Récit à contre-courant

Il faut un certain courage pour écrire aujourd’hui un livre comme celui de Thibault de Montaigu, La grâce. Il faut aussi que l’auteur ait un immense talent pour qu’un jury (prix de Flore 2020) ait préféré ce récit à tant d’autres œuvres méritantes et pour que je n’aie pas pensé à abandonner ma lecture avant la fin.

Et de quel sujet osé et hors norme ose parler l’auteur ? De foi et de conversion. Rien de moins.

Le propos

À 37 ans, le narrateur, athée et noceur impénitent, fait l’expérience de la rencontre avec Dieu à la suite d’une sévère dépression, rencontre qui bien sûr bouleverse sa vie et sa relation aux autres. Et en particulier, sa relation avec son oncle Christian qui au même âge avait fait une expérience similaire. Sauf que Christian, contrairement au narrateur, avait tout laissé pour entrer dans les ordres, chez les Franciscains. Le regard du narrateur sur cet oncle qui l’a toujours agacé en est entièrement changé et la mort prématurée du franciscain crée en lui un immense désarroi. Dans la quête de sens qui accompagne sa conversion, il part sur les traces de cet oncle méconnu dont il découvrira la part d’ombre, nous livrant un récit captivant et ses réflexions sur la foi, le bonheur, le pouvoir.

Dès la première ligne, on ressent l’angoisse de l’auteur qui mène le récit d’une écriture nerveuse, concise et précise. En voici les premières lignes:

Extrait

Si je suis passé à côté de Christian du temps de son vivant, c’est à cause de préjugés minables. Mon oncle paternel incarnait à mes yeux une vieille France confite dans son passé, à mille lieues des trépidations de la capitale. Une vieille France où l’on vivait dans des maisons mal chauffées aux armoires vastes comme des tombeaux et aux fauteuils toussotant de poussière. Où des maries-louises ovales entouraient les photos d’aïeux endimanchés, dont on ne se rappelait plus grand-chose. Où les grives et les faisans rapportés de la chasse, comme dans une nature morte de Chardin, pendaient à un crochet de la cuisine dans l’attente d’être plumés. Où le fermier d’à côté passait boire un godet le soir, casquette vissée sur la tête, les lignes de la main noircies par la terre, commençant chacune de ses phrases par « Sans s’mentir… ». Une vieille France dont l’enfant que j’étais écoutait les derniers murmures sans se rendre compte que bientôt ce monde-là ne serait plus. (p.13)

La magnifique plume de l’auteur, son talent de conteur et le destin de l’oncle, un homme plus grand que nature, ont contrebalancé mon agacement pour le thème religieux. Si les histoires conversion ne vous font pas peur, vous pourrez trouver intérêt à ce singulier récit.

Vous trouverez en suivant ce lien l’opinion de plusieurs critiques positives de La grâce.

Thibault de Montagu, La grâce, Plon, 2020, 310 pages.

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