L’homme inquiet

C’était sa dernière enquête. C’était d’ailleurs inscrit en petites lettres sous le titre : L’homme inquiet. La dernière enquête de Wallander*. Cruel Henning Mankell!

Si vous ne le connaissez pas, je vous recommande chaudement cet auteur et la série d’enquêtes avec ce détective si attachant : Kurt Wallander. On se prend à aimer ce policier plus humain que nature, intuitif, colérique, tendre et insupportable, en particulier avec sa fille adorée, pas trop en forme, mais se promettant toujours de se mettre à l’exercice. Dans cette neuvième et dernière aventure, l’homme inquiet n’est pas tant l’ancien colonel de la marine suédoise mêlé à une histoire d’espionnage sur fond de guerre froide que Wallander lui-même qui revisite son passé sur fond de nostalgie. L’homme vieillissant (ce sont ses mots, il n’a pourtant que 60 ans!), depuis peu grand-père, fait un bilan lucide et parfois tragique de sa vie. Et il a peur. Comme jamais. De la mort

L’extrême précision des descriptions de Mankell crée une tension qui nous saisit dès le début pour ne plus nous lâcher. On entre pour ainsi dire dans la peau de notre héros (comme ce terme lui convient mal!) et on ressent ses peurs, ses angoisses et son entière focalisation sur la résolution de l’énigme. Le temps de quelque 552 pauvres petites pages qui passent toujours trop vite, nous vivons intimement avec ce fin limier dont on aurait bien aimé suivre la trace encore de nombreuses fois. Sachez cependant que sa fille, Linda, a marché dans les pas de son père le temps d’une enquête (Avant le gel, 2005).

* Tout chaud sorti du Seuil (Policiers), octobre 2010

Yourcenar, la magnifique

Je viens de terminer la lecture de Bibi de Victor-Levy Beaulieu, un roman époustouflant dont je vous reparlerai bientôt. Mais en attendant, je vous suggère une oeuvre qui date mais qui n’a pas pris une ride.

Quel bonheur intense que la découverte des Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar, recueil vieux de plusieurs décennies et pourtant frais comme un matin d’été ! Quel souffle et quelle plume chez cette grande académicienne !

Paru en 1938 et retouché en 1963, le recueil se compose de 9 nouvelles dont plusieurs logent en réalité à l’enseigne du conte, comme en fait mention Yourcenar en post-scriptum. En effet, dans plusieurs de ces textes, batifolent fées et néréides, nymphes et déesses, jouisseuses et immorales, s’ingéniant à contrarier les velléités d’ordre et de pureté de certains représentants de la race humaine pour le plus grand plaisir de tous les autres. Lorsque n’y rodent pas des êtres surnaturels, Yourcenar met en scène des humains plus grands que nature, porteur d’une puissance d’amour qui les fait cousins des héros homériques, « un sourire en plus ».

Prise comme un tout, cette œuvre de Yourcenar semble vouloir combler un fossé entre l’être humain et son environnement, entre l’homme et lui-même. Elle tente une réconciliation entre l’humain et la nature, notamment en racontant « comment Wang-Fô fut sauvé » en pénétrant à l’intérieur même du paysage qu’il avait peint, dans cette représentation qu’on disait plus belle que nature et qui n’était que le reflet de la capacité du vieux peintre de voir la beauté en toute chose. De même, dans toutes les nouvelles, la nature – la mer, la montagne, les arbres, les saisons – est présente, vivante. L’ordre humain et l’ordre matériel s’interpénètrent comme deux réalités interdépendantes et indissociables. Ainsi, « Marko charmait les vagues », les Néréides sont l’incarnation de la chaleur de l’été, les Nymphes habitent le creux des arbres. Puisant aux mythes et légendes éternels, Yourcenar fait toucher du doigt la fracture intime de l’humain, la frayeur que lui inspire son propre désir sans cesse combattu, ce qui fait dire au Sage que « Nous sommes tous incomplets » et que le malheur de la pauvre Kâli dont on a greffé la tête sur un corps étranger n’est qu’une « Erreur dont nous sommes tous une part. » Et ce désir, cet amour, Yourcenar lui attribue une dimension telle qu’une mère donnera du lait à son fils au-delà de sa propre mort, qu’une femme se précipitera sans le vide avec, dans son tablier, la tête de son amant décapité, que des hommes ayant connu ses douceurs en perdront la raison et qu’un sourire fleurira sur les lèvres d’un supplicié pour qui le désir est la plus douce torture.

Le recueil se termine sur une notre pessimiste, comme si Yourcenar désespérée de ses semblables, faisait dire au triste Cornélius Berg que si Dieu est le peintre de l’univers, quel malheur qu’il « ne se soit pas borné à la peinture des paysages ».

L’écriture de Yourcenar est éblouissante. Chaque page recèle des merveilles d’élégance, de simplicité et de justesse. Ainsi, le vieux peintre « s’emparait des aurores et captait le crépuscule », la maîtresse de Marko « frottait d’huile son corps glacé par les baisers mous de la mer » et Kostis le Rouge « était de ceux qui préfèrent à tout la saveur de l’air libre et de la nourriture volée ».

Les Nouvelles orientales de Yourcenar nous proposent un voyage de recréation du monde, entre l’Adriatique et la mer de Chine, dans un univers parfumé, fascinant et mystérieux, mais moins que dans la géographie accidentée de l’âme humaine.

 

Un trip sans fumée

Les chefs-d’œuvre ne sont pas toujours nos premiers choix de lecture. C’est une chance, sinon, nous serions vite à court. Ils sont rares, c’est vrai, mais ils font peur aussi. J’en ai toute une liste en réserve dont je diffère la lecture sans arrêt. Mais voilà que le hasard d’une bibliothèque m’a mis entre les mains Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Et je vous le recommande.

Fresque foisonnante, monde multicolore et grouillant, épopée teintée d’humour, Cent ans est un livre déroutant au départ, mais pour peu qu’on s’abandonne à la douce folie de l’auteur, on ne pourra le lâcher sans l’avoir terminé.

L’action (et croyez-moi, il y en a!) se passe à Mocondo, village isolé d’Amérique latine. Nous sommes témoins de la naissance, de la croissance et de la prospérité, de la décadence et enfin de la disparition de ce village qui ne cesse d’évoquer d’autres lieux connus de ce continent. Sur une durée de cent ans, c’est également une lignée, et pas n’importe laquelle, la lignée fondatrice du village, qui suit la même trajectoire. Il n’y a qu’un pas à franchir pour appliquer ce destin à toute l’humanité et à son petit village, la planète…

Cette famille, les Buendia, tourne en rond sur fond de solitude, semblant ne rien apprendre d’une génération à l’autre, reproduisant les mêmes erreurs qui les mèneront à leur perte.

Ainsi résumé, on pourrait craindre une lecture morbide et déprimante. Or il n’en est rien en raison du génie de Márquez. Son imagination débridée, son humour subtil et omniprésent ainsi que le recours au réalisme merveilleux rendent digeste l’insupportable et nous permet de relativiser le tragique de la condition humaine. Vraiment, par moment, la relation des incessants malheurs de la famille Buendia est très réjouissante. Et tout cela, tracé par une plume somptueuse, que ce soit dans les formules courtes et percutantes : « Aureliano Buendia comprit que le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude. », ou dans des descriptions riches et pleines : « À ces mots, Fernanda sentit une brise légère et lumineuse lui arracher les draps des mains et les déplier sur toute leur largeur. Amaranta éprouva comme un frissonnement mystérieux dans les dentelles de ses jupons et voulut s’accrocher au drap pour ne pas tomber, à l’instant où Remedios-la-belle commençait à s’élever dans les airs. Ursula, déjà presque aveugle, fut la seule à garder suffisamment de présence d’esprit pour reconnaître la nature de ce vent que rien ne pouvait arrêter, et laissa les draps partir au gré de cette lumière, voyant Remedios-la-belle lui faire des signes d’adieu au milieu de l’éblouissant battement d’ailes des draps qui montaient avec elle, quittaient avec elle le monde des scarabées et des dahlias, traversaient avec elle les régions de l’air où il n’était déjà plus quatre heures de l’après-midi, pour se perdre à jamais avec elle dans les hautes sphères où les plus hauts oiseaux de la mémoire ne pourraient eux-mêmes la rejoindre. »

Mais la lecture de ce roman n’est pas que facile. Le réalisme merveilleux, ces libertés prises sur la crédibilité des événements, comporte pour bien des lecteurs à l’esprit cartésien, moi au premier chef, une difficulté certaine. La découverte des tapis volants par les habitants du village, le spectacle de la montée au ciel de Remedios-la-belle, ou la queue de cochon du dernier-né de la lignée, tout cela déstabilise. Alors qu’on se prenait à croire aux personnages, Márquez nous secoue et semble nous dire : « Eh! Eh! Réveillez-vous, tout ça n’est que fiction! » Peut-être veut-il nous rappeler que ce monde qui semble fictif existe bel et bien, autour de nous, en nous, et importe plus que ce qui est écrit? N’empêche que le réveil est brutal. On aime bien croire que les personnages des romans sont vrais, on aime bien croire que ce qui est réaliste est plus vrai que ce qui est merveilleux ou fantastique. Mais la fiction, c’est toujours de la fiction, n’est-ce pas?

Peut-être aussi est-ce le propre du chef-d’œuvre de nous laisser dans l’ambivalence. Les œuvres majeures sont exigeantes et l’effort nous rebute. Nous demandons le plus souvent à la lecture de nous distraire, pas de nous bousculer, pas de nous forcer à réfléchir. Mais il n’est sans doute pas mauvais, de temps en temps, de prendre le risque de s’abandonner à la plume débridée des ces faiseurs de monuments et à l’ébranlement de nos petites idées propres et bien classées.

Vraiment, Cent ans de solitude, c’est un trip qui n’a pas besoin de fumée!

Lecture : La convocation de Herta Müller

Je dois d’abord avouer que je ne connaissais aucunement le nom de cette écrivaine, prix Nobel de littérature 2009. Ma mauvaise conscience libérée par cet aveu, je me sens maintenant capable de rendre compte de la lecture de ce livre étonnant.

La convocation… le titre résume le livre. C’est un titre sec, dépouillé, gris. Qui a déjà vu les tristes immeubles de l’ère communiste aura une image de l’atmosphère du livre. De la grisaille, il y en a dans ce livre remarquable. Toute la grisaille du ciel de plomb qui a pesé sur l’Europe de l’Est sous le régime communiste.

L ‘auteure nous faire vivre de l’intérieur la suspicion, la dénonciation, la peur, le désespoir. Pour avoir tenté d’envoyer un message à l’ouest en introduisant des feuillets dans les poches des pantalons qu’elle fabrique, l’héroïne est régulièrement convoquée à des interrogatoires. En se rendant à une énième confrontation, le temps d’un trajet en tramway, elle pense à mille choses, dans le désordre apparent de ses réflexions. Et lentement l’univers terrible de la dictature communiste roumaine apparaît comme un tableau qui ferait penser au Cri de Munch. Par touches successives, l’auteur plante le décor, débrouille les énigmes, donne à voir des scènes presque insoutenables. On comprend pourquoi, dans un tel enfer, tout résistant à la corruption ou à l’extinction de l’âme risque la folie.

C’est donc un livre dur par son propos, exigeant par son style. Mais d’une poésie qui affleure à chaque ligne. Une poésie qui vient de la description minutieuse et personnelle de tout ce que voit et pense la narratrice. Et cette voix étonne, dérange, touche. En voici un extrait:

Le lendemain, le soleil étendit ses doigts vers notre lit, des piqûres de moustiques me démangeaient, deux sur les bras, une sur le front, une autre sur la joue. La veille, Paul avait sombré dans le sommeil à cause del’eau-de-vie, tandis que j’y avais été rapidement entraînée par la fatigue avant l’arrivée du moustique sur moi. J’avais perdu l’habitude, avant de m’endormir, de demander comment on doit tenir sa tête pour qu’elle supporte les jours, parce que je l’ignorais. Se poser cette question pouvait faire oublier comment on s’endort et je n’étais pas sans le savoir. La première semaine après les bouts de papier, quand je fus convoquée trois jours d’affilée, je ne parvins pas à fermer les yeux de la nuit. Mes nerfs devenaient du fil de fer scintillant. Il n’y avait plus ce poids que ma chair aurait dû peser, mais seulement de la peau tendue et de l’air dans les os. En ville, je devais prendre garde à ne pas échapper à moi-même comme le souffle nous échappe en hiver, et à ne pas m’avaler moi-même en baîllant. p. 125

À lire quand le moral est solide.

Herta Müller, La convocation, Paris, Éditions Métailié, 2009, 208 p.

L’énigme des détours

C’est une lente méditation, une spirale de vie qui tourne sur elle-même en s’enfonçant au cœur des commencements. L’énigme du retour de Dany Laferrière. C’est mon premier contact avec l’écrivain. Je ne peux dire s’il écrit toujours avec cette même économie de mots et d’effets. Et pourtant quelle poésie! À chaque ligne. On ne sait quel extrait choisir pour l’illustrer : « Je descends la rue/pour un bain/dans ce fleuve humain/où plus d’un se noie/chaque jour. »

Ses paroles essentielles nous traversent le corps :  les couleurs des marchés, des filles, la désolation de la terre pelée, le désir exaspéré par la chaleur et la faim , la joie de vivre malgré la mort impatiente, le goût de la mangue,  la fidélité des vieux amis paternels, la violence aussi, la violence de la dictature qui ne fait que changer de masques, tout cela chevillé au pays. Ce composé d’images brûlantes nous fait prendre la mesure, par contraste, de la glace dans laquelle nous sommes taillés.

La mort du père est le prétexte d’un retour au pays. Destin parallèle d’un père et d’un fils qui ont fui le pays vers le même âge pour poursuivre ailleurs, chacun à leur façon, la lutte pour la liberté. Pour l’aîné, l’arme fut politique. Pour le fils, l’arme passe par l’écriture. Petit à petit, l’exilé retrouve la terre natale, les gens qu’il a connus, sa mère, sa soeur, son neveu, les amis d’enfance, ceux qui ont connu son père, et surtout, sa grand-mère qui, de son cimetière, reste la matrice vivante de l’enfant qu’il fut.

Pèlerinage de l’adulte sur les routes qui le ramènent à son enfance. Chemin d’images et de sensation qui ficellent l’homme à ses origines. La vie n’est-elle pas un long détour chaotique vers un enfant qui attend la nuit?

Dany Laferrière, L’énigme du retour, Boréal.