En rafale

Je repousse depuis des jours le fardeau de rendre compte de mes dernières lectures. Ça en dit peut-être beaucoup sur l’effort qu’elles m’ont demandé. 

Ordesa de Manuel Vilas. Prix Femina Étranger 2019. Phénomène de librairie en Espagne. Phénomène tout court, oui ! Les quelque 400 pages de cette brique se déclinent en 157 courts chapitres, comme autant de petites fenêtres qui s’ouvrent furtivement sur le passé. Le narrateur décrit avec minutie les détails parfois minuscules et apparemment insignifiants qui ne constituent pas moins la trame des souvenirs, lesquels assemblés en une immense mosaïque, tentent de donner un sens à la vie.  

Sur le quatrième de couverture, Antonio Munoz Molina, figure importante de la littérature espagnole, dit ceci : « Voici l’album, les archives, la mémoire sans mensonges ni consolation d’une vie, d’une époque, d’une famille, d’une classe sociale condamnée à tant d’efforts pour obtenir si peu. Il faut beaucoup de précision pour dire ces choses, un acide, un couteau aiguisé, une aiguille assez fine pour faire éclater le ballon de la vanité. Ce qui reste à la fin, c’est l’émotion propre de la vérité et la détresse devant tout ce qui a été perdu. »

La quête mémorielle de l’auteur me rappelle celle de Modiano qui m’avait tant émue. Le narrateur tente de retenir les souvenirs qu’il a de ses parents et de combler le vide de tout de qu’il ignore de ses ascendants. 

Extrait

Il n’y a rien de ce côté-là, il est vain de dire « mes grands-pères ». J’ignore qui ils étaient, la vie qu’ils ont menée, s’ils étaient petits ou grands, bruns ou blonds, je ne sais rien d’eux. Pas même leurs prénoms. Je ne sais pas qui était mon grand-père paternel. J’en sais encore moins sur mon grand-père maternel. Je ne connais pas la date de sa mort, qu’on ne me révélera jamais, car je ne peux poser la question à personne. (p.195)

Pour une raison qui m’échappe, l’univers de Vilas ne m’a pas happée comme celui de Modiano. J’ai résisté à la tentation de fermer le livre prématurément. Quelque chose me retenait (la nostalgie, la tendresse, l’acharnement de la mémoire?) sans me séduire entièrement.

Critique du journal Libération

Manuel Vilas, Ordesa, Éditions du sous-sol, 2019, 399 pages

Le hasard fait parfois drôlement les choses. Après la lecture d’Ordesa, j’ai pigé Le drap blanc de Céline Huyghebaert dans ma réserve de livres. Également autobiographique, ce livre couronné du Prix du Gouverneur général 2019 comporte de nombreuses passerelles avec le précédent. Il s’agit d’une longue enquête menée par la narratrice auprès de diverses personnes ayant connu son père prématurément mort d’un cancer. Celle-ci porte une forte culpabilité à son endroit, culpabilité découlant notamment de la dernière carte qu’elle lui a adressée de l’étranger, une carte pleine de reproches et qui fut sa dernière communication avec lui. 

Extrait

Je lui ai dit qu’un jour j’avais envoyé à mon père une carte de souhaits avec une œuvre de Magritte, L’homme au chapeau melon, et à l’intérieur de la carte, j’avais écrit un long message qui parlait de résilience. Ou alors de renoncement. Ou des minces chances qui restaient à mon père de ne pas rater sa vie. Je me servais des mots comme de bombes à cette époque, et j’avais bien l’intention que ceux-ci lui sautent à la figure dès qu’il ouvrirait l’enveloppe. Mais le choc avait été tellement violent que mon père était parti pour l’hôpital et j’avais dû prendre le premier avion sur la demande pressante de ma sœur. Le temps d’attacher ma ceinture, de la détacher, de traverser l’Atlantique, de rattacher ma ceinture pour l’atterrissage, de toucher le sol de Roissy, d’apercevoir ma valise sur le tapis, et mon téléphone avait sonné à nouveau. C’était ma sœur, c’était trop tard, il était mort. Mais ne t’inquiète pas, avait-elle continué, il savait que tu l’aimais. (p. 21-22)

Cette recherche prend des formes diverses : échanges écrits sous la forme d’un dialogue théâtral, interview (question et réponse), analyse graphologique de la signature du père, liste d’anecdotes, journal des rêves, narration à la première personne. 

Encore une fois, j’ai résisté plusieurs fois à la tentation d’abandonner ma lecture, mais j’ai poursuivi, comme si j’espérais une grande révélation, un punch, une émotion. Mais rien de tout cela n’est survenu. 

Ça promettait, pourtant. Est-ce la forme éclatée du livre qui a fait obstacle à mon plaisir de lecture? Je n’en sais rien, mais une chose est certaine, après ces deux lectures, j’étais mûre pour un bon roman policier !

Ce qu’en a dit Le Devoir

Céline Huyghebaert, Le drap blanc, Le quartanier, 2019, 325 pages

Heureusement, j’avais dans ma bibliothèque un Kathy Reichs, Meurtres à la carte. Pour ceux qui ne connaissent pas l’auteure, précisons qu’elle est anthropologue judiciaire, tout comme son héroïne, Tempe Brennan, c’est-à-dire qu’elle fait parler les vieux ossements trop dégarnis pour le coroner. 

Dans la cave en terre battue d’un vieil immeuble de Montréal, on découvre des ossements. Le travail de Tempe consiste à savoir s’il s’agit d’humains ou d’animaux, et de déterminer l’époque de la mort. Celui qui a découvert les dépouilles a aussi trouvé des boutons datant du 19e siècle, incitant le détective responsable de l’enquête à fermer le dossier. Or Tempe a l’intuition que ces morts sont plus récentes. L’impulsive anthropologue et le suffisant enquêteur entrent bien sûr en collision frontale. Mais l’opiniâtre Tempe poursuit ses investigations, fait jouer ses relations, arrive à mettre une date plus précise sur les restes et, de fil en aiguille, découvre un trafic humain qui donne froid dans le dos.

Extrait

La tâche de pourchasser les méchants, c’est aux flics qu’elle revient. Mais Hollywood, avec son clinquant, a créé une nouvelle façon de danser les claquettes. À force de manipulations scénaristiques, elle a convaincu le public que les techniciens de l’identité judiciaire étaient à la fois des savants et des détectives. Résultat : il ne s’écoule pas une semaine sans que je sois contactée par un téléspectateur émerveillé, persuadé d’avoir mis la main sur un indice capital. J’essaie de rester aimable, mais je trouve quand même que ce dernier mythe mérite un sérieux coup de pied au cul. (p. 61) 

J’ai dévoré ce roman, solidement harponnée par l’intrigue et conquise par l’humour corrosif de l’auteure. Un vrai bon livre qui a délassé mon cerveau tout crispé par les précédentes lectures.

Kathy Reichs, Meurtres à la carte, Pocket, 2006, 412 pages

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