Profondeur du mal-être

Quand la sonde ne rencontre que de l’absence

De tous les romans d’Henning Mankell que j’ai eu le bonheur de lire, Profondeurs me semble le plus sombre. Le personnage principal, Lars Tobiasson-Svartman, hydrographe, est aussi glaçant que la Baltique qu’il sonde, à la recherche des routes maritimes où pourront se camoufler les navires suédois en cas d’urgence. Nous sommes en 2014. La guerre est imminente. La Russie et l’Allemagne jouent au chat et à la souris au large des côtes de la Suède qui vacille entre engagement et neutralité. Alors Lars plonge sa sonde, son objet fétiche, et mesure la profondeur des fonds marins, comme il mesure toute chose. Un véritable trouble obsessif compulsif, doublé d’une violence à peine contenue, d’une absence aux autres et à lui-même.

La plus grande distance à laquelle je dois me mesurer, c’est celle qui me sépare de moi-même. Où que je sois, la boussole pointe de toute part vers l’intérieur de moi-même.

Toute ma vie j’ai usé de faux-fuyants et de détours pour essayer d’éviter de me retrouver face à moi-même.

Je ne sais pas du tout qui je suis, et je ne veux pas le savoir.

Lars est marié à Kristina Tacker qu’il croit aimer, bien qu’il soit conscient de sa fragilité et de la précarité de leur union.

Sa vie est un lent naufrage, pensa-t-il. Un jour, elle m’entraînera avec elle vers le fond. Un jour, elle ne sera plus le couvercle posé sur le gouffre où je vacille.

Or, voilà qu’un jour, en sondant les échancrures de la côte, il aborde une petite île d’allure sauvage et y découvre une veuve, Sara Fredrika, qui y subsiste à la force de ses bras et de son désespoir. Lars devient obsédé par cette femme. Commence alors une relation épisodique qui entraîne tous les personnages dans une dangereuse spirale.

La marque des grands

Par son style limpide et efficace, par l’habile évocation de détails qui n’ont rien d’anodin, par l’attention portée au choix des mots, Mankell crée une atmosphère angoissante qui nous étreint du début à la fin du récit. Comment arrive-t-il malgré tout à nous inspirer une certaine sympathie pour ce personnage odieux à bien des égards ? Peut-être parce que l’auteur sait aussi nous en dévoiler l’extrême vulnérabilité et sa lutte intérieure contre la redoutable menace du monde extérieur.

Si vous aimez les romans faisant la part belle à l’intériorité des personnages plutôt qu’aux rebondissements, ce livre vous plaira.

Henning Mankell, Profondeurs, Seuil, 2008, 344 pages

D’autres critiques chez Télérama, chez Mediapart et Radio-Canada

Vaticanum

En bref

Un pape qui n’est pas nommé (mais on ne peut s’empêcher de penser à François) est enlevé par une cellule de la République islamique. Il n’en faut pas plus pour que beaucoup prêtent foi aux prophéties selon lesquelles le pape actuel serait le dernier. Il se trouve que l’historien et cryptanalyste, Tomás Noronha, bien connu des lecteurs de J. R. Dos Santos, venait tout juste de se voir confier par le Saint-Père une enquête informelle sur un vol de documents dans les locaux du Vatican. Tomas se plonge aussitôt, tête baissée, dans la recherche du pape, recherche ponctuée d’obstacles et de découvertes surprenantes sur la marche des affaires à la Banque du Vatican.

Haletant

Vaticanum, du prolifique Dos Santos, nous entraîne dans une course contre la montre véritablement haletante. Mais qui connaît cet auteur sait que son premier but est pédagogique. Mêlant fiction et réalité, il tente, dans ses romans, de faire le tour d’un dossier, ici les pratiques criminelles de certains grands argentiers de l’Église. La masse d’information que Dos Santos veut livrer à ses lecteurs a parfois pour effet de ralentir la cadence du récit et même de provoquer des invraisemblances, notamment sur le plan temporel. Ceci étant dit, j’ai dévoré cette histoire malgré les changements de rythme et quelques tics d’écriture un peu agaçants à la longue.

Extrait

Nous sommes devant une absence absolue de contrôle des dépenses, bon nombre desquelles n’ont d’ailleurs aucun sens pour une institution qui a vocation à aider les pauvres. Les cardinaux de la curie, par exemple, vivent confortablement dans des logements luxueux de quatre cents à six cents mètres carrés, dans les quartiers les plus chers de Rome. Leurs appartements ont des salles d’attente, des antichambres, des salles de réception, des salons de thé, des salles de prières, des bureaux, des bibliothèques…

Mise en garde

Le tableau que dresse Dos Santos de la gestion des finances du Vatican, tableau rigoureusement appuyé par une documentation exhaustive, achève de miner la crédibilité d’une Église dont les méfaits sexuels ne cessent de remonter à la surface. Avis aux lecteurs réticents à remettre en question leur estime de cette antique institution.

J. R. Dos Santos, Vaticanum, HC Éditions, coll. Pocket, 2017 pour l’édition en langue française, 740 pages

L’ignorance

Je ne sais plus d’où me vient ce petit livre de Kundera, L’ignorance. On me l’a sans doute donné… Pas certain que je l’aurais acheté, n’étant pas particulièrement entichée de cet auteur par ailleurs adulé par tant de lecteurs. Je me souviens d’avoir lu L’insoutenable légèreté de l’être sans pour autant avoir été conquise. La sensibilité des écrivains et des lecteurs n’est pas toujours compatible. Et c’est tant mieux ! 

En bref

Ceci étant dit, j’ai bien aimé L’ignorance, petit roman sur l’exil, sur la mémoire. Après la chute du communisme en Tchécoslovaquie, deux expatriés reviennent visiter leur famille et leurs amis, voyage qui les confronte à leur départ et au possible retour. Le récit est surtout le fait des réflexions intimes de l’un et de l’autre, de leur ambivalence, de leur compréhension des années d’exil revues à la lumière du présent. Il en résulte un texte d’une simplicité et d’une complexité extrêmes, tout ensemble concis et foisonnant, réduit à l’essentiel et cependant fourmillant de significations, de suggestions, de surprises et de digressions de toutes sortes […] écrit François Ricard, dans la postface.

Extrait

Depuis son séjour à l’hôpital de montagne, la viande lui rappelle que son corps peut être découpé et mangé aussi bien que le corps d’un veau. Bien sûr, les gens ne mangent pas de chair humaine, cela les effraierait. Mais cet effroi ne fait que confirmer qu’un homme peut être mangé, mastiqué, avalé, transmué en excréments. Et Milada sait que l’effroi d’être mangé n’est que la conséquence d’un autre effroi plus général et qui est au tréfonds de toute la vie : l’effroi d’être corps, d’exister sous la forme d’un corps.

L’expérience du lecteur

De la postface de Ricard, je retiens aussi cette réflexion qui a jeté une lumière bienvenue sur ma propre expérience de lectrice.

Ce tour de force formel que constituent les romans français de Kundera n’est pas seulement une grande innovation sur le plan esthétique. C’est aussi la solution nouvelle qu’apporte un artiste chevronné à ce qui constitue l’un des problèmes séculaires du roman : la mémoire limitée et défaillante du lecteur. Lire un roman, en effet, c’est toujours plus ou moins le « dévorer », c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, oublier ce qu’on lit à mesure qu’on le lit, négliger le détail des phrases, des scènes et des pensées, si frappantes qu’elles nous paraissent sur le coup, pour n’en retenir qu’un pâle résumé permettant la poursuite de notre lecture. De sorte que, malgré la meilleure volonté du monde, nous sommes fatalement des lecteurs myopes et distraits. Et nous le sommes d’autant plus que le temps de notre lecture s’allonge et que le contenu du roman que nous lisons est riche et varié.

Kundera, L’ignorance, Gallimard, coll. Folio, 2003 pour l’édition française, 237 pages

Le lauréat, le maître et la star

Le lauréat

Dernier opus de mon merveilleux cadeau de Noël, Sept vies, dix-sept morts est un recueil de nouvelles auréolé du Prix du livre d’Ottawa. Alain Bernard Marchand y conjugue la filiation et la mort en plusieurs temps et divers lieux.

Je ne suis pas particulièrement amatrice de nouvelles, heurtée par la disparition trop rapide de personnages auxquels j’aurais aimé m’attacher. Agréable à lire, ce bouquin ne me laissera pas un souvenir impérissable malgré le soin que son auteur a mis à l’écrire.

Extrait

La chambre chaulée louée chez le tavernier, les volets percés d’ancres de la petite fenêtre par où elle voyait partir et revenir les bateaux, les draps qui sentaient le thym sauvage entre lesquels s’était glissé le garçon de café à côté d’elle. Les fous rires qu’ils avaient quand le pope à barbiche passait les mains dans le dos devant les bustes de marbre de l’échoppe de souvenirs. Les poèmes de Theodorakis qu’il lisait à plat ventre dans le sable chaud en élevant et baissant la voix. Les baignades tout de suite après dans une eau indiscernable du ciel. Ces images, comme la jeunesse, n’avaient duré qu’une saison, mais s’étaient gravées dans sa mémoire.

Alain Bernard Marchand, Sept vies, dix-sept morts, Les herbes rouges, 2018, 201 pages

Le maître

Philip Roth. J’avoue que j’éprouvais une certaine appréhension à me frotter à l’œuvre de ce maître, et pour cause. Car elle est complexe et exigeante. Mais quel bonheur de lecture tout de même ! La tache est ma première incursion dans le corpus de ce grand écrivain américain mort en mai 2018, laissant derrière lui un recueil de nouvelles et 22 romans.

En bref

La tache raconte l’histoire de Coleman Silk, professeur et doyen d’université d’une petite ville américaine, poussé à la démission par des accusations de racisme basées sur une mésinterprétation des faits. Après une période de révolte intense, le septuagénaire tombe en amour avec une femme de ménage de l’université, de moitié son âge, offrant ainsi à ses détracteurs une autre bonne raison de le dénigrer. Cet amour sera aussi l’occasion pour lui de partager un secret sur sa véritable identité…

Peu de suspense dans ce long récit aux nombreuses digressions. Mais un portrait sans concession de ce que Roth appelle la tyrannie des convenances.

Extrait

En ce milieu d’année 1998, lui-même demeurait incrédule devant le pouvoir et la longévité des convenances américaines ; et il considérait qu’elles lui faisaient violence ; le frein qu’elles imposent toujours à la rhétorique officielle ; l’inspiration qu’elles procurent à l’imposture personnelle ; la persistance presque partout de ces sermons moralisateurs dévirilisants […] 

Philip Roth, La tache, Gallimard, coll. Folio, 2002 pour la traduction française, 480 pages

La star…

… n’est nul autre que Guillaume Musso, l’auteur actuellement le plus lu par les Français. Un écrivain que sa trop grande popularité me faisait considérer avec méfiance et auquel je ne m’étais jamais intéressé avant la sortie de son dernier roman : La vie secrète des écrivains. Ce n’est cependant pas ce titre intrigant qui me l’a fait acheter, mais l’étonnement admiratif de François Busnel, animateur de La grande librairie, étonnement qui laissait percer un déficit d’estime pour cet auteur. Ceci étant dit, je me suis laissée influencer et je ne l’ai pas regretté.

En bref

Le très mystérieux Nathan Fawles a abruptement cessé d’écrire vingt ans plus tôt après que ces trois premiers romans lui aient apporté la gloire. Il vit retiré dans une maison peu accessible, sur une île de la Méditerranée, et reçoit les importuns à coups de fusil. Cependant, le meurtre sordide d’une femme retrouvée sur une des plages de l’île obligera l’écrivain à sortir de sa réserve et à faire face à son destin.

La vie secrète des écrivains constitue un tour de force nous offrant à la fois un polar implacable, au récit serré et nerveux, et une démonstration plus que brillante des mécanismes de l’inspiration qui préside à l’écriture d’un roman, et ce, sans lourdeur aucune. Les réflexions de l’auteur sur les vertus de la lecture et sur les exigences de l’écriture courent tout au long du livre et en lient les composantes. Chaque chapitre s’ouvre sur la citation d’un auteur célèbre pour ensuite en faire la démonstration, mine de rien. Les références littéraires foisonnent sans nuire jamais à la tension montante du drame. 

Ce roman de Musso est jouissif tant pour l’adrénaline qu’il nous injecte, nous incitant à sauter des mots, voire des bouts de phrases au complet, que pour l’agilité avec laquelle l’auteur s’amuse à démonter devant nous les rouages de la fiction. Très fort.

Extrait

Soudain, une nuit polaire s’abattit sur Fawles. Alors il comprit tout et se sentit en très grand danger.

Très vite, il se leva pour rejoindre le salon. Au fond de la pièce, à côté des racks métalliques qui servaient de porte-bûches, se trouvait le meuble taillé dans du bois d’olivier dans lequel il rangeait son fusil. Il ouvrit le placard et constata que l’arme n’était plus à sa place. Quelqu’un s’était emparé du fusil orné du Kuçedra. L’arme maudite, celle de tous les outrages, celle qui était à la source de tous ses malheurs. Il se rappela alors cette vieille règle d’écriture : si un romancier mentionne l’existence d’une arme au début de son récit, alors un coup de feu sera obligatoirement tiré et l’un des protagonistes mourra à la fin de l’histoire.

Comme il croyait aux règles de la fiction, Fawles eut la certitude qu’il allait mourir. Aujourd’hui même.

Une seule critique : le roman est trop court. 

Guillaume Musso, La vie secrète des écrivains, Calmann Levy, 2019, 348 pages

Remonter l’histoire

Taqawan, c’est le nom [d’] un saumon qui revient dans sa rivière pour la première fois. C’est aussi le titre d’un petit roman singulier et bouleversant d’Éric Plamondon, prix France-Québec de littérature. Mais il est difficile de parler d’un livre d’une facture aussi originale.

La trame de fond

En trame de fond, il y a un événement historique. En juin 1981, quelques 500 policiers venus de Québec et de Montréal interviennent sur la réserve de la Restigouche pour obliger les Mi’gmaq, 150 pêcheurs, à retirer leur filet de pêche de l’estuaire de la rivière. La démonstration de force s’avère d’une insupportable brutalité.

Côté fiction, l’histoire met en scène une adolescente de la réserve, Océane, qui s’en prend aux forces de l’ordre après avoir assisté au traitement sauvage subi par son père. Elle sera violée par trois policiers, puis recueillie par un garde-pêche démissionnaire après qu’il eut été obligé de participer à l’attaque des Mi’gmaq. Mais les problèmes d’Océane ne s’arrêtent pas là et l’action rebondit avec force pour se conclure en une apothéose jouissive digne d’un grand roman policier.

Une fresque

Le récit fictif est entrecoupé de nombreux fragments historiques, géographiques, ethnographiques, politiques, zoologiques. Ça parle aussi de coutumes ancestrales, de l’histoire immémoriale de la pêche au saumon, de juridictions provinciales et fédérales, de recette aux huîtres ! Et curieusement, aucun de ces apartés (qui, en réalité, n’en sont pas) ne nuit à l’intérêt du lecteur. Bien au contraire. Les 67 courts chapitres dessinent une grande fresque qui réassemble les morceaux du puzzle nous permettant de comprendre un peu mieux le drame des Amérindiens et leur lutte pour redéfinir leur place sur le territoire et y vivre dans la dignité.

Extrait

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu’on leur a pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. On a voté des lois pour qu’ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.

Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n’a pas marché. Ils n’ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L’homme blanc a voulu imposer à l’Indien en un siècle ce qu’il a mis des millénaires d’évolution à développer et à intérioriser : agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon.

Éric Plamondon, Taqawan, Le Quartanier, 214 pages

Les faces obscures du pouvoir

                     

Le propos

Candice, 20 ans, sillonne les rues de Londres sur son vélo de coursière pour payer ses cours de théâtre. Le reste de son temps, elle le passe en répétition avec sa troupe, que des filles, pour jouer Richard III de Shakespeare. C’est l’hiver 1978-1979, l’hiver du mécontentement en Angleterre alors que les grèves se multiplient et qu’une femme, Margaret Thatcher, se prépare à prendre le pouvoir.

L’hiver du mécontentement est une longue réflexion sur le pouvoir et sur ses dérives. Alors que Candice médite sur la nature du personnage qu’elle aura à incarner, Richard III lui-même, sur sa violence et son despotisme, le narrateur nous décrit en parallèle l’enchaînement des événements qui conduiront à l’écrasement des grévistes dans la poigne de la Dame de fer. Le point de bascule d’un monde à l’autre, le nôtre.

Violence du pouvoir, violence dans la traînée du passé colonial, violence de la révolte des travailleurs.

C’est aussi du pouvoir des hommes tout court qu’il est question, celui d’un père brutal, d’un employeur qui agresse sexuellement Candice surprise à prendre le parti des grévistes. 

Dans ce Londres « mêlant sa grisaille et sa suie », « parfaitement déprimant », l’espoir de Candice réside, dans la prise de parole du théâtre. « La pièce peut commencer. La bataille ne fait que commencer. Now is the winter of our discontent! » Cette première réplique de Richard III, Candice la fait sienne et l’adresse au pouvoir de tous les abus.

Extrait

La peur. Voilà bien une preuve de la faiblesse de l’Angleterre. Si on a peur de ses propres pauvres, de ses propres enfants, c’est qu’on est très affaibli soi-même, qu’on se sent très vulnérable, pareil à une petite mammy toute frêle, recourbée sur sa canne, sur un bout de trottoir, au moment de la sortie des écoles comme au milieu d’un ouragan. L’Angleterre est une petite vieille qui n’a plus la force de rien. L’Angleterre est sur le déclin.

Un prix mérité

Cette œuvre de Thomas B. Reverdy est un objet hybride entre le roman et l’essai. On ne s’en attache pas moins à Candice et on chemine avec elle, dans ses réflexions sur le pouvoir, mais aussi sur le corps, l’amour. Et bien que les événements politiques nous soient déjà connus, l’auteur sait créer le suspense et faire monter la tension tout au long du récit habilement construit et bellement écrit. L’hiver du mécontentement a reçu le Prix Interallié 2018.

D’autres en parlent mieux que moi. À lire sur Culturebox ou La Croix

Thomas B. Reverdy, L’hiver du mécontentement, Flammarion, 2018, 220 pages

Lectures de voyage

Ma découverte d’un auteur archi connu

Le premier m’a été laissé par des amis lors de leur passage à Sunny Isles. Je comptais en faire ma lecture de voyage, mais je l’ai malheureusement terminé avant même de partir. C’est vous dire comment il était captivant. 

L’engrenage

L’engrenage de John Grisham met en scène trois juges véreux, surnommés les Frères, écroués dans une prison à sécurité minimale de la Floride. Pour se faire des sous, nos trois fripouilles, aidées d’un avocat tout aussi pourri qu’eux, arnaquent des hommes d’âge mûr ayant toujours caché leur homosexualité en leur adressant des lettres aguichantes sous la signature de jeunes délinquants en quête d’un protecteur. Lorsque le poisson est ferré, ils passent à l’extorsion. 

En parallèle, le grand patron de la CIA décide de faire d’un politicien peu connu le prochain président des États-Unis. Peu connu, mais sans tache, et surtout disposé à appuyer le réarmement des États-Unis pour faire face à la menace nucléaire que la CIA sent venir de l’Est. Leur candidat connaît une montée fulgurante et tout va pour le mieux jusqu’à ce que le directeur de la CIA comprenne que son homme est aussi un des correspondants des Frères…

Grisham écrit sans fioritures, sans métaphores ou autres effets de style, mais son efficacité et son sens de l’intrigue vous rivent à votre fauteuil jusqu’à la dernière page. 

John Grisham, L’engrenage, Best-Sellers Robert Laffont, 2001,365 pages

Fleur vénéneuse

Mon second, je l’ai terminé sur l’avion de retour. Tout aussi captivant, mais d’une tout autre mouture, Fleur vénéneuse de Joyce Carol Oates est une histoire troublante et oppressante.

Terence Green, un homme issu d’un milieu modeste, néanmoins diplômé d’Harvard, est marié à la très riche Phyllis. Ce directeur d’une prestigieuse fondation artistique et sa petite famille vivent dans une chic banlieue de New York et fréquentent tous les week-ends leurs voisins et amis, au grand dam de Terence qui aimerait bien de temps en temps rester à la maison. Une assignation à comparaître va bouleverser sa vie en lui faisant rencontrer la trop belle Ava-Rose Renfrew dont il va tomber éperdument amoureux. On réalise vite que sa famille dysfonctionnelle, sous ses apparences bourgeoises, ne peut le protéger de s’enfoncer dans une double vie. On découvre aussi la nature secrète de Terence, à la fois d’une naïveté sans nom face aux étranges activités des Renfrew et d’une violence terrifiante tapie sous sa réputation d’homme gentil. 

Joyce Carol Oates est une écrivaine prolifique et de grand talent. L’enchaînement de détails et de pensées disséminés ici et là génère une atmosphère menaçante où se meuvent des personnages tortueux à souhait dans une Amérique snob et puritaine. 

Joyce Carol Oates, Fleur vénéneuse, Archipoche, 1997 (2000 pour la traduction française, 314 pages

La dernière récolte

Mon dernier livre, je l’ai téléchargé pour me rendre jusque chez moi. La dernière récolte, toujours de John Grisham. Étonnant comme cet auteur peut créer des univers différents.

L’histoire est racontée par Luke Chandler, un petit garçon de 7 ans vivant sur une ferme de coton, dans l’Arkansas des années 50, avec ses parents et ses grands-parents. Le récit dure le temps d’une récolte, qui exige l’embauche de ceux des collines et des Mexicains. Tous ces gens, une quinzaine de personnes, s’installent sur la terre des Chandler, les Mexicains, dans le fenil, et ceux des collines, sous la tente. Or, il s’avère que ces gens ne sont pas tous des enfants de chœur… La curiosité de Luke en fera le témoin muet d’événements troublants ou violents.

L’attachant petit garçon, qui rêve de jouer dans l’équipe de baseball de Saint-Louis, nous introduit dans cette Amérique rurale, extrêmement religieuse et violente. On ressent comme si on y était le dur métier du coton, la menace des éléments, la chaleur du Sud, la crasse et la pauvreté. Mais aussi la rude affection dont il est l’objet, la vaillance des travailleurs comme des membres de la famille. 

Le style de Grisham, tout aussi sobre dans ce roman que dans L’engrenage, n’en crée pas moins un univers sensible et crédible dans lequel on s’immerge avec bonheur.   

John Grisham, La dernière récolte, Robert Laffont, 2001 (2002 pour la traduction française), 343 pages

Aux antipodes…

Le droit à la différence

Gaspard de la nuit, Prix Femina Essai 2018, est une réflexion à la fois intime et philosophique sur le handicap mental d’un frère.

Élisabeth de Fontenay est une vieille dame qui se penche sur la culpabilité et l’incompréhension qu’a toujours suscitées ce frère pas comme les autres. Vieille dame ou pas, c’est surtout une philosophe érudite qui convoque une myriade de grands noms (psychologues, philosophes, écrivains, musiciens, peintres), sinon pour mettre des mots sur sa douleur et celle de Gaspard, tout au moins pour y appliquer un baume. En puisant à toutes ces sources, elle cherche à éclairer le non-sens de ce handicap et à rendre inopérante l’inutile culpabilité qui l’a toujours affligée. Elle cherche aussi à donner forme à cet être effacé, à le faire vivre sous nos yeux avant sa disparition prochaine.

Extrait

Pourtant, la poussière de mots que je jette en direction de Gaspard n’a rien d’un rite de funérailles, elle a une destination inverse, celle de le faire vivre en l’inscrivant moins illisiblement dans la communauté des hommes.

Dans la langue châtiée qui sied à un maître de conférences, Élisabeth de Fontenay signe une œuvre aérée sur le plan de la forme, mais d’une grande densité dans son contenu. Malgré l’intérêt indéniable du sujet, mes carences en matière de philosophie et de culture artistique ont, par moment, limité ma compréhension du propos, sans pour autant le rendre trop obscur.

Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, Stok, 2018, 133 pages

Disparaître dans l’image de soi

De synthèse de Karoline Georges nous transporte dans un tout autre monde, futuriste, désincarné et pourtant porté par une voix singulière.

L’action se passe dans un futur pas si lointain puisque la narratrice semble être née dans les années 80. Les technologies ont cependant fait des pas de géants sur le plan de l’image de synthèse, des robots androïdes et des voitures autonomes. Mais c’est l’image qui nous intéresse ici. Cette image qui a nourri toute la vie de la narratrice depuis l’époque de la télévision de son enfance à la création et la transformation sans fin de son avatar qui l’occupe à temps plein. Disparaître dans l’image ou plutôt renaître image semble être sa quête ultime, quête troublée par la maladie et la mort de sa mère qui provoque l’irruption du réel dans son monde fantasmé.

Extrait

Il m’a suffi d’une seule visite dans un seul musée pour comprendre que l’image n’est pas apparue sur un écran de cinéma ni entre les pages d’un magazine. Elle s’impose depuis des siècles, présence dominante suspendue là où il faut lever la tête et ainsi s’incliner devant ce qui nous dépasse. Je comprenais déjà à l’époque la folie des collectionneurs, qui déboursaient des dizaines de millions de dollars pour posséder un fragment de cet accès au sublime. 

Et souvent, assise sur les bancs des musées, j’ai tenté de retenir ma respiration, sans plus bouger. Sans le savoir, je pratiquais alors une forme de méditation, et chaque fois que je relâchais mon souffle, j’éprouvais un grand calme ; à cette époque-là, je n’associais pas ma sérénité à mes exercices, mais plutôt à ma tentative perpétuelle de me transformer en image fixe, même hors des séances photo, image qui m’apparaissait de plus en plus comme le lieu de la perfection.

Un lieu d’achèvement inaltérable.

Là où plus rien ne se modifie.

Un aboutissement ultime.

Ce roman est une plongée dans l’univers virtuel et numérique, dans cette contemplation intense de l’image de soi engendrée par l’envahissement des téléphones « intelligents », des selfies, de la mise en scène de notre vie sur les réseaux sociaux. Karoline Georges n’invente rien, elle ne fait que pousser d’un cran le phénomène pour créer un monde fascinant et effrayant. 

Prix littéraire du gouverneur général 2018 – roman et nouvelle

Karoline Georges, De synthèse, Alto, 2018, 230 pages

Le sillon

Lorsque j’ai visité la Turquie, il y a de ça environ 13 ans, Erdoğan, depuis peu premier ministre, soulevait beaucoup d’espoir. Pourtant, notre guide, Günseli, s’inquiétait déjà de la montée de l’intégrisme musulman qui agitait les campus universitaires. Des signes épars laissaient entrevoir un effritement de la laïcité si chère à Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne.

Le sillon de Valérie Manteau nous propulse 10 ans plus tard, dans la Turquie actuelle où justice et liberté d’expression ne veulent plus dire grand-chose.

Ce roman tient davantage du récit que de la fiction. À quelques exceptions près, les personnages sont réels mais portent des noms fictifs, question de ne pas aggraver les menaces à leur sécurité. La narratrice, journaliste et écrivaine de profession, est venue à Istanbul pour y retrouver l’homme qu’elle aime. Elle s’investit bientôt dans une enquête sur Firat Hrant Dink, journaliste arménien assassiné en 2007 par un jeune nationaliste turc avec lequel la police s’empresse de poser fièrement. Le crime est signé. La cour pénale internationale blâmera le pouvoir et l’assassin sera jugé et condamné. Mais quel crime avait donc commis ce journaliste ? Dink publiait un journal bilingue, Agos (le Sillon en français), en arménien et en turc. Il revendiquait son origine arménienne, parlait à haute et claire voix du génocide perpétré contre les Arméniens au début du 20esiècle, non pour crier vengeance, mais pour militer en faveur d’une réconciliation des deux peuples. Or une loi a été récemment adoptée et prévoit des peines lourdes pour toute personne, artiste ou journaliste qui attaque l’identité turque. Parler du génocide, depuis toujours nié par le pouvoir, c’est dénigrer la turcité. Une véritable paranoïa. 

Valérie Manteau nous balade aux quatre coins d’Istanbul, de ses lieux hautement touristiques aux quartiers inconnus des voyageurs, de l’Europe à l’Asie que sépare, au cœur de la ville, le magnifique Bosphore. La cité mythique s’anime sous nos yeux, les chats et les chiens s’y prélassent sans loi ni maîtres, les hommes fument la chicha sur les terrasses des cafés, la circulation démentielle fabrique ses bouchons, les petits marchands ambulants sollicitent les passants. Ça sent les épices, la fumée… et la peur. Cette peur qui a jeté son couvercle de plomb sur la ville qui se rêvait européenne. Du moins dans certains quartiers alors que d’autres étaient déjà hantés par les êtres fantomatiques dissimulés sous les noirs tchadors.

Le sillon est le récit d’un itinéraire dans Istanbul et dans l’histoire. Disons, une sorte de guide de voyage dans un pays soumis à la montée en puissance de la dictature. La lecture en est facilitée par une langue claire, mais compliquée par notre méconnaissance de l’histoire turque et des faits évoqués. Compliquée aussi par l’absence des habituels marqueurs graphiques des dialogues. Il arrive qu’on se sache plus qui émet quelle opinion. Mais ce détail n’enlève rien à l’intérêt du récit et à sa valeur éducative relativement à ce qui se passe dans ce pays déchiré entre deux mondes et dont les forces intellectuelles (notamment les journalistes et les professeurs d’université) sont en voie d’être décapitées par l’homme fort du moment.

Le sillon se veut un témoignage en appui à la lutte que mènent les hommes et les femmes qui, là-bas, mettent tous les jours leur vie en danger pour défendre la liberté d’expression et le droit pour tous les Turcs, quelle que soit leur origine, Kurde, Arménienne, Syrienne, Juive ou Grecque, de vivre en paix et en harmonie au pays d’Atatürk.

Voyez Valérie Manteau parler de son livre à La grande librairie.

Valérie Manteau, Le sillon, Le Tripode, 2018, 262 pages

Petite musique lascive

Les musiques se suivent, mais ne se ressemblent pas. Après douce et la lancinante, en voici une pour le moins lascive. 

Le propos

Un homme, dont la femme gagne honorablement sa vie en publiant un roman chaque année, abandonne son bureau d’architecte pour se mettre lui aussi à la fiction. Pas si facile, semble-t-il, de pondre un bouquin. Partant d’une règle personnelle, notre apprenti romancier décide que pétomanie et Shoah seraient tous les deux présents dans chacun [des] chapitres, alternativement sur un mode majeur et mineur. Autre grande intuition de notre scribouilleur en herbe, l’inspiration est fille du désir et celui-ci, c’est bien connu, prend sa source dans le désir sexuel, ou plutôt, l’un et l’autre ne seraient que deux faces d’une même chose. Donc, pour stimuler son imagination, le teneur de crayon commence ses séances d’écriture en saisissant à pleine main son membre créateur réveillé par le visionnement de porno. Aussi bien alimentée, l’inspiration de l’auteur devrait déborder, que dis-je, éclabousser la feuille blanche. Mais il n’en est rien. L’affaire va ainsi jusqu’au moment ou notre Hugo en panne tombe sur le journal de sa femme et y lit ceci : Ai revu Léon. Il m’a prise deux fois sans débander. Sa queue est plus grosse que celle de Raphaël. Je n’avais jamais fait attention à cette question de la taille. Maintenant, je comprends. Il me pénètre mieux, plus vigoureusement, plus profondément. Le mari aussi ignorant que nous de ce que Laetitia a compris n’aura de cesse de tenter d’élucider la question, puis de se venger.

Chercher la substance

Si Anatomie de l’amant de ma femme est un texte bien tourné, si l’auteur, Raphaël Rupert, est un érudit qui parsème son livre de références littéraires, je n’ai pu m’empêcher tout au long de ma lecture d’en chercher la substance. Mises à part quelques réflexions intéressantes (sans être originales) sur l’écriture et sur la mince frontière qui sépare la fiction de la réalité, je n’ai pas trouvé là matière à me divertir, à m’émouvoir ou à m’instruire. Et si j’en ai poursuivi la lecture jusqu’à la fin, entre deux bâillements et deux éclats de rire (c’est parfois très drôle), c’est que la chose a le mérite d’être brève (moins de 200 pages). Quelles vertus pour moi invisibles y ont découvert les membres du jury du Prix de Flore ?

Un échantillon

Quelque chose, en plus de mes tracasseries habituelles, me contrariait, je ne savais pas quoi, et quand je pris conscience que ce qui me décevait, c’était que pour une fois, je ne pouvais pas discuter avec Laetitia des tares du nouvel amant de Béatrice pour la bonne raison que l’amant, c’était moi, cela me fit réaliser mon lamentable nouveau statut. J’étais dans la lignée des amants habituels de Béatrice, fuyant, égoïste et marié. Et toute cette histoire à trois avec Béatrice et Laetitia, cela virait à du vaudeville, à de la bonne baise bourgeoise. Madame se tape le palefrenier bien membré pendant que Monsieur se tape l’amie de Madame. Je n’avais pas calculé en engageant cette liaison avec Béatrice combien cela serait désolant, et, croyant y gagner et me venger de Laetitia, je ne faisais que m’ennuyer et me détruire moi-même. Le désir ne se lève que dans le trouble. Dans cette baise bourgeoise, je vivais dans l’excès et le trouble a besoin du manque. Mon roman dans ces conditions n’avait aucune chance d’exister. Il fallait que je lui adresse un coup de fouet salvateur qui le fasse repartir de l’avant. Pour cela, je devais rompre les amarres et voguer vers le grand large, mais je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait concrètement signifier.

Raphaël Rupert, Anatomie de l’amant de ma femme, L’arbre vengeur, 2018, 199 pages

une musique douce

Dans mon dernier billet, je me demandais ce qui nous fait rester de glace devant un roman que d’autres encensent. La question pourrait tout aussi bien être inversée. Qu’est-ce qui nous jette en bas de notre chaise en lisant certaines œuvres ? Qu’a de si admirable La neuvième heure d’Alice McDermott ? Alors même que je savourais ce petit roman si singulier, je me demandais bien comment j’arriverais à en démontrer le charme incomparable. En ce moment encore, je suis bien embêtée pour vous communiquer mon enthousiasme.

En bref

L’histoire s’ouvre sur un drame. À New York, au tout début du 20esiècle, un homme fraîchement congédié se suicide en provoquant une fuite de gaz dans son appartement, laissant derrière lui une veuve enceinte de leur premier enfant. Sœur Saint-Sauveur arrive sur les lieux et prend en charge Annie, la jeune maman. On l’engage à la blanchisserie du couvent où elle gagne sa vie en prêtant main-forte à sœur Illuminata tout en élevant sa petite fille. On croise aussi souvent sœur Jeanne et sœur Lucy des Petites Sœurs soignantes des Pauvres Malades de la Congrégation de Marie devant la Croix. L’essentiel de l’histoire porte sur la vie quotidienne d’Annie et de sa fille Sally, sur les visites des infatigables petites Sœurs chez les malades et laissés pour compte de la société. Et sur l’amour naissant, mais illégitime d’Annie pour le laitier et la vocation dont Sally se croit investie à son tour. Vocation dont on se doute bien qu’elle aura fait long feu puisque certains chapitres nous sont racontés par les enfants de Sally.

Pourquoi j’ai aimé

Voilà, passionnant, non ? Vous ne trouvez pas? Et pourtant oui. Savoureux. Touchant. Vivant.Les personnages de La neuvième heure sont tous attachants, et particulièrement ces religieuses, infirmières et travailleuses sociales avant l’heure et sans le salaire, croyantes sans pour autant être angéliques, trop rompues à la misère pour ne pas être lucides, vives, aidantes, aimantes. Il se dégage de ce récit une lumière qui transcende la grisaille, la crasse, l’indigence. Voilà sans doute ce qui fait qu’on se laisse charmer par cette histoire sans rebondissements dont émane, on dirait, comme une petite musique douce.

Extrait

Les deux religieuses remontèrent l’escalier. Sœur Saint-Sauveur avait conscience de la patience de la petite sœur Jeanne, qui s’arrêtait avec elle à chaque marche, une main prête à lui offrir de l’aide. Une fois dans l’appartement, elles persuadèrent la fille qui sanglotait, à genoux, de se lever et de se mettre au lit. Sœur Jeanne prit alors le relais — aucune fatigue dans ses épaules étroites, aucun signe qu’elle ressentait la lassitude de trop de commisération pour une inconnue. Une fois Annie installée, sœur Jeanne incita sœur Saint-Sauveur à rentrer au couvent pour se reposer. Elle murmura qu’elle veillerait pendant la longue nuit et s’assurerait que la dame soit prête le lendemain à la première heure.

La neuvième heure, prix Femina Étranger 2018, est un petit bijou et il plaira à qui vibre à la maîtrise du récit, à la précision du langage et à la flopée de détails qui finissent par nous faire croire que nous y sommes.

Alice Dermott, La neuvième heure, Quai Voltaire, 2018, 282 pages

D’autres en parlent bien mieux que moi…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Neuvieme-Heure-dAlice-McDermott-2018-09-06-1200966617

Petite musique lancinante

Pourquoi un livre qui a su gagner le cœur des membres d’un jury (prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec) laisse-t-il le nôtre de glace ? Rien n’est plus mystérieux parfois. Le jeu de la musique ne m’a pas davantage séduite qu’une chanson de Louis-Jean Cormier. Comprenez-moi bien, je ne porte aucun jugement de valeur sur le travail de l’auteur-compositeur-interprète ni sur celui de l’auteure de ce recueil de nouvelles. Mais le fait est que les textes de l’un comme de l’autre me laissent de glace. Question de génération, peut-être…

En bref…

Le jeu de la musique met en scène les membres d’un groupe de jeunes par le biais d’une série de nouvelles de longueur variable. Si on sait qu’ils furent très liés, l’auteure nous les dépeint plutôt esseulés, aux prises avec leurs questions identitaires et existentielles. Le livre s’ouvre sur le suicide d’un jeune du groupe. Qu’elles soient aux études ou sur l’aide sociale, les autres semblent perdues, déprimées, voire dépressives, épuisées ou victimes de violence. Au féminin, parce que les principales protagonistes du recueil sont de jeunes femmes que l’on suit sur une dizaine d’années à partir du début de la vingtaine.

Le mal de vivre

En cours de lecture, j’avais l’impression de voir les personnages émerger lentement d’un brouillard dense qui ne nous les livrait jamais complètement. D’une nouvelle à l’autre, leurs traits se mélangeaient, leurs voix se confondaient. J’ai pensé que l’effet était peut-être celui recherché par l’auteure : nous dépeindre un même mal de vivre, indistinct, indissociable de cette période de vie. Et si peu de lumière dans ces récits.

Un talent certain

Le talent de Stéfanie Clermont pour faire ressentir la déprime des personnages, leurs peurs ou leur désespoir, est manifeste. Sa prose est le plus souvent sobre, factuelle, minimaliste, terriblement efficace, avec, à l’occasion, une envolée poétique.

Je suis entrée au Centre local d’emploi. Le plancher était plein de slotche. Les réceptionnistes étaient assises derrière des vitres, des expressions défensives et sarcastiques au visage. Chaque vitre était percée de deux fentes, l’une pour parler, l’autre pour faire passer des documents. Quelques regards fatigués se sont tournés vers moi, puis se sont penchés sur des mains croisées, des formulaires, des bébés et des téléphones cellulaires.

C’est un matin que je me suis réveillée avec un cercle sombre autour de la bouche. Des insectes y avaient chié, des chiens y avaient hurlé, des enfants y avaient perdu la main de leur mère. Longtemps, ce cercle sombre m’a suivie partout et a servi à tout. Il a été un jardin où je pousse encore, la frontière entre le néant et la peau, la ligne dessinée entre la fatigue et l’infiniment grand, celui que l’on peut toucher.

Ci-dessous, trois articles qui rendent davantage justice au talent de cette jeune auteure dont Le jeu de la musique est le premier livre.

https://larecrue.org/le-jeu-de-la-musique-par-stéfanie-clermont-174681f12182

https://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201711/21/01-5144322-stefanie-clermont-chroniques-de-la-derive-dure.php

https://www.ledevoir.com/lire/507535/le-portrait-de-groupe-avec-drame-de-stefanie-clermont

Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Le Quartanier, 2018, 341 pages