Une remise en question

Le choc des réalités

Marie Darrieussecq, c’est une voix, comme on dit en littérature. Une voix singulière à laquelle je mets toujours du temps à m’habituer. Dans La Mer à l’envers, je retrouve son écriture hachurée, chaotique, comme les pensées et les émotions de Rose, qui passe Noël en croisière, avec ses deux enfants, un cadeau de sa mère. Une nuit, l’immense palace à hélice s’immobilise, en pleine Méditerranée. Réveillée, Rose va aux nouvelles et assiste au sauvetage des migrants. Des morts et des vivants. Parmi eux, Younès, un grand jeune homme qui croise son regard, lui demande de l’eau, un téléphone. Ce contact déclenche quelque chose qui échappe au contrôle de Rose. Et qui va lui faire prendre des chemins de traverse. Nous sommes dans sa tête, et là-dedans, c’est agité, c’est troublé. Dans sa tête, ses assises chambranlent. 

Extrait

Elle est dans la zone sous l’eau, sous le casino, il est profond comment ce bateau ? C’est le quartier des employés. Dans une grande salle très éclairée, très embuée, sont assis, couchés, des tas de gens. Elle se faufile, pardon, excusez-moi, une grosse jeune femme moulée dans un jogging ne se poussait pas, des garçons assis se tenaient les genoux, des allongés dormaient, les voiles alourdis d’un groupe de femmes semblaient monter du sol pour bercer les bébés, c’était comme inventer une politesse ou une fermenté nouvelles pour glisser son corps parmi ces corps, ces plis, ces amas mouillés, sweat-shirts, tuniques, pulls, casquettes, survêtements, blousons à capuche. Tous sentaient la mer et le gasoil, et comme une grande odeur de poisson, tirés ruisselants de la gueule du monstre.

Ce roman effleure de nombreux thèmes (crise existentielle, couple bancal, maternité parfois lourde à assumer), mais le plus significatif à mes yeux est le contraste entre le luxe ostentatoire de la vie de croisière et le dénuement extrême des rescapés de la mer, souvent de l’enfer. Et puis, cette pulsion de Rose qui veut sauver Younès…

Un roman intéressant, mais qui ne casse rien, sauf sans doute pour les inconditionnels de Marie Darieussecq.

L’opinion de la Presse

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L., 2019, 247 pages

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