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Archive for the ‘fiction’ Category

«[…] depuis toujours c’est la fiction qui nous révèle à nous-mêmes, c’est sa distance et son étrangeté – pour lesquelles la pensée humaine l’a en quelque sorte créée – qui permettent de voir ce qu’autrement on ne verrait pas, ou ne verrait pas aussi fortement.»*  D’où sans doute ma fascination pour ces histoires et ces personnages de fiction, que ce soit au cinéma, au théâtre ou dans la littérature. Et cette certitude de me nourrir à ces mondes imaginaires.

Cinéma

Radio-Canada et Tou.tv nous offrent, en ce moment, la chance de visionner des films québécois sous la bannière Notre cinéma. La casanière que je suis en est enchantée. Le cinéma en pyjama! Cette semaine, on peut voir  Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavallette.

Chloé, obstétricienne, pratique dans un camp palestinien tout en demeurant en Israël. Elle s’est attachée à une jeune Juive qui travaille comme soldate à la frontière, au point de passage entre ces deux mondes qui s’entredéchirent. Elle s’est aussi liée à une jeune Palestinienne, enceinte d’un mari prisonnier, et qui glane dans les dépotoirs de quoi gagner quelques sous. Or la neutralité est-elle viable quand ceux qu’on aime se dressent les uns contre les autres? N’est-elle pas elle aussi une position politique? Chloé essaie tant bien que mal d’être juste, de préserver ces amitiés. Difficile tout de même quand les forces en présence sont tellement inégales. Ne pas prendre parti devient alors pour les plus opprimés un désaveu de leur cause, une trahison.

Anaïs Barbeau-Lavallette nous fait ressentir avec intensité la tension extrême qui règne dans ce petit coin de terre miné par un conflit aux conséquences tentaculaires. Il n’y a ni bons ni méchants. Juste des êtres qui, de part et d’autre du mur, croient avoir raison, se battent pour leur survie. Et meurent. Triste et désespérant.

Théâtre

Une amie a eu la bonne idée de m’inviter à voir, au Théâtre de la Bordée, Les marches du pouvoir de Beau Willimon que certains connaissent pour sa série House of cards distribuée par Netflix.

L’argument ne pouvait davantage être d’actualité. L’équipe de campagne du candidat démocrate aux élections à la présidence des États-Unis est en pleine effervescence. Le directeur de la campagne compte beaucoup sur le talent notoire du directeur des communications, un jeune homme de 25 ans, mais qui n’en est pas à ses premières armes en la matière. L’équipe, enthousiaste, croit dans ses possibilités de voir leur candidat accéder à la Maison blanche. Ils s’imaginent déjà, marchant dans le sillon de la gloire du président, recueillant leur part de prestige et de pouvoir. Or, l’ambition peut devenir une arme d’autodestruction lorsqu’elle se nourrit à tous les rateliers. On fige littéralement devant le spectacle de la roublardise et du cynisme des deux camps pour qui la victoire finale justifie tous les coups fourrés. Et on se prend à espérer que la réalité est un peu moins impitoyable que la vision apocalyptique mise en scène par Willimon.

Les comédiens incarnent leur rôle avec beaucoup d’aplomb, particulièrement Charles-Étienne Baulne qui incarne David Bellamy, le jeune directeur des communications. Sa présence constante tout au long de la pièce et l’intensité de son jeu méritent une mention spéciale.

Livre

Comment parler de L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine? Comment parler d’un livre qui semble planer au-dessus du paysage littéraire par la profondeur de sa réflexion, par la puissance de ses thèmes, par la beauté du langage? Et encore, par la vastitude de ses paysages, par la grandeur et la petitesse, la bonté et la férocité des hommes lâchés sur la piste d’un fuyard.

Nous sommes aux confins de l’Extrême-Orient russe, vers la fin du règne de Staline. Pavel et ses compagnons ont pour mission de capturer vivant un criminel en fuite afin que le traitement qu’on lui réserve au retour serve d’exemple aux détenus du camp. Leur traque, qui devait être de courte durée, s’éternise en raison de l’intelligence et de l’agilité de leur proie. Une durée qui incite Pavel à réfléchir à la condition humaine, aux peurs, à la lâcheté et à l’égoïsme qui permettent aux despotes de régner et de sévir. Et à la liberté dont lui parle son ami Vassine:

Il faut toucher le fond, Pavel, c’est la meilleure chose qui peut arriver à un homme. Après ma première année de prison, j’ai commencé à éprouver cette liberté-là. Oui, la liberté! Il pouvaient m’envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n’était qu’un peu et je n’étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n’avais plus de cartes en main. J’étais libre…

Un livre qui pose de grandes questions telles que comment rester humain quand règne la terreur? Et plus fondamentalement, qu’est-ce que vivre?

Andreï Makine, nouvellement élu à l’Académie française, nous livre ici un court roman d’une grande beauté, qui transcende la cruauté des hommes et dessine les contours d’une autre vie possible.

En bref

Trois œuvres, trois média, trois pays différents, mais trois fictions illustrant un même danger, celui que court les hommes quand la haine et l’intolérance libèrent leur chiens. Le péril que représente les despotes qui manipulent le côté sombre des humains pour servir leurs propres intérêts ou pour conjurer leurs propres peurs. Comme ce que nous risquons de voir se poursuivre chez nos voisins du sud… Effrayant.
Andreï Makine, L’archipel d’une autre vie, Seuil, 2016, 283 pages.


*Isabelle Daunais, Extension et régression du domaine de la fiction, L’inconvénient, automne 2016

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Une perle de lait

Elle sommeillait. J’ai fermé les yeux et j’ai revu sa tête ronde de bébé, endormie sur mon sein, avec, au coin des lèvres, une perle de lait. La suite s’est enchaînée comme une bande-annonce de film qu’on n’a pas demandé à revoir…

Dès qu’elle le peut, elle commence à s’éloigner. Ses reptations l’emportent loin de moi. Je dois barricader les passages, les sorties, les escaliers. « C’est normal, les bébés sont tous comme ça» me dis-je, exaspérée. Jusque vers 3 ans, elle explore ainsi tous les recoins de son « enclos ». Alors se pointe l’ère des « voir derrière ». Elle essaie de retourner les miroirs, les tableaux, pour voir derrière. Elle pousse sur toutes les portes. Elle se faufile derrière le téléviseur. Elle m’intrigue, elle m’amuse.

Elle finit sans doute par comprendre que toutes ces images mouvantes ne sont qu’un leurre. Et nous voici à l’époque « d’aller dehors ». Il faut l’avoir à l’œil et je la rattrape plusieurs fois sur le trottoir. Elle fait sa première « fugue » à la maternelle. On la retrouve debout, comme une grande, derrière une file de gens attendant le bus. Les gronderies ne servent à rien, elle continue à lorgner de l’autre côté du miroir, les yeux brillants. Elle fausse compagnie à ses enseignants. Seule. Comme soumise à un besoin tyrannique de prendre le large. On me fait des remontrances, prétextant que je ne suis pas assez ferme avec elle. Pourtant, nos confrontations sont souvent musclées. Mais ni les menaces, ni la colère ne peuvent ternir son regard couleur d’espace.

Son territoire s’agrandit avec l’âge. Dès le début de l’adolescence, je ne peux rien faire pour empêcher ses escapades. Nous en sommes arrivées à la période angoissante « d’aller voir ailleurs ». Elle saute dans un autobus, jamais le même,  prospecte la ville. Elletapisse sa chambre d’images de pays lointains. Elle lève la tête au moindre avion qui strie le ciel.  Même la mort semble la fasciner, comme une odyssée en puissance. Elle prend des allures gothiques, devient vaguement mystique.

De guerre lasse, j’ai renoncé à la retenir. Aurait-il fallu la faire enfermer? À 16 ans, elle arpente déjà les trottoirs d’autres villes et bientôt d’autres pays. Au cours des deux premières années, elle donne sporadiquement de ses nouvelles lors de ses passages en ville, puis, pendant de longs mois, silence radio… jusqu’à hier. Son appel pressant m’a fait courir à son chevet et je suis là, près d’elle, bouleversée.

J’ouvre les yeux. Elle dort toujours. Je remonte un peu le drap taché de sang sur son corps nu. Ses cheveux en broussailles sont répandus sur l’oreiller. Comme elle est belle. Je repousse doucement une mèche collée sur sa joue pâle. Et je souris, car sur son sein, le bébé s’est aussi endormi avec, au coin des lèvres, une perle de lait.

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Des pas dans la ville

J’avais mes raisons de suivre cet homme? Autrefois, je l’ai tant aimé.

Un jour, à la suite d’une violente dispute, il est parti sans laisser d’adresse? Longtemps, j’ai cru qu’il avait quitté la ville. Aussi, mon cœur fait un bond quand je l’aperçois dans le jardin où je prends souvent mon repas. Je le reconnais d’abord à sa démarche inflexible, un bras statique, l’autre battant la mesure comme un métronome. Les promeneurs du midi pourraient le prendre pour un des leurs, un travailleur en pause. Il est bien vêtu et porte un élégant chapeau de paille. Ils ne savent pas lire son corps durci, son regard claustré. Ils ne comprendraient pas que j’aimerais qu’il soit mort.

Retenant mon souffle, je le laisse passer devant moi. Son attention semble absorbée par les fleurs. En apparence du moins. Mais je me méfie. Il pourrait bien être sur ma piste, avoir dans la gorge un goût de vengeance. Il ne semble pas me voir et il poursuit sa marche spartiate. Lorsqu’il atteint l’extrémité du jardin, je me lève et je le suis. Pour la première fois depuis sa disparition, je veux savoir… à quoi il occupe son temps, où il dort, où il mange. Je veux savoir ce qu’il trame, quelle lubie monopolise ses pensées. Il a échafaudé tant de grands projets avortés. Il a inventé tant de complots. Il est tellement fou!

Il marche d’un pas égal, rapide, sec. Au bout d’un moment, je prends la cadence. Où me mène-t-il? Nous avons déjà parcouru des dizaines de rues, traversé des cours, coupé à travers des parcs, emprunté des ruelles. Cette filature m’a égarée. La chaleur est torride. Mes escarpins me blessent. Je ne suis pas chaussée pour battre la ville. Vingt fois j’ai voulu rebrousser chemin, le laisser à ses chimères. Mais impossible d’abandonner. Je dois être sur le point d’élucider le mystère de cet homme halluciné… Mais non, des pas et encore des pas! La fatigue et la touffeur du temps m’abrutissent. Je ne sens plus mes pieds. Les motifs de ce pistage se dérobent. Même l’identité de cet homme ne m’est plus certaine. Quel lien m’enchaîne à lui? Et j’avance, posant obstinément mes pas dans les traces de cet autre.

Soudain, une évidence s’impose à soi : je ne suis pas seule. Un humain marche devant moi et m’ouvre un chemin dans cet univers minéral et clos. Peu importe qui il est, peu importe qu’il soit fou. Au bout de cette marche aveugle, j’entrevois une source lumineuse. Si je persévère, un voile se déchirera. Dans la clarté d’un soleil neuf, quelque chose d’essentiel me sera révélé.

Troublée par cette illumination, je le perds de vue. Je me mets à courir, éperdue. Il ne peut pas m’avoir abandonnée à cet instant qui augure enfin d’une clarté. Des larmes dont j’ignore la source jaillissent, m’inondent, m’étouffent. Je suis à nouveau seule dans la grande nuit de l’absence, moi qui croyais avoir trouvé un compagnon de marche, et peut-être une main, un regard, une oreille…

Les larmes se sont taries. Je marche dans la ville, condamnée à rechercher d’autres traces de pas qui me mèneront à un rendez-vous si souvent déjoué par les flux et reflux de mon cœur, à la plongée dans le magma de ma propre déraison.

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La prime

À l’écart, sur la galerie, elle regarde s’éloigner la voiture emportant sa fille et son petit-fils. Son cœur se serre. Ne pas penser. Prendre les minutes une à une. Se rendre à lundi sans s’effondrer. Elle doit attendre de savoir.

Lundi… le médecin lui expliquera pourquoi des examens complémentaires sont requis. Combattre la certitude de connaître déjà ce qui l’attend. Comme maman qui est morte du… S’occuper… Ne pas y penser… Ne pas y penser! 

Son mari et ses garçons entrent se changer avant de retourner à la grange. Il n’y pas de dimanche dans le calendrier des vaches. La mère rentre aussi, le pas lourd. Ils ont passé l’après-midi à table, eux à discuter joyeusement, elle a les écouter, silencieuse, jetant un mot de temps en temps dans la conversation pour ne pas éveiller leurs soupçons. Elle ne veut pas de questions là où il n’y a pas de réponses. Elle ne veut pas sentir le poids de leur inquiétude. Elle allume le poste de radio et entreprend de faire la vaisselle tout en se forçant à fredonner les airs connus. Lorsque tout est rangé, la poitrine se serre de nouveau. Elle se lance avec frénésie dans la cuisine. Elle découpe avec application les légumes pour la soupe, elle roule énergiquement la pâte à tartes, elle brasse le mélange à biscuits. Elle remue, enfourne, démoule avec un acharnement qui la met en sueur. Puis elle enchaîne avec la préparation du souper, car les hommes seront affamés après la traite. 

Au retour de l’étable, ils sont tout étonnés de voir le comptoir couvert de victuailles, comme pour Noël. Elle hausse les épaules, invente une excuse et sert le repas. Et les gestes tant de fois répétés, ces gestes qui la définissent, donnent l’impression que tout est normal… ou presque. 

La maison s’est tue, les lumières sont éteintes. Demain, mine de rien, elle demandera à son mari s’il n’a pas oublié qu’elle a rendez-vous à la clinique pour un test de routine. Si seulement elle avait appris à conduire! 

Maintenant, plus rien ne peut empêcher les fauves de la nuit de se déchaîner. Qu’est-ce qu’elle a? C’est l’utérus? Les seins? Mais pourquoi? Pourquoi elle ? Elle recense ses petits malaises, les ausculte, les interprète. Des questions. Que des questions! Ah! qu’elle cesse de se tracasser! Ce n’est peut-être pas grave, après tout. Il lui faut se changer les idées. Et c’est toute sa vie qui lui défile dans la tête, dans le désordre, avec ses moments de bonheur et ses petits deuils. Elle revisite son enfance, sur la ferme, avec ses frères et sœurs. La grosse maison et ses innombrables recoins, le bocage épais, la rivière, les bâtiments, domaine fabuleux où ils s’inventaient des royaumes, un Far West, une savane, une forêt. La liberté que leur laissaient des parents trop occupés. Puis la rencontre avec son homme, la découverte de sa sensualité, l’amour tendre et sans heurts qu’ils avaient connu, cette bonne entente, cette chaude tendresse qu’était devenue leur relation. Et les naissances, moments de plénitude qui anéantissaient le monde extérieur. Sa fille, les deux garçons. Tout ce petit monde dont elle était la reine. 

Un beau jour, le benjamin a pris le chemin de l’école et la maison a plongé dans une troublante quiétude. Plus de bruits de courses, plus de cris, plus de rires ou de pleurs. Des heures de silence, le mari au champ, elle à la cuisine, à se demander à quoi rimait sa vie. Mais de nouvelles habitudes avaient remplacé les anciennes, les interrogations s’étaient dissipées et le quotidien a repris l’aspect d’un lac au petit matin, sans presque un frisson. 

Et là, dans l’épaisseur de la nuit, elle se demande ce qu’elle en a fait, de sa vie, d’elle-même. Toute une vie consacrée à prendre soin des autres, à panser les bobos, à cuisiner les repas, à laver, repasser, coudre… Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela? Les enfants… il n’y a plus d’enfant. Une femme, des hommes occupés à leur quotidien, sans se soucier de celle qui les a mis sur la route. Ils l’aiment bien, c’est certain. Mais ne pensent-ils jamais à elle, la femme? Et demain, on va peut-être lui annoncer qu’elle est finie… Mon Dieu! ne pas y penser… Mais oui, y penser! Oui, ouvrir les yeux sur cette femme vieillissante. 55 ans. Négligée. Les cheveux gris, mal coupés. Une garde-robe de bonne sœur lui a dit sa fille, dimanche. Comme seul loisir, les mots croisés, un livre de temps en temps, quand le travail manque. Un secondaire 5. Elle réussissait bien à l’école pourtant. Elle aurait pu faire des études plus poussées, comme les autres. Mais elle était l’aînée, et sa mère avait besoin d’aide. Alors, tant qu’à embrasser la carrière de ménagère, elle l’a fait en grande : cuisinière émérite, couturière hors pair, jardinière de renom! Mais, le reste? Sa tête, son âme? Ils sont restés en friche. Trop tard, maintenant. Pourtant, elle aurait aimé… elle avait eu un pincement au cœur en rangeant son sac d’école… Non, il n’est peut-être pas trop tard. Elle a bien lu occasionnellement des articles de journaux vantant le courage de personnes plus âgées qui retournaient aux études. Mais l’école, non. Jamais elle n’en serait capable. Il est trop tard. Il lui faudrait un autre projet… 

Soudain, son épée de Damoclès scintille. Un moment, elle avait oublié le rendez-vous médical qui l’attend. Les coups sourds dans sa poitrine lui rappellent que si elle est toujours vivante, elle est pourtant morte de peur. Et qu’il ne sert à rien de rêver. 

Au matin, elle se lève brisée. Comme tous les jours, les hommes sont encore au travail. Elle appréhende leur retour, la comédie qu’il faudra jouer. Jusqu’à quand pourra-t-elle leur cacher ce qui lui pend au bout du nez? Après la visite au médecin, elle n’aura plus le choix. Le téléphone la tire de ses pensées. ! Qui peut appeler si tôt, un lundi matin? 

« … toutes nos excuses madame… une erreur… une remplaçante, vous savez… nous sommes sincèrement désolés… non, non, vous n’avez pas à vous présenter, les résultats de vos examens étaient parfaits… encore une fois, toutes nos excuses… » 

Les mots se fraient difficilement un chemin. À mesure qu’elle comprend monte une envie d’engueuler la voix féminine qui se confond en excuses. Ça ne se fait pas, une erreur comme ça! Elle raccroche avant que l’autre ait terminé, frappe un grand coup de poing dans le mur. Elle crie. Elle pleure. Elle rit. Quelqu’un vient de renvoyer le peloton d’exécution. 

Elle a juste le temps de se recomposer un visage avant de voir venir les hommes qui ont fini la traite matinale. Et le déjeuner qui n’est pas préparé! Elle se précipite, éclabousse les murs d’eau en remplissant la cafetière, se bat avec la nappe, entrechoque les assiettes, laisse tomber un ustensile. Les objets s’envolent de ses mains comme des oiseaux. 

Ils l’ont embrassée sans rien remarquer. Ils discutent, bruyants, comme d’habitude. Ils vont commencer les moissons aujourd’hui. Une grosse journée les attend. Ils dévorent. Le beau temps les rend joyeux. Et puis le chien blessé a recommencé à marcher. Elle les écoute, se repaît de leur agitation joyeuse. 

La tranquillité est retombée sur la maison. Elle sirote son café, le sourire aux lèvres. Quel coup de pied au cul, tout de même, que cette erreur imbécile qui lui redonne d’un seul coup une moitié de vie en prime!  Alors, par quoi va-t-elle commencer?

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La fin de la nuit

Saoule de fatigue, une journée de plus dans les reins, je sors du bureau. Dehors, la ville a disparu. Le ciel s’est effondré sur elle. La neige tourbillonnante m’étouffe. Je me rentre le cou dans les épaules et, le capuchon de mon manteau rabattu sur le visage, je me traîne à l’aveuglette vers le bistro voisin. François, le propriétaire, me salue, m’apporte un café noir, comme d’habitude. Perplexe, je regarde dehors. La place, en face du café, s’est évanouie. De temps à autre, une ombre passe, courbée, devant les vitres balayées de rafales, puis est avalée par le blanc et par le mugissement de la bourrasque

Je soupire. La ville est complètement paralysée. Je ne connais personne en ville. Impossible d’atteindre ma banlieue ce soir. Il serait précaire de chercher à me rendre à l’hôtel le plus proche. Et comme si ce n’était pas assez, l’établissement plonge dans le noir. J’entends l’exclamation furieuse de François et les murmures des quelques clients encore attablés. Les minutes de noirceur se prolongent.

Des ombres sortent. François revient avec une bougie. Il m’invite à rester dans le café jusqu’à ce que le temps se calme. Que puis-je faire d’autre? Je le remercie. Il part.

Me voilà seule, appréhendant la traversée en solitaire de cette étrange nuit. Je me cale sur ma chaise et j’observe la rafale qui griffe les carreaux. Peu à peu, le bistro dérive, comme une coquille fonçant dans la blancheur sidérale, dans un froid intergalactique, avec moi dedans. Seule. Je frissonne. Je resserre mon manteau sur ma poitrine, je croise les bras, je tente d’emprisonner la chaleur qui s’enfuit. Rien n’y fait. J’ai froid. J’ai toujours eu froid. Une sensation qui ne dépend pas de la pièce dont je sais l’atmosphère encore chaude. Une froidure qui vient de l’intérieur. Comme si mon sang charriait de la glace. Une impression à la fois étrange et familière. Je connais ce froid. De tout temps. Je suis ce froid. Je ne peux rien contre cette pétrification qui s’opère, encore une fois. Je ne peux que serrer les bras un peu plus fort, fermer les yeux, endurer.

Je suis tellement lasse de me battre contre cette force invisible qui toujours me rattrape. Peu à peu, j’abandonne la lutte, je me laisse aller. Le froid et moi nous interpénétrons comme deux compagnons de misère consentants. Je me livre à sa morsure. Il me tient tout entière dans sa main. Il m’emporte.

Des ombres fantomatiques apparaissent lentement, des ombres blanches dans un désert de glace. Je serre les bras plus fort. Je me fais petite. Ils sont une multitude maintenant, qui m’observent. Immobiles.

Ils m’épient, moi, petite bonne femme, toute raide, toute droite, la gorge nouée, mais les yeux secs. La pièce aux murs blancs est pleine d’ombres qui chuchotent. Les yeux rougis de mon père passent sur moi sans me voir. On me prend par la main. On me fait monter sur le prie-Dieu pour que je puisse voir la femme couchée sur le satin blanc. Ses yeux sont fermés. Mais elle ne dort pas. Je sais qu’elle ne dort pas. Elle s’est enfuie. Elle s’est absentée pour ne plus revenir. Elle est partie voir quelqu’un, que je ne connais pas, dont j’ai oublié le nom, et elle ne reviendra pas. On me l’a expliqué. J’ai froid. Je la touche. Elle a froid elle aussi. On referme le couvercle sur elle. Je voudrais hurler, j’étouffe. Je me tais. Je coule.

Encore une fois, ailleurs, la foule m’enserre, des corps emplissent la grande salle de fête, portés par leurs éclats de voix, de rire. Au centre, comme un roi avec sa reine, un homme dont le regard glisse sur moi sans me voir. Et elle, sa nouvelle femme, dont le regard essaie de me capturer. Un regard blanc comme celui de certains chiens. Je dresse un mur entre elle et moi, un mur de silence et de haine. Elle me lâche, se tourne vers l’homme et l’embrasse. Des applaudissements crépitent dans ma tête comme de la mitraille. Je me tais. Je me barricade à l’intérieur de moi. La lumière crue blanchit les corps et les visages qui bougent autour de moi, indifférents. Et j’ai froid. De toutes mes fibres.

Je dérive encore. Son visage toujours, ses mots crèvent la surface lisse de l’oubli, des bulles de passé qui luttent contre l’anéantissement, qui remontent à la surface de la nuit. Des mains tendues que je refuse, des sourires las dont je me détourne, une larme que je n’ai pu éviter de voir. Son regard de chien posé sur moi, en attente, impuissant. Et moi, dressée comme une statue, dure, gelée. Désespérée. Moi, qui ne sais plus pourquoi je la déteste tant, je les déteste tant tous les deux.

Ils sont morts ensemble, enserrés par la neige, cernés par le froid, par la peur peut-être aussi. La neige leur a servi de drap, et de satin. L’hiver les a surpris, puis terrassés. Leur souvenir s’est dissous dans la beauté d’un paysage de glace et de frimas. Et voilà qu’ils se relèvent, qu’ils rodent comme des ombres dans la rafale qui m’a emportée. Je distingue maintenant avec précision les traits de leur visage. Une émotion monte en moi, dont je connais à peine les contours, que j’ai du mal à identifier. Qui se précise. Qui s’impose. C’est quelque chose qui me griffe et me console à la fois. Une souffrance qui me lacère et me redonne vie. Une source d’eau chaude qui apporte la douleur du dégel. Je m’ennuie… Je m’ennuie d’eux.

Je reste longtemps immobile, fascinée par cette brèche de laquelle la vie sourd à nouveau comme une eau de printemps d’une rivière en dégel . Je reste longtemps les yeux fermés, à penser au temps qui, comme une grande bourrasque, se moquant de moi, a soulevé mes vieilles images, les a dépoussiérées, puis les a restituées à ma mémoire. Changées. Pacifiées.

Lorsque j’ouvre les yeux, la nuit s’est éloignée comme un vaisseau fantôme. Le jour apaisé se lève sur une ville ahurie de neige. Je pousse de l’épaule la porte obstruée. Je sors dans le petit matin d’un monde vierge, encore inhabité. Je fais les premières traces dans la blancheur originelle. Et, comme toute neuve, je marche, frémissante, à la rencontre de ce jour que je n’ai jamais vécu.

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L’ogre

Laurence tremblait un peu lorsqu’elle s’avança devant le groupe pour lire sa composition. Louiselle, sa maîtresse, l’avait convaincue que son texte intéresserait beaucoup les élèves de sa classe de 6e et, qui sait, qu’il pourrait les aider à combattre les ogres. La fillette prit une grande inspiration et s’élança, la voix chevrotante :

« Croyez-vous aux ogres? Moi, oui. Parce que j’en ai connu un. Il n’était ni géant, ni affreux. Son front n’était pas percé d’un œil unique, ni ses oreilles débordantes de poils noirs et drus. Non, il ressemblait aux hommes ordinaires, à papa, à tonton Claude, au grand frère de mon amie Léa. Alors comment ai-je compris que, malgré les apparences, il appartenait à une race monstrueuse? Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, parce que je n’en ai jamais rien révélé à personne.

Il s’appelait Julien et c’était l’ami de maman. Bien sûr, je suppose que ma mère ignorait que Julien faisait partie de la famille des ogres. Quand je me couchais, ils venaient tous deux me souhaiter une bonne nuit et de beaux rêves. Je serrais le toutou si doux que Julien m’avait offert en cadeau et je m’endormais. Un soir, maman étant sortie, Julien est venu seul me border. C’est ce jour-là que j’ai su. Il s’est mis à parler une langue inconnue d’une voix méconnaissable, grinçante, insupportable. Dans ma chambre, la lumière est devenue tout rouge et le corps de Julien entouré d’un halo noir. Ses yeux se sont injectés de sang. Ses mains tendues ont lancé des cordes qui m’ont ficelée au lit et un bâillon qui m’a muselée. J’étais terrifiée et je me suis mise à pleurer. Le rire de Julien a éclaté comme un barrissement d’éléphant tandis qu’un gong résonnait de coups étourdissants. Dans ce vacarme d’enfer, les ongles de Julien se sont allongés jusqu’à devenir des griffes et ont pénétré ma poitrine. Je n’ai pas vu la suite parce que j’ai fermé les yeux. J’avais trop mal. Mais je sais qu’il a mangé un morceau de mon cœur. Ensuite, je suis tombée dans les pommes.

Le lendemain, maman est venue me réveiller. À la vue de tout ce sang, je pensais qu’elle comprendrait, qu’elle chasserait Julien et qu’elle me cajolerait, qu’elle me rassurerait. Mais non. Il n’y avait pas de sang. Il s’était miraculeusement volatilisé. Je lui révélai la vraie nature de Julien. Elle éclata de rire et me pressa de me lever pour ne pas être en retard à l’école. J’insistai. Elle se fâcha. Désespérée, je pensai que Julien lui avait peut-être déjà dévoré le cœur sans qu’elle ne le sache.

Chaque fois que maman sortait le soir, l’ogre pénétrait dans ma chambre et l’univers chavirait dans une orgie de bruit et de fureur, sans que personne ne semble se rendre compte de mon drame. Pourtant, quand je me brossais les dents le matin, je voyais bien mon visage pâle et mes yeux cernés. Et je constatais bien que ma jupe voulait tomber parce que mon corps grignoté de l’intérieur rapetissait à vue d’œil. J’avais peur de mourir et qu’on m’enterre sous le pommier, comme mon chien Pusasak, que maman avait fait tuer à cause des allergies de Julien.

Or un soir de tourmente, je crus entendre une voix dominer le tumulte. Une voix m’appelait par mon nom. Et j’aperçus, sur l’étagère, les pages du Petit Poucet tourner par elles-mêmes et s’arrêter sur celle qui représentait l’enfant chaussé des bottes de Sept Lieus. Le Petit Poucet me regardait et me faisait signe de le rejoindre. Et subitement, mes liens se défirent, je me sentis toute légère et comme transparente. Et tandis que je voyais l’ogre poursuivre son carnage sur mon corps blême, l’autre moi, insouciant, volait dans la pièce, elfe invisible. Je pensai que j’étais peut-être morte. Mais au matin, je constatai que j’étais toujours vivante, que maman était toujours aveugle et que Julien avait, comme d’habitude, repris son apparence normale.

À partir de ce jour-là, dès que l’ogre pénétrait dans ma chambre, je m’envolais. Je pouvais même entrer dans mes livres et rendre visite à tous mes copains qui me regardaient, amusés, et m’envoyaient la main. Et une nuit où mon bourreau paraissait plus vorace que jamais, m’étant enfuie dans le premier livre venu, j’eus la surprise de me retrouver assise à une table avec Alice. C’était ma meilleure amie et j’étais émerveillée de pouvoir enfin lui parler. Je voulus lui raconter mes malheurs, mais elle m’arrêta dès les premiers mots. Elle savait ; elle avait tout vu. Puisque maman semblait sourde et aveugle, Alice me demanda pourquoi je n’avais jamais conté mon histoire à ma maîtresse qui m’aimait beaucoup. Et là-dessus elle me quitta en coup de vent pour suivre un lapin qui passait par là.

Le lendemain, avant de rentrer à la maison, tremblante, je fis part à Louiselle des visites nocturnes du monstre. Elle m’écouta attentivement et m’assura qu’elle allait tenter de faire quelque chose pour m’aider. Pourtant, le soir même, l’ogre revint et j’eus plus de mal que d’habitude à m’envoler. Mon corps-oiseau voleta sans but, un peu triste, incapable de choisir une destination où m’évader.

Quelques jours passèrent, sombres, comme tous les autres. Puis, un matin, à l’heure du petit déjeuner, on frappa avec force à la porte. Un géant hirsute s’encadra dans l’ouverture, plongeant le vestibule dans l’obscurité. Sans dire un mot, il laissa tomber sa main énorme sur l’épaule de Julien qui se mit à trembler comme une feuille. Puis, il l’emporta. Je n’osai pas questionner maman qui était toute pâle, mais, stupéfaite, j’avais bien reconnu Agrid, le protecteur d’Harry. Je crois qu’Agrid a dû livrer l’ogre aux créatures terribles qu’il élève avec amour dans la forêt interdite, car je ne le revis jamais. Lorsque j’eus bien compris qu’il ne viendrait plus me ronger le cœur, je réalisai une envolée mémorable, ma dernière, vers le Pays des merveilles pour aller dire merci à Alice. »

Laurence leva son visage tout rouge vers les élèves qui avaient écouté son histoire dans un silence total. Ils la regardaient, les yeux ronds, l’air tout drôle. Soudain, au fond de la classe, Mireille éclata en sanglots.

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Un songe de pierre et d’eau

J’ouvris un œil. Le train entrait en gare et les passagers, hommes d’affaires, touristes, parents et enfants, s’agglutinaient déjà aux sorties. Je leur emboîtai le pas et me coulai sur le quai, la bouche encore pleine de sommeil. Les coups d’épaule des voyageurs pressés et les bruits qui m’assaillaient, grincements de mécanique, crépitement des chariots sur les pavés, bourdonnement des conversations, me réveillèrent tout à fait. Dans le terminal, je m’immobilisai au cœur de la foule fourmillante et désordonnée. Sans hâte, j’extirpai de ma poche un papier froissé sur lequel était dessiné, avec application et à l’encre rouge, un grand cœur. À l’intérieur du cœur, l’auteur avait tracé un plan sommaire et griffonné ces mots : Hôtel San Marco. Je souris, repliai soigneusement le petit bout de nappe, l’enfouis au fond de ma poche et sortis de la gare.

Au passage des portes, je marquai le pas. Éblouie par le soleil éclatant, je clignai des yeux. Je recevais en plein cœur le paysage qui s’étalait devant moi. Une enfilade de palais aux tons crème, ocres et roses se miraient en tremblotant dans l’eau glauque du  Grand Canal, théâtre d’un trafic intense. Des vaporetti rouillés, poussifs et bondés, des bateaux taxis rutilants, des gondoles noires et laquées, des embarcations à moteur de toute nature s’entrecroisaient en un joyeux ballet aquatique. Je gagnai l’embarcadère et pris un taxi. Le pilote lorgna mon bout de papier et se jeta dans la mêlée. Debout, à l’extérieur de l’habitacle, une main agrippée au bastingage, je cherchais mon souffle. Je m’enivrais du défilé des arcades et des colonnades qui affleuraient l’eau dansante sur fond de mosaïque sonore faite du rugissement des vaporetti s’arrachant au quai, du clapotis des vagues se brisant sur les coques, de notes d’accordéon et de bribes de chansons napolitaines entremêlés. Je buvais ce décor d’opérette en pensant que, derrière sa façade, quelque part, dans cette ville, un homme m’attendait.

Au bout d’un moment, le taxi bifurqua et s’engagea dans une voie étroite et ombragée, ramenant sa vitesse à celle d’un pas d’homme. L’animation jubilatoire du Grand Canal s’était dissoute dans le silence. L’embarcation fendait, dans une torpeur éprouvante, une eau noire et lisse comme de la mélasse qui se plissait dans notre sillage en ondulations lentes et grasses. J’aurais voulu que nous nous envolions et que nous y soyons enfin, mais l’étroitesse et la langueur des lieux contraignaient à la retenue. Amarrés les uns derrière les autres, des petits bateaux rouge vif, bleu ciel, vert pomme, couverts de bâches de toile, dormaient dans la moiteur du midi, tanguant à peine à notre passage. J’inspirai profondément et levai la tête vers la verdure qui, contre toute attente, s’accrochait aux interstices des vieux murs décrépits. Aux fenêtres, des fleurs cherchaient la lumière et des cordes à linge pendaient comme de grands pavois. Et juste au-dessus, la route azurée du ciel resplendissait, pleine de promesses.

À la fin des fins, le taxi se rangea en douceur le long d’un immeuble moutarde sur lequel brillaient en lettres dorées les mots : Hôtel San Marco. Mon sang se figea. J’acceptai la main tendue pour monter sur le quai. Je fouillai fébrilement dans mon sac et payai l’homme qui m’observait d’un air narquois. À la porte de la réception, mon pas hésita. Je me retournai et jetai un coup d’œil sur le canal qui s’évanouissait, au loin, dans une pénombre veloutée. À l’intérieur de l’hôtel, l’auteur d’un cœur tracé sur un bout de papier m’attendait. Je le connaissais si peu… Mais quelque chose me disait que Venise, ce songe de pierre et d’eau, m’invitait à empoigner mon destin et à lui faire la fête. Je saisis la poignée de ma valise et d’une solide poussée de l’épaule, j’ouvris toute grande la porte.

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