La grande noirceur

Aussi apprécié que soit un livre par les instances chargées de distribuer les prix littéraires, il arrive occasionnellement que ce même livre nous tombe des mains. Ce qui fut le cas pour Querelle de Roberval dont je me suis tout de même astreinte à lire la moitié. Qu’est-ce qui ne m’a pas émue dans cette œuvre couronnée du prestigieux prix Ringuet décerné par l’Académie des lettres du Québec? Je ne saurais le dire avec précision. J’ai seulement été obligée de constater, à la page 104, que je ne trouvais aucun plaisir à cette violente charge contre les dérives du capitalisme dont je partage par ailleurs les constats. Tout comme je ne pouvais m’attacher aux personnages. Deux extraits pourront vous permettre de vous faire votre propre idée du style et du propos. 

D’abord cet incipit qui ouvre le récit avec fracas :

Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer. Il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu’il porte à son cou comme nos prêtres portent leurs chapelets ou nos patronnes leurs colliers de perles. Querelle aime les petits garçons, les garçons sages de bonne famille et les mauvais garçons qui rôdent devant les portes de la prison, le soir, quand on libère pour la fin de semaine les détenus assoiffés de peau glabre et de fesses rondes et que les garçons vont défiler près des grillages, vers les voitures du parking qui les emmènent bien vite au premier motel sur la route. (p. 13)

Puis, cet extrait qui illustre le fond d’un autre thème majeur de l’oeuvre:

Malgré les journées qui s’allongent, la fatigue qui arrive avec le ciel noir, les travailleuses s’affairent à maintenir bien solidement ficelé le tissu de l’ouvrage robervalois. Et pourtant. Pourtant, c’est une bête beaucoup plus ignoble qu’elles nourrissent, un ordre beaucoup plus primitif. C’est que tout l’espace invisible entre leurs corps habitués, réglés à la tâche, tout l’air qu’elles rejettent en des soupirs blasés, toutes les pensées noires qu’elles acheminent tant bien que mal jusqu’à la fin de leur shift, tout cela ne leur appartient pas. Leurs gestes précis et ennuyés, l’énergie excessive dépensée à des corvées inutiles, souvent un peu botchées, ne sont pas, selon une loi plus ancienne que la thermodynamique, pure perte, mais gain véritable pour ces quelques patronnes qui, du haut d’une montagne, observent Roberval en caressant leurs colliers de perles. (p. 96)

Pour rendre justice à ce roman, je me fais un point d’honneur de vous mettre en lien avec d’autres commentaires beaucoup plus enthousiastes que les miens, dont celui de La Presse., et, du côté de la France, celui de Télérama. Également, un article du Devoir, qui relate la controverse suscité par la publication adaptée au lectorat français.

Kevin Lambert, Querelle de Roberval, Héliotrope, 2019, 277 pages

Un avis sur “La grande noirceur

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