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Archive for the ‘petite prose’ Category

Je pense aujourd’hui à mon père en allé bien trop jeune et qui malgré sa rudesse fut un véritable père.

Pour toi, le jeune homme, le prétendant qui a séduit ta mère n’existe pas. Ton père est tel que tu le vois, de toute éternité et pour toujours dans les siècles des siècles: massif, immense, chauve et bedonnant. Ours puissant, dur à son corps, dur à ton cœur. Mais, les soirs de musique…, il se métamorphose. Ta mère plaque quelques accords, égrène quelques notes qui montent en spirale et, tel un lasso, attrapent le brouhaha du salon et le réduisent au silence. On a reconnu l’air, on fait des ah!, des oh! oui, et la plus belle voix du monde entonne, dans un recueillement d’église, une complainte ou un aria qui chavire l’assistance. L’espace est saturé d’une ferveur sans nuances. Et toi, tu es envahie d’un amour infini pour cet homme au visage transformé, son visage de musique, qui n’exprime plus que des émotions envoûtantes, amour, passion, tristesse, désespoir, échos d’un monde inconnu de toi. Tu comprends, au silence méditatif et nostalgique des grands, qu’il convoque, par ces formules incantatoires, quelque paradis entrevu, puis perdu, et dont chacun est inconsolable. Rêve de valse, rêve d’amour… dans la pauvre maison des Chapdelaine, l’humble fille égrène son chapelet… nulle révolte en mon âme, mais je voudrais bien mourir… je ne suis qu’un blanc papillon… Tu restes seule, au seuil de quelque chose d’immense, admirative et insignifiante, inexistante au regard de ce soleil d’un soir.

Autocitation tirée de La vive douleur d’être née

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Vu en ville

Rue Fraser, sur un balcon partiellement ombragé par un orme, trois jeunes femmes. Une est assise sur une chaise, une seconde sur le plancher, la troisième sur la plus haute marche. Celle-ci caresse distraitement un gros chat roulé en boule. Elles ne se laissent déranger ni par les taches mouvantes du soleil ni par le vent léger qui joue dans leurs cheveux. Elles se taisent. Elles lisent. J’aimerais les prendre en photos pour en faire une aquarelle. Mais saurais-je égaler la fraîcheur de ce tableau?

 

***

 

Sur la piste de gravier du rond des Plaines, une maman marche en tenant pas la main un petit garçon. Par moments, le bambin avance en raclant le sol à petits pas rapides. Il crée un nuage.

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Déroutante promenade

Je rentre chez moi, toute chamboulée. J’étais pourtant sortie marcher sans me méfier. Le circuit habituel. Je quitte l’immeuble par l’avenue Laurier que je remonte jusqu’au jardin Jeanne d’Arc. Je le traverse en m’amusant du décor d’Halloween qui l’égaie depuis le début du mois. Je pique ensuite vers la falaise et je longe la rangée de bancs, observateurs imperturbables des grands arbres et du fleuve. Puis je continue vers l’ouest jusqu’au musée. À partir de là, ça dépend de ma vaillance. Ou je fais le tour du rond des Plaines, ou je rebrousse chemin vers la rue Cartier pour y faire quelques courses avant de rentrer. Banal. Routinier. En principe…

Faut dire que ce matin, dès le petit déjeuner, les choses n’étaient déjà pas normales. Par la fenêtre, on ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Des paquets de duvet tombaient du ciel en rang serré. En bas, les toitures étaient blanches. Je l’avoue, j’étais émue.

En début d’après-midi, le soleil était revenu. Dès que j’ai mis le pied sur le trottoir, j’ai bien senti que quelque chose ne tournait pas rond. Une sorte de folie s’était emparée du temps et mélangeait tous les repères. Ce grand vent doux, cette eau qui pissait des toits, c’était avril. L’hiver n’aurait duré qu’un avant-midi, charmant et éphémère. L’été serait à nouveau à nos portes. Pourtant, un peu plus loin, deux jeunes filles faisaient un bonhomme de neige dans le jardin Jeanne d’Arc et les espaces dégagés du parc ondulaient sous une bonne couche de blanc que perçaient des brins d’herbe, comme un visage mal rasé. L’hiver était là. Cependant, les rosiers, les lilas et les tilleuls étaient encore verts et fringants comme en été. Et sur la neige neuve pleuvait l’or des ormes.

Je marchais en regardant de tous côtés, énervée par trop d’émotions contradictoires. Un enfant, éveillé par inadvertance, trépignait en moi. Il s’excitait à la fois des promesses de glissade, des sauts à pieds joints dans les flaques d’eau printanières, des plongées dans les tas de feuilles craquantes et des baignades dans la rivière. Fou, l’enfant, vous dis-je. Et un peu à l’étroit dans ma vieille cage d’os.

En observant les ormes géants qui bordaient ma route, je me suis demandé si ça leur faisait mal, les poussées de sève après les longs mois de gel? Et j’ai pensé qu’ils étaient bien chanceux de revivre en boucle les quatre saisons tout au long de leur vie.

 

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La vie nous offre parfois des instants délicieux qui, à eux seuls, font notre journée.

Quoi de plus banal, voire ennuyeux, que de faire le pied de grue chez le boucher pour payer sa vulgaire poitrine de poulet? Et quoi de plus intéressant, pour prendre son mal en patience, que d’observer les gens?

La boucherie que je fréquente est minuscule et la file d’attente vers la caisse se trouve coincée tout contre le présentoir des produits préemballés. Hier, une grande jeune femme se tenait devant moi et soupesait, hésitante, des pièces de viande, pendant que sa fille, trois ans à peine, s’amusait à faire comme maman. C’est elle surtout qui attirait mon attention, cette petite si jolie, si indifférente à sa beauté rose bonbon et tout absorbée dans la découverte du vaste monde qui, ce matin là, exhibait la face blême, froide et molasse d’une volaille morte. Je notais ses jeux, ses gestes, son air inspiré par la construction de son imaginaire.

La mère, ayant fait son choix, s’éloigna et se planta derrière l’homme qui était en train de payer, de toute évidence bien inconsciente qu’elle coupait tout le monde. Comme j’avais laissé libre, devant moi, la place qu’elle occupait quelques secondes avant, je lui fis signe. Se rendant compte de son erreur, elle s’empressa de réintégrer le rang. C’est à ce moment que je vis son visage. Un teint velouté, des yeux bruns immenses et magnifiques, des traits bien définis. Une beauté!

Son tour arriva et je remarquai que le commis, joli garçon lui-même, la dévisageait avec intensité, levant le regard vers elle aussi souvent que le lui permettait la transaction, alors que la belle indifférente baissait le sien sur son porte-monnaie et sur la petite qu’il fallait surveiller. Je me demandai si cet air lumineux lui était naturel ou s’il n’était que le reflet de l’autre… J’allais avoir ma réponse. Je présentai ma poitrine au jeune homme (de poulet bien sûr!) et je m’amusai de constater qu’il ne me prêtait aucune attention, s’efforçant de me redonner le change dont le calcul semblait échapper à son entendement. Je ne pus m’empêcher de sourire.

— Elle est très belle, n’est-ce pas? lui soufflai-je.

Il gloussa tout en rougissant.

— Oui, elle m’a complètement perturbée! marmonna-t-il.

Les gens qui m’ont vue entrer à la fruiterie, une minute plus tard, ont dû s’étonner du plaisir incroyable que pouvait procurer à quelqu’un l’examen d’un monticule de poivrons.

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Bonjour toi,

Au Jardin du temps qui passe (si lentement!), des musiciens jouent de leurs divers instruments (flûte, picolo, hautbois) des airs cristallins à rendre jaloux le chardonneret s’il avait l’idée saugrenue de se comparer. J’ai enlevé mes chaussures et posé mes pieds dans l’herbe fraîche. Et il m’est venu le goût de t’écrire. Une lettre, c’est si délicieusement démodé!

Tu l’as peut-être compris : je suis à Eastman. Oui, aux Correspondances. C’est mon initiation avec ce que ça comporte de confort et d’inconfort. La difficulté découle de ce que je suis seule et quelque peu embarrassée de ma solitude. Moins qu’hier, cependant. Je m’apprivoise à moi-même, à moi, seule parmi des inconnus, à moi, seule avec moi-même ailleurs que chez moi. Quant au reste, je n’y trouve que du plaisir et je te le recommande.

Mais encore, me diras-tu, que s’y passe-t-il qui mériterait le déplacement? Mille choses, mille mots. Des cafés littéraires avec des auteurs à découvrir ou à redécouvrir, des entrevues, avec des écrivains célèbres ou débutants, sans impératif de sensationnalisme, sans publicité, des sentiers ombragés, des jardins sereins ou écrire, lire, rêver, des spectacles dont le personnage

Dans le sentier le Portage des mots

principal est la parole, les mots, avec leur profondeur et leur musicalité. Oui, mille mots qui papillonnent, se posent, s’envolent, si légers et si forts à la fois qu’ils nous saisissent et nous élèvent avec eux. Par exemple, ce matin, Naïm Kattan a dit : « La mémoire, c’est le temps qui vit en nous. » Ne crois-tu pas qu’il y a matière à fermer les yeux de bonheur et à ressentir en soi la vie qui bruit de tous nos âges sédimentés?

D’accord, je me calme, je reviens sur terre, c’est-à-dire à mon jardin brodé de musique où il règne une atmosphère d’église sans bondieuserie. Juste le recueillement, espèce en voie d’extinction, s’il en est une.

Bon, je te laisse, car la pluie menace. Les mots font des miracles, mais ils n’ont pas encore réussi à conjurer le mauvais temps. Et penses-y, l’an prochain, tu pourrais peut-être m’accompagner…

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Sur pied de guerre

Depuis quelques semaines déjà, des bruits de bottes résonnaient sur les trottoirs malgré les tapis de feuilles. Ça s’en venait. On le savait. Ce n’était pas la première fois que nous serions assaillis, ni la dernière. Et je songeais comme nous avions acquis une étrange résignation, une sorte de fatalisme envers l’envahisseur. L’air morne, les gens se préparaient. On renforçait les défenses ici, on montait des abris là. On camouflait, barricadait. Il me semble que les épaules insolentes hier encore s’étaient affaissées, masquées elles aussi. On flânait moins dans les rues, on hâtait le pas. Il y avait tant à faire et on ne voulait pas être surpris par l’ennemi, comme ça, dehors, sans défense. Et comme pour amplifier l’atmosphère sinistre, les arbres nus et griffus chassaient les oiseaux et un petit vent aigre balayait les feuilles racornies. Des nuages comme barbouillés de suie et chargés de plomb couraient sur la ligne d’horizon. Ça grondait au loin. La catastrophe était imminente.

Et ce matin, les rues étaient désertes. Nous étions cernés. La première neige était tombée.

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Mon Halloween

Ce matin, le doux soleil de novembre m’a tiré par le bras jusque dehors. Tiens, je me suis dit, je vais aller faire un tour au jardin Jeanne d’Arc pour admirer le magnifique décor d’Halloween. Tout en déambulant, j’imaginais les petits qui devaient, hier soir, fourmiller dans le sombre lieu à peine éclairé par quelques lueurs et reflets suspects, sur fond de soupirs et de bruissements, d’exclamations et de pépiements. Je me disais encore que les bambins sont chez eux dans cet envers du monde. Aucune coupure entre le visible et l’invisible, le tangible et l’intemporel. Ils sont prêts à croire réel ce que nous avons depuis longtemps étiqueté de fiction. Ils perçoivent certainement des sons inaudibles pour nous, des bruits subtils couverts par celui de la monnaie que nous brassons au fond de notre poche.

Surprise! Le soleil sans doute avait mis la plupart des revenants, spectres et morts-vivants en déroute. Les citrouilles avaient disparu. Ne s’attardaient sur le site que la Dame Blanche qui s’ennuyait visiblement, le Grand sorcier qui touillait sa potion maléfique, la Corriveau qui se desséchait dans son carcan de fer et une fort belle dame, toute de tulle noir vêtue, robe et ombrelle. Et quelques fantômes accrochés aux arbres poussant silencieusement leur cri de Munch. Tout cela battait au vent, déserté. Où pouvaient-ils tous se terrer l’année durant? Je réalisais bien que les quelques formes qu’il m’était donné de voir n’étaient que l’image persistante d’esprits en allés, images qui s’effaceraient d’elles-mêmes dans les prochaines heures, anéanties par la gaîté du temps et par le boucan des souffleuses et aspirateurs en guerre contre les feuilles mortes.

Bon, j’en ai pris mon parti et j’ai poursuivi ma route tout en réalisant qu’avec les citrouilles, était parti l’orange. Un examen attentif du paysage m’a permis de constater que les couleurs dominantes étaient maintenant le vert, le jaune et le brun. Pour être plus précise, disons que les feuilles qui sont encore vertes tirent sur le jaune et que les jaunes tendent à devenir rouille, bronze ou cuivre. La nature entre dans ses rousseurs de novembre. Enfin, les troncs d’arbres que l’ont prétend bruns sont plutôt veinés de vert, de gris et même de bleu, tachetés de mousses kaki et moutarde.

Toutes ces savantes considérations sur la palette de novembre m’ont conduite sur le rond des plaines où je suis tombée nez à nez avec un personnage tout droit échappé du jardin Jeanne d’Arc. La femme âgée était grande, maigre et assez mal fagotée. Sa longue tignasse de cheveux blancs tremblotait sur ses épaules et dans son dos. J’en suis restée bouche bée. En passant près d’elle, j’ai résisté à la tentation de lorgner son nez que j’imaginais long et crochu. Et moi qui me demandais justement où ils étaient tous passés…

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