par son père. Elle sera violée par trois policiers, puis recueillie par un garde-pêche démissionnaire après qu’il eut été obligé de participer à l’attaque des Mi’gmaq. Mais les problèmes d’Océane ne s’arrêtent pas là et l’action rebondit avec force pour se conclure en une apothéose jouissive digne d’un grand roman policier.

Une fresque

Le récit fictif est entrecoupé de nombreux fragments historiques, géographiques, ethnographiques, politiques, zoologiques. Ça parle aussi de coutumes ancestrales, de l’histoire immémoriale de la pêche au saumon, de juridictions provinciales et fédérales, de recette aux huîtres ! Et curieusement, aucun de ces apartés (qui, en réalité, n’en sont pas) ne nuit à l’intérêt du lecteur. Bien au contraire. Les 67 courts chapitres dessinent une grande fresque qui réassemble les morceaux du puzzle nous permettant de comprendre un peu mieux le drame des Amérindiens et leur lutte pour redéfinir leur place sur le territoire et y vivre dans la dignité.

Extrait

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu’on leur a pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. On a voté des lois pour qu’ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.

Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n’a pas marché. Ils n’ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L’homme blanc a voulu imposer à l’Indien en un siècle ce qu’il a mis des millénaires d’évolution à développer et à intérioriser : agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon.

Éric Plamondon, Taqawan, Le Quartanier, 214 pages

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