Sécheresse du Dakota du Nord

J’avais lu, il y a quelques années, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, et j’avais adoré. Je traînais depuis longtemps, sur ma liste, une autre suggestion de lecture de cette auteure : Le pique-nique des orphelins. Je dois avouer que cette œuvre m’a moins émue que la précédente. On y retrouve les mêmes paysages plats et poussiéreux des plaines américaines où cohabitent plus ou moins en harmonie Blancs et Amérindiens. Mais cette histoire déjantée a mis à plus rude épreuve ma tolérance aux libertés que prend un auteur avec le réalisme, la vraisemblance, ce qui ne semble pas être le premier souci de Erdrich. Je ne peux bien sûr le lui reprocher dans la mesure où ces libertés sont caractéristiques de sa position créatrice. 

Propos

Dans le Dakota du Nord, Karl (11 ans) et Mary (6 ans), progéniture d’un homme marié entretenant une relation avec leur mère, sont abandonnés par celle-ci à l’occasion du bien nommé Pique-nique des orphelins. On les retrouve bientôt dans un wagon de marchandises en route vers Argus où leur tante tient une boucherie. Au moment de leur arrivée à destination, un incident sépare les deux enfants et seule Mary rejoint la maison de sa parente. Elle y sera élevée avec sa cousine Sita qui nourrira une forte jalousie à son endroit, acceptant difficilement l’attention de sa mère envers l’orpheline et le détournement de l’attention de son amie Célestine au profit de la nouvelle venue. 

On suit ces différents personnages et quelques autres, Blancs et Amérindiens vivant hors réserve, sur une quarantaine d’années, dans un monde où le bonheur est fuyant et les relations sèches comme le climat. Chacun exprime sa version des faits à tour de rôle. Les amitiés et les amours y sont rudes, les hommes toujours ailleurs ou sur le pas de la porte. Les familles se désintègrent. Seules les filles et les femmes semblent capables de tenir debout, au même endroit, contre vents et marées. Les incidents et les mésaventures parfois rocambolesques s’additionnent sans pour autant provoquer l’effondrement du petit macrocosme constitué par quelques résistants. 

Deux extraits illustrant d’une part l’atmosphère étrange du récit et d’autre part, la plume singulière, originale de l’auteure.

Extraits

Elle attendait, mais je n’allais pas dire ce qu’elle voulait que je dise. Sa silhouette dessinait une tache d’ombre compacte d’un noir de jungle, et ses yeux brillaient d’un éclat aveuglant comme les pointes de deux punaises. Elle se maintenait sur ses jambes en s’appuyant au dossier de la chaise. Aucun de nous ne bougea tant que la cigarette ne fut pas consumée jusqu’au filtre. Puis je tendis le bras par-dessus la table et lui retirai le mégot des doigts. Je le posai sur le cendrier bleu en forme de trèfle. (p. 338)

Le soleil se coucha. L’herbe froufroutait dans la petite brise, le son paraissait anormalement bruyant, tout comme les canards, qui marmonnaient dans leurs nids douillets, et les rats musqués. J’avais l’impression de les entendre gifler l’eau dans leur chasse aux insectes. Même les nuages qui s’amoncelaient semblaient produire un léger chuintement tandis qu’ils se rétractaient, se repliaient et prenaient des couleurs. (p. 73)

Est-ce le style d’Erdrich ou est-ce des maladresses de traductions? Quelques phrases m’ont fait tiquer :

« … j’eus soudain cette impression qui m’avait toujours effrayé d’obscurité… » ou « Dire la bonne aventure était un passe-temps que Sita ne supportait pas d’adorer… ».

Le pique-nique des orphelins est un livre singulier pour amateur de récits rabelaisiens.

Point de vue plus positif d’un lecteur

Louise Erdrich dresse le portrait d’une famille éclatée où chacun, tout en s’accrochant aux autres, joue sa propre partition et accumule les fausses notes. Sans cynisme, avec une pointe d’humour noir, une écriture puissante et poétique, un art consommé des dialogues et de la mise en scène. Un roman ample, riche, ambitieux, violent et beau comme ces vies se déroulant de façon chaotique au fil des décennies.

Louise, Erdrich, Le pique-nique des orphelins, Albin Michel, 1986,454 pages

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :