En rafale

L’allume-cigarette de la Chrysler noire m’a reposée de Querelle de Roberval. Qui ne connaît pas encore la verve de Serge Bouchard, son regard singulier sur tout ce qui l’entoure, sa capacité à en tirer des sens qui échappent le plus souvent aux gens pressés que nous sommes ?

Serge Bouchard s’intéresse à tout, parle de tout. Il sait traduire la joie comme la révolte. Comme il le dit lui-même: Depuis cinquante ans, je me passionne pour les idées, pour l’histoire, pour toutes les questions relatives à la nature de l’humanité, du Cro-Magnon jusqu’au cyborg. (p. 131)

Pas une minute d’ennui, jamais, avec ce penseur-conteur.

Serge Bouchard, L’Allume-cigarette de la Chrysler noire, Boréal, 2019, 240 pages

Une amie de passage en Floride m’a laissé Le cœur en bandoulière, petite plaquette (125 pages) dans laquelle Michel Tremblay met en scène l’inquiétude d’un écrivain vieillissant. A-t-il encore quelque chose à dire ? Sa voix peut-elle rivaliser avec celles des jeunes loups qui envahissent la scène littéraire ? (Coïncidence, le narrateur est en train de lire Querelle de Roberval !) Ce roman hybride alterne entre les réflexions du narrateur et la pièce de théâtre inachevée à laquelle il s’attaque dans l’espoir de la terminer enfin. 

J’ai peu lu Tremblay jusqu’à ce jour, à l’exception d’un recueil de récits (dont j’ai oublié le titre), que j’avais beaucoup aimé. Ce court ouvrage m’a laissée plutôt tiède même si le thème pourrait venir me chercher au premier chef. Mais bon, les fans de Tremblay pourront apprécier davantage que moi.

Extrait

C’est juste qu’après tant d’années passées à arpenter les trottoirs de Montréal, de Paris, de New York, de Key West, mes villes favorites, pour le seul plaisir d’errer en écorniflant pour voir ce qui s’y passait ou pas, l’excitation s’est émoussée, l’envie envolée, on dirait, et je m’en veux, que ma curiosité naturelle m’a quittée pour être remplacée par une sédentarité que j’aurais autrefois mal jugée et qui s’est peu à peu imposée à moi : mon fauteuil, mes livres, ma télévision. Je disais que ce n’était pas l’âge, je suppose que je dois me rétracter et me rendre à l’évidence : je ne suis plus jeune — peu s’en faut — et un rien, une simple promenade pour me rendre au coucher du soleil, ce que je fais pourtant tous les soirs d’hiver depuis plus de vingt-cinq ans, me fatigue. En plus de m’ennuyer. (p. 9)

Michel Tremblay, Le cœur en bandoulière, Leméac/Actes Sud, 2019, 125 pages

Civilizations de Laurent Binet est extrait de ma boîte au trésor. Grand prix du roman de l’Académie française 2020, cette très brillante uchronie renverse l’histoire et la reconstruit sur la base de l’invasion de l’Europe par les Incas. 

À la suite d’une guerre interne au royaume des Incas, Atahualpa, qui régnait sur l’empire avec son frère, fuit vers le nord et en vient à traverser la mer pour aboutir dans un Portugal dévasté par un terrible tsunami. Après une longue errance de ville en ville avec les fidèles qui l’ont suivi, l’Inca finit par s’enraciner et imposer son pouvoir sur le Royaume d’Espagne, et petit à petit, sur une grande partie de l’Europe. C’est donc un regard neuf qui est posé sur ce territoire qui devient pour les Incas, le Nouveau Monde, celui des Levantins, puisque situé à l’est de leur pays d’origine, le nombril du monde.

Extrait

Les Levantins croyaient en une famille de dieux composée d’un père, d’une mère et de leur fils. Le père vivait dans le ciel et avait envoyé son fils sur la terre pour sauver les hommes mais, après de multiples aventures et une suite de malentendus, il l’avait laissé se faire clouer sur une croix par les hommes qu’il était venu aider, et qui ne l’avaient pas reconnu. Puis le fils était revenu du monde souterrain et avait rejoint son père au ciel. Depuis ce jour, dessillés et mortifiés par leur erreur, les Levantins attendaient et espéraient le retour du fils sur terre. En même temps, ils ne cessaient de prier et de vénérer la mère, qui avait la particularité étrange d’être restée pucelle lorsque le père l’avait fécondée. Il existait aussi une divinité secondaire qu’ils appelaient le Saint-Esprit et qui se confondait tantôt avec le père, tantôt avec le fils, tantôt avec les deux. Le signe de la main que les adeptes du culte chrétien faisaient à tout propos représentait la croix sur laquelle le fils avait été cloué. Ainsi toutes leurs actions se prétendaient dictées par la volonté de réparer l’ingratitude que leurs ancêtres avaient montrée envers leur dieu, lorsqu’ils l’avaient torturé et cloué sur une croix de bois qu’ils avaient dressée au sommet d’une montagne, dans un pays lointain d’où ils avaient été chassés mais qu’ils rêvaient de reconquérir. (p. 156)

L’auteur s’amuse à nous offrir une civilisation plus égalitaire dans laquelle toutes les religions ont le droit de cité à condition de vénérer une fois l’an le dieu Soleil, dont personne ne peut nier l’existence puisqu’il éclaire également tous les peuples de la terre. Binet fait ici la démonstration de ses vastes connaissances historiques, connaissances me faisant souvent défaut et ne me permettant pas de savourer à leur juste mesure toutes les facéties de l’auteur. Néanmoins, l’exercice est réjouissant et le style, empruntant les codes de l’époque, en phase avec son sujet. Très amusante et intéressante lecture !

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019, 378 pages

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