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Archive for the ‘Récit’ Category

Imaginez… le paradis

Imaginez un fleuve vaste comme une mer, avec une longue île échouée en plein milieu. Huit kilomètres depuis la côte, autant pour atteindre l’autre rive. Tout autour, des îlots pierreux couronnés de touffes végétales baignent dans une eau d’émeraude. Sur un piton rocheux, un phare rouge et blanc.

IMG_1466Imaginez six voyageurs, des têtes grises, dans un bateau d’excursion fonçant à plein régime vers le site en soulevant deux grandes gerbes d’écume. À son approche, le capitaine coupe les gaz et longe lentement les falaises. Les têtes grises font des yeux ronds d’enfant.

Imaginez ces falaises blondes tout encastrées de verdure : résineux, fougères, rosiers sauvages, boutons d’or, framboisiers, graminées, mousses et algues. Rocaille d’artiste! Sur leurs flancs, alignés comme des soldats à la revue de la garde, des centaines de petits pingouins, le torse bombé, qui observent leurs observateurs. Et des goélands argentés, des goélands marins et des mouettes en pagaille. Sur l’eau, des guillemots marmettes, de guillemots à miroir, des eiders à duvet pêchent ou ballottent sur les vagues. Un grand héron gagne la rive de son vol majestueux, se pose et découpe sa silhouette longiligne contre le ciel. Un voilier de cormorans rase le fil de l’eau. Toute cette faune s’agite et criaille, reproduisant les rites immémoriaux de la nidification.

Le bateau accoste, les voyageurs descendent. Ils montent plutôt, une passerelle à la pente abrupte et une volée de marches pour atteindre le phare qui les hébergera pour la nuit. Sur le palier, le vent du large les saisit. La vue des goélands qui font du surplace aussi. Ils pénètrent dans le nid douillet rénové avec la passion de l’artisan à l’origine de cette initiative de protection de la faune ailée, Duvetnor. Marion et Eddy, deux jeunes égarés dans ce lieu isolé du monde, les accueillent et prendront soin d’eux pendant que rôdent les fantômes des gardiens de phare qui l’habitèrent pendant tout un siècle à compter de 1861.IMG_1475

Il y aura encore le champagne sur le préau, la ritournelle chantée par les dames pour l’anniversaire des messieurs, le sentier ombreux jusqu’à l’anse à la chaloupe, l’odeur iodée du varech, les œufs de goélands se transformant sous leurs yeux en boules de duvets, le souper entre amis autour de la table familiale, le soleil, l’amitié.

C’était hier et c’était magnifique! À l’île du Pot à l’eau-de-vie, en face de Rivière-du-Loup.

 

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Un moment parfait

À quoi tient l’impression de vivre un moment parfait? Ce jour-là, il y avait du soleil, du vent, de la chaleur, de la musique. Oui, mais encore? Ce fut une sorte de gestalt, quand le tout s’avère plus grand que la somme de ses parties. Je vous raconte.

Mon mari et moi avons récemment fait halte à Sherbrooke. Nous allions en Estrie retrouver un couple d’amis pour une escapade de golf. Histoire de joindre le bonheur à l’agréable, nous en avons profité pour visiter la cadette de mes filles. En avance sur notre rendez-vous, nous décidons de faire une marche autour du lac des Nations. Nous allongeons donc le pas parmi les nombreux marcheurs, patineurs, coureurs et cyclistes qui se partagent zennement le parcours au look tour à tour urbain et sauvage. Le temps est doux. Le vent, une caresse. Nous voici arrivés au Marché de la gare d’où part le train touristique d’Orford, avec ses produits fins, ses fruits et légumes. Dehors, une terrasse nous fait un clin d’œil. Pourquoi pas une bonne blanche? Nous prenons place sur les chaises bleu clair, à l’ombre d’un parasol. Au même moment, sous les arbres, tout près, une petite scène, que nous n’avions pas remarquée, s’anime. Des musiciens s’installent. Entament un air de jazz. Saxophone et clarinette, trompette et trombone, clavier, basse électrique et batterie. L’oreille s’émeut, le corps tangue, le pied bat la mesure, le cœur tambourine en cadence.

D’une pièce à l’autre, le plaisir monte d’un cran. L’étonnement aussi. Car ils ne sont pas tout jeunes, les interprètes. Disons-le franchement, ce sont des petits vieux. Plus vieux que nous, c’est tout dire! Mais quels artistes! Qui sont-ils? D’où sortent-ils? Amateurs? Anciens artistes professionnels? Profs de conservatoire à la retraite? Une chose est certaine, ils la connaissent, la musique.

Pendant qu’ils enchaînent les classiques, un couple tout aussi âgé s’est levé et danse sur l’herbe, dans l’ombre d’un tremble dont les feuilles scintillent au soleil. Un pépé fait des moulinets avec sa canne au rythme du blues. Un bambin gambade. Les cyclistes et les marcheurs ralentissent, certains s’arrêtent. L’assistance s’accroît petit à petit.

Au tour du claviériste de faire son solo. Celui qui fait office d’animateur nous le présente. Et là, nous ouvrons grand les yeux. Le bonhomme, sûrement octogénaire, a été tour à tour l’accompagnateur de Bécaud, de Nana Mouskouri, d’Alain Barrière et de bien d’autres célébrités. C’est d’ailleurs en tournée avec ce dernier, au début des années 80, que le pianiste se laisse distraire par les beaux yeux d’une Estrienne et qu’il abandonne Paris pour venir vivre avec celle qui partage toujours sa vie. Lorsque Bécaud endisqua la merveilleuse chanson ayant pour titre La maison sous les arbres, c’est notre homme qui est au piano. Il la reprend pour nous avec la fougue d’un jeune homme. Et puis non, pas d’une jeune ni d’un vieil homme. Il n’a plus d’âge. Il n’est plus qu’un virtuose passionné. Interprétation émouvante. Ovation debout. Yeux humides.

Un ultime rappel. La scène se vide. Les gens se dispersent. Notre verre est terminé. Nous partons un peu ivres. De musique, de douceur, de ce moment de pure joie. Un moment comme un gros grain dans le collier des petits bonheurs de la vie.

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Ah! ce Gilles!

Vous avez regardé, et surtout écouté Fred Pellerin, dimanche soir, au Gala de l’ADISQ rendre hommage à Gilles Vigneault? Et la réplique de l’artiste, empreinte de la sagesse, de la dignité, de l’humour et de l’humilité qu’on lui connaît, de la générosité aussi. Quelle émotion! Avec sa poésie débridée et créative, avec sa façon de déconstruire et de recréer le langage pour mieux le faire parler, Fred que j’adore a livré un vibrant hommage, tout en nuances et en trémolos, à ce grand Gilles que j’aime depuis mon adolescence.

Ce sont ses chansons (et celles de Félix, de Brel, de Brassens, de Ferrat et de quelques autres) qui ont fondé ma sensibilité à la poésie. Bien sûr, d’autres auteurs-compositeurs, d’ici ou d’ailleurs, ont créé de merveilleux textes que nous fredonnons toujours. Mais aucun d’eux, comme Gilles et Félix, ne furent aussi fondateurs de notre identité, aussi persistants et fidèles dans l’expression de leur vision du monde, du pays, de l’homme, de l’amour.

Il faut que je vous raconte ma première rencontre avec le grand Gilles. Quel âge avais-je? 10 ou 12 ans lorsqu’il commença à être connu. Son premier disque lancé en 1962, nous l’avions chez nous. Qui l’avait acheté? Je l’ignore, mais je sais que c’est ma marraine à qui je vouais la plus grande admiration qui avait éveillé mon intérêt pour le poète. Et dès que j’eus entendu quelques-unes de ses chansons, je devins accro. Si je ne comprenais pas tout à ces textes, j’en savourais la musicalité des notes et des images. Une seule formule faisait parfois ma journée. Comme aujourd’hui, d’ailleurs. Donc ce premier disque, je le connaissais par cœur et j’ai acheté tous les autres, de 1962 à 2011. Oui tous, à l’exception de quelques anthologies. Et certains vinyles ont tant tourné, étaient si usés, que je disais, à la blague, qu’ils jouaient des deux côtés en même temps. Donc, mon amour de Vigneault date de ma prime adolescence. Et il était si fort, que je trouvais à vanter sa beauté et sa voix aux grands cris de protestation de mes amies. C’était aussi les débuts des Beatles, n’oubliez pas.

Donc, ma première rencontre avec lui, à son insu, dans le secret d’une salle sombre, est de cette époque. J’avais 15 ou 16 ans lors de ma première sortie en grande fille. Quelqu’un, une de mes sœurs sans doute, était venue me conduire au bateau. Puis, le cœur battant, j’avais pris l’autobus qui s’arrêtait devant le Palais Montcalm. Le spectacle fut un rêve, le retour, un cauchemar. J’avais tellement peur de rater le bateau que j’étais descendue beaucoup trop tôt de l’autobus. Me voilà sur Dalhousie, marchant aussi vite que possible. Il faut rappeler que, dans le temps, le quartier était plutôt mal famé. Une voiture avait ralenti, avait roulé au pas, un des hommes avait baissé la glace et m’avait offert un lift. J’avais bien sûr refusé et poursuivi mon chemin, plus morte que vive. Heureusement, ils n’avaient pas insisté et étaient repartis en riant. Quant à moi, j’avais couru jusqu’au traversier. Tout ça pour Gilles. Fallait-il que je l’aime! Je n’ai d’ailleurs jamais raté une de ses tournées depuis cette première.

Une seconde rencontre. J’ai 18 ans et je termine mon secondaire. Pour sortir de mon isolement, je me suis portée volontaire pour alimenter la chronique littéraire du journal de l’école. Devinez sur qui portera mon premier article. Eh oui! Moi si timide, je cherche le nom de Vigneault dans le bottin et compose le numéro. Je reste presque bouche bée lorsque je reconnais sa voix à l’autre bout du fil. Je n’avais pas imaginé qu’il puisse répondre lui-même. Je me reprends et lui demande un rendez-vous. Il me convoque une vingtaine de minutes avant le spectacle qu’il doit donner au Collège de Lévis dans les jours qui suivent. Incroyable. Ce qui me semblait un défi inatteignable s’était révélé être d’une simplicité déconcertante. Me voilà donc en coulisse ce fameux soir, attendant mon idole. Le voilà. Il salue à la ronde et se penche sur un journal qui traîne sur une table, pose un doigt sur le texte qu’il parcourt des yeux. De ces quelques minutes, j’ai gardé le souvenir intense de ses mains. Quand vous le reverrez, à la télé ou ailleurs, jetez un regard sur ses mains. Belles comme des oiseaux. Enfin, il m’aperçoit et me fait signe de le suivre dans sa loge. Après quelques mots d’accueil, il me demande sur quel thème je veux l’interviewer. Le croirez-vous? Je n’ai préparé aucune question. Il rit. Je rougis jusqu’à la racine. Il m’affirme que mon fard est charmant, m’explique brièvement comment me préparer et me dit de le rappeler. (Jamais je n’oserai répéter l’expérience et j’écrirai mon article à partir du spectacle.) Alors que j’aurais dû fuir de honte, j’ose lui demander si je peux regarder le spectacle depuis les coulisses, n’ayant pas les moyens de le voir deux fois de suite (je l’avais vu au Palais Montcalm dans les jours précédents). Il ne fait ni un ni deux et il demande à quelqu’un de son équipe de me trouver une place dans la salle. Nous sortons des coulisses par l’avant de la salle, devant mes parents assis dans les premières rangées et que j’espère pétants de fierté que leur fille ait rencontré Gilles Vigneault. Heureusement, ils en ignorent le dénouement.

À partir de ce jour, je ne rencontrerai Gille que dans l’ordre des choses, lui dans la lumière, se donnant en spectacle, au sens propre et figuré, et moi dans l’ombre, recevant cette offrande, comme d’un père qui nourrit ses enfants. Oui, un père, c’est bien comme ça que je le vis par moments. Et c’est aussi cette impression qu’éveillaient les paroles de Fred, dans l’aveu du besoin de quelqu’un de plus fort que soi, pour protéger de la tentation du désespoir, pour croire que les chansons peuvent changer le monde ou tout au moins « en panser les noirceurs ». Parmi les plus jeunes qui écrivent et qui chantent, Fred est de cette même trempe, de ceux qui cherchent en soi leur propre liberté d’expression, leur propre droit de parole pour dire tout ce qui ne peut exister que dans le risque d’une parole incarnée.

Pour ceux qui auraient raté ce rare moment de grâce télévisuelle, vous pouvez vous reprendre sur le site de Radio-Canada en suivant ces liens :

http://adisq.radio-canada.ca/fr/espace-video/107/le-vibrant-hommage-de-fred-pellerin-a-gilles-vigneault

http://adisq.radio-canada.ca/fr/espace-video/127/les-remerciements-de-gilles-vigneault

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La rivière

Sur la rivière qui traverse la terre familiale, ton père a construit un pont de ciment pour faciliter le passage de la machinerie. Cet ouvrage crée un bassin où les enfants aiment à s’ébattre lors des chaudes journées d’été. Les grandes, chargées de ta surveillance, t’ont assise dans l’eau peu profonde. Tu regardes de loin leurs jeux, tu entends leurs cris, leurs rires au milieu des jets d’eau qu’embrase le soleil d’après-midi. On t’a oubliée. Hors de la petite prison de ton parc de bois que les grandes n’ont pas voulu trainer, le monde est soudain immense autour de toi. Alors, tu veux ramper vers leur plaisir, vers ce soleil qui se brise en fragments de lumière dans les éclaboussures de leurs jeux. Tu bascules dans l’eau tiède qui bientôt t’enveloppe et te coupe le souffle. Soudain, des mains te saisissent et t’extirpent de cet univers étrange. Des cris éclatent dans tes oreilles. Des voix qui chicanent et te font peur. La baignade est finie. La plus grande t’a posée sur sa hanche et te ramène vers la maison d’un pas plein de colère, terrorisée à l’idée qu’elle aurait pu avoir laissé se noyer l’avant-dernière. Cette anecdote, tu l’as souvent entendu raconter. Mais, pour la première fois aujourd’hui, elle prend une nouvelle dimension. Tu regardes avec tristesse cette marmaille laissée à elle-même – la plus grande n’a pas dix ans – qui déjà n’a plus droit à l’insouciance des jeux. Tes grandes sœurs te portent comme un fardeau. Chaque petite qui arrive leur vole un peu plus leur enfance. Et la révolte ne fait pas partie des possibles. Alors, elles te ramènent à la maison en se reprochant elles-mêmes d’avoir été trop paresseuses pour apporter ce parc de bois qu’elles peinent à soulever. Comment leur en vouloir d’avoir mis ta vie en danger? C’est des parents dont il faudrait condamner la négligence. Mais de ça, tu n’en es plus capable. Ta colère d’enfant contre la dureté de ton père, ta colère d’adulte contre l’absence de ta mère, se sont dissoutes dans l’indulgence qui t’est venue pour toi-même, avec le temps, avec les peines.

Malgré la crainte que tu as gardée de l’eau, tu as pourtant le souvenir d’avoir pataugé dans cette onde rougeâtre et tiède des jours entiers lorsque tu as été assez grande pour y descendre. La rivière passe derrière la maison au pied des écarts où l’on jette les ordures de cuisine, puis elle bifurque pour contourner le jardin et, après un dernier méandre, elle remonte vers sa source mystérieuse en coupant les terres interdites des voisins. Ces courbes créent de minuscules plages de sable, terrain de construction de ponts et de tunnels précairement façonnés de brindilles, de cailloux, de boue : merveilleux travaux d’ingénierie qu’avec une vieille boite de conserve rouillée tu alimentes en eau. C’est ainsi que les mains plongées dans ces éléments primordiaux, tu procèdes à ta création du monde.

Ailleurs, le courant lave la berge et découvre une roche lacérée sur laquelle la pluie laisse des flaques d’eau. Accroupie au bord de l’eau, tu traques les petits poissons que tu attrapes dans la nasse de tes mains refermées et que tu déposes dans ces mares. Lorsque tu es lassée, tu oublies là tes petits prisonniers qui sèchent sous le soleil assassin.

Cette rivière, tu l’as remontée, explorée, tu en connais chaque courbure, chaque caillou, chaque roseau qui la borde. Tu reviens inlassablement y laver ton ennui. Récemment, tu es retournée sur la terre de ton enfance pour y semer ton potager. En descendant le coteau, tu l’as soudain aperçue qui bondissait, abondante et rapide, sous le ciel clair de mai. Tu t’es immobilisée, en proie à un vertige. Des décennies plus tard, tu la retrouvais intacte. Comment nommer cette impression fugace, ce sentiment d’un retour aux sources, de retrouvailles avec un cours d’eau qui avait joué dans ta vie, dans ta survie peut-être même, un rôle plus grand que nature? Qu’avait représenté pour toi cette eau tiède, fidèle? Quelle faim avaient assouvie sa caresse, sa musique? À quelle grandeur presque humaine avais-tu élevé cette présence fluide arrosant ta vie plantée en terres arides? Car pour la joie d’une rivière, il y avait tant de désert en toi.

(extrait)

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