L’ourserie canine

En faisant une marche, sur les Plaine d’Abraham, ce matin, j’ai croisé un promeneur tenant son chien en laisse. Pas un de ces molosses qui monopolisent l’actualité par les temps qui courent. Non. Un grand toutou, du type caniche haut sur pattes. Le genre de chien qui a plus à voir avec le monde des peluches qu’avec celui du règne animal. N’empêche, j’ai rasé le côté opposé du sentier. Au risque d’offenser le brave homme. Le  propriétaire m’assurait que la pauvre bête était sans aucune malice, dans le dialogue mental que j’ai d’entrepris avec lui pour justifier mon comportement un peu risible. Mais que voulez-vous, j’ai toujours eu peur des chiens.

En fait, ma peur des chiens remonte au moment précis de mon enfance (j’avais 5 ou 6 ans) où le nôtre a mordu une petite fille du village venue chercher une pinte de lait sur notre ferme. Ce souvenir est très clair dans ma mémoire. Elle avait tourné les talons pour s’en retourner chez elle. Le chien s’était alors élancé vers elle, la tête basse, la queue entre les jambes, l’air sournois, et avait planté ses crocs dans la chair tendre de son mollet. Il y avait eu un cri strident, du sang, beaucoup d’agitation. Puis, la correction féroce de mon père sur le dos de la bête. Papa aurait pu tuer l’animal, que ça n’aurait rien changé. Le mal était fait. Si le chien que j’avais toujours connu et dont je ne m’étais jamais méfié pouvait faire ça…

Mais ce matin, une autre dimension de ce petit drame m’est apparue, à laquelle je n’avais jamais songé. Le chien n’avait-il pas simplement adopté le caractère peu accueillant de mon père à l’égard des enfants du village?

Il faut savoir que la présence, sur la ferme, d’un enfant étranger à la famille était chose rare. À part la tralée de cousins et cousines qui vivaient de l’autre côté de la rivière, les amis n’étaient pas bienvenus chez nous, tout comme nous n’étions pas autorisés à aller jouer chez eux. Était-ce par souci de sécurité, les dangers étant multiples sur une ferme? Je ne le crois pas. Mon père n’a jamais péché par excès de prudence et nous, les enfants, tout comme nos cousins et cousines, nous livrions souvent, sans contrainte, à des jeux hasardeux.

En fait, je ne m’explique pas très bien cet interdit. Il me semble faire partie de quelque chose de plus large, d’une ourserie atavique, transmise de père en fils et en fille, comme une quelconque tare génétique. Travers que le chien aura peut-être attrapé par mimétisme. De coupable, il est soudain devenu, dans mon esprit, une autre victime des dommages collatéraux du huis clos de notre enfance.

 

La vieillesse, c’est quand au juste?

Aujourd’hui, j’ai 65 ans. Chaque anniversaire marque un trait sur le calendrier. Celui-ci a quelque chose de particulier. Comme s’il était tracé au crayon gras, ou surligné de jaune. «Attention, le temps fuit!»

Quand j’étais plus jeune, 65 ans, c’était vieux. C’est parce que j’étais jeune. Mais aussi parce que c’était un peu plus vieux que maintenant. Les gens se croyaient vieux, se disaient vieux. L’espérance de vie ne les contredisait pas. Le corps grinçait. Mais l’esprit surtout, à cause de cette petite voix qui leur serinait peut-être qu’il était trop tard. Trop tard pour les rêves irréalisés.

Aujourd’hui, à 65 ans, j’ai l’air plus jeune que maman au même âge. J’ai eu moins d’enfant qu’elle. De meilleurs soins. Mon corps est moins marqué. Mais je crois que je suis surtout plus jeune dans ma tête, en début d’une carrière d’écrivain que j’espère longue et fructueuse. Avec, si je n’ai pas de malchance, de longues années de lucidité devant moi pour réaliser mes multiples projets.

Voilà comment j’accueille le chèque de pension de la sécurité de la vieillesse. Elle me rattrapera bien un jour, la vieillesse, mais quand? Et qu’importe, si je me sens encore vivante malgré l’inévitable ralentissement du corps!

Les couleurs de ma ville

On se laisse parfois distancer par la réalité. Puis d’un seul coup, celle-ci nous rattrape et nous laisse savoir qu’on en a perdu un bout. Ça m’est arrivé aujourd’hui.

Je demeure dans la partie de la ville de Québec qu’on appelle La Cité, autrement dit, la Haute-ville. Et autrement dit aussi, dans le quartier le plus aisé de la ville. Naturellement, les nouveaux venus de tous les coins de la planète ne s’y installent pas d’emblée. À l’exception de la communauté française. J’en ai déjà parlé. De là à radoter que Québec est blanche mur à mur par opposition à Montréal… Blanche et conservatrice à outrance. 

Ce matin, j’écoulais mes surplus de livres et de gadgets électroniques au Marché aux puces de l’arrondissement de Sainte-Foy. J’ai déjà vécu dans ce coin de la ville mais je n’ai pas eu l’occasion d’y retourner souvent depuis une quinzaine d’année. Et ce fut la révélation. Je n’en croyais pas mes yeux. Ça y parlait Chinois, arabe, russe, espagnol et quoi encore. Ou un français fortement accentué. Et ça me faisait plaisir. Ma petite ville bourgeoise n’était peut-être pas aussi repliée sur elle-même qu’on le dit. Je sais qu’il y a aussi une importante communauté tibétaine qui grossit en Basse-ville. Ça me donne espoir dans notre capacité de participer à l’essentielle solidarité humaine, au partage d’une terre de paix et d’espoir.

De mon grand pays solitaire / Je crie avant que de ma taire / À tous les hommes de la terre / Ma maison c’est votre maison / Entre mes quatre murs de glace / Je mets mon temps et mon espace / À préparer le feu, la place / Pour les humains de l’horizon / Et les humains sont de ma race, chantait Vigneault. 

Ce que j’ai vu aujourd’hui, c’est plein de couleurs dans notre maison.

Chute de nuage

Ce matin, mon mari et moi contemplons d’un oeil morne le ciel chargé de nuages si bas qu’ils semblent rejoindre le sol du côté de la rive-sud. À droite de la raffinerie, je fais remarquer à Maurice une colonne de fumée inhabituelle et dont la tête se perd dans le ciel du même gris foncé. Un incendie? Non, une chute de nuage, qu’il dit.

Bonne fête à tous les papas

C’est une belle histoire. Il y a de cela plus de trente ans, un couple d’amis très proches, parents de deux fillettes, se séparait. Le papa partait vivre avec un autre homme qui était lui-même déjà papa. Bang. Ça cogne une annonce comme ça. Surtout à cette époque. J’avoue que je me demandais comment les filles vivraient dans cette famille atypique. Quelques temps plus tard, notre ami était venu me présenter son nouveau conjoint que j’avais trouvé très sympathique.

Récemment, le conjoint en question est décédé d’une maladie pulmonaire. Et la plus jeune fille de mon ami a écrit ce message sur Facebook:

Chaque petite fille dit «mon père c’est le meilleur et le plus fort». Moi j’ai eu la chance d’en avoir deux plutôt qu’un pendant 30 ans! Dans l’attente de ses poumons de remplacement et avec beaucoup de courage, mon papa #2 s’est éteint hier soir entouré de son amoureux et de ses filles. Je me rends compte maintenant encore plus qu’avant à quel point je l’aimais vraiment comme un père…

Merci à tous les pères, dont à celui de mes enfants, à mon conjoint qui en cette fête des pères donne un coup de main à sa grande dans l’entretien de la maison, à tous les autres que je connais et que je ne connais pas, pour le don d’eux-mêmes que nécessite la paternité assumée.

Santé : coup de poing dans nos certitudes

Comment mettre son bien-être à l’abri des services de santé? Pourquoi ne devrions-nous consulter qu’en cas de problème de santé aigu ou d’urgence? Ces questions ne sont pas le fait de quelque gourou, adepte de science occulte au service d’un nirvana corporel, mais d’un très sérieux médecin, Nortin M. Hadler, diplômé de Yale et de Harvard, praticien et enseignant de la médecine occidentale traditionnelle telle que nous la connaissons, traduit par le docteur Fernand Turcotte, lui-même professeur de médecine à l’Université Laval et praticien retraité. Deux scientifiques qui brassent vigoureusement la robuste cage de nos croyances aveugles dans le pouvoir de la médecine moderne.

Si vous êtes prêts à vous laisser désarçonner par la chasse aux illusions à laquelle s’adonne le Dr Hadler, par sa réfutation de l’utilité des interventions et des remèdes préventifs, par sa dénonciation des intérêts pécuniaires derrière notre consommation effrénée de services médicaux et de médicaments, si la responsabilisation personnelle à l’égard de votre santé est un concept qui vous parle, vous êtes mûrs pour lire Le dernier des bien portants.

Pour comprendre et apprécier à leur juste valeur les prises de position du Dr Hadler, il faut prendre acte des fondements de son point de vue :

  •  À moins d’être accidentés, confrontés à une urgence médicale ou affligés d’une maladie grave mettant notre vie en jeux, nous pouvons nous considérer comme des bien portants et devrions éviter de consulter un professionnel de la santé.
  • Être bien portant ne signifie pas être à l’abri de la maladie, mais suppose que nous sommes capables d’y faire face sans médication importante et consultation médicale.
  • Toute intervention médicale ou toute prescription devrait s’appuyer sur des preuves scientifiques solides démontrant que les avantages associés à l’intervention ou au médicament sont plus grands que les inévitables risques.
  • L’être humain est bâti pour vivre environ 85 ans. La question de la cause de son décès est accessoire. Les différences de longévité sont davantage liées au niveau socio-économique qu’aux bénéfices des différents programmes de prévention.

Ce sont ces bases qui amènent le savant à dénoncer un certain nombre d’interventions ou de médications comportant des risques supérieurs aux bénéfices démontrés par des recherches rigoureuses. C’est ainsi qu’il met en doute certaines pratiques cardiologiques préventives telles que les pontages, la prise préventive de médicaments pour combattre le cholestérol ou l’hypertension modérée, les examens de dépistages systématiques des cancers du sein ou de la prostate. Dans tous ces cas, le Dr Hadler affirme, recherches à l’appui, que les risques et les effets secondaires dépassent les bénéfices qu’on peut escompter de telles pratiques. Au mieux, elles sont inutiles et coûteuses, au pire, le remède est pire que la maladie. À peu près tout ce qui s’apparente aux médecines douces passe également à la trappe, toujours sur la base du manque de preuves scientifiques de résultats significatifs.th

Cette attitude de réfutation, à contrepied du discours officiel, est bien sûr dérangeante et nous laisse avec la désagréable impression qu’il n’y a plus rien ni personne à qui on peut se fier en matière de santé. Néanmoins, les voix discutant les pratiques de l’institution médicale et des pharmaceutiques multinationales se font de plus en plus nombreuses et méritent que nous leur prêtions oreille. Nul doute que ces groupes d’intérêts veulent notre bien, mais pas toujours celui auquel on pense.

Même si les positions du Dr Hadler n’emportent pas toujours notre adhésion, il faut saluer le courage d’un médecin s’attaquant à sa toute puissante corporation pour dénoncer une institution de la médecine qu’il juge éthiquement en faillite. « La mise en veilleuse du jugement » des professionnels de la santé, « le triturage des données » de la recherche afin de faire sonner le tiroir-caisse et « la promotion commerciale zélée » des fabricants de médicaments et d’équipement médical ont engendrés les maux de la médicalisation, celle de la vieillesse, de la tristesse, de l’insatisfaction au travail ou de l’inattention des enfants.

Pour ceux que le sujet intéresse, je joins ci-dessous la référence d’un site français, forum de quelques spécialistes poursuivant le même objectif : éveiller notre esprit critique face aux dictats d’une institution médicale dont les membres manquent parfois eux-mêmes d’esprit critique et peuvent, tout comme nous, être manipulés par les intérêts obscurs à qui profitent l’ignorance et la naïveté.

Le dernier des bien portants est un livre coup de poing. Une nécessaire réflexion. On en ressort moins rassurés face aux services qui nous sont proposés, mais peut-être plus confiants en notre propre capacité d’affronter les malaises qui ponctuent toute vie de bien portants.

Santé Nature Innovation

Entrevue exclusive avec le Dr Fernand Turcotte

 

Nortin M. Hadler, Le dernier des bien portants. Comment mettre son bien-être à l’abri des services de santé, PUL, 2008, 335 p.

Le vent qui souffle

Quelques réactions à ma lecture du Devoir de ce matin. La première concerne la position du bien-aimé parti conservateur quant à la participation canadienne au contingent des casques bleus qui sera déployé en République centrafriquaine en septembre prochain. Le ministre des Affaires étrangères ramène l’enjeu à des considérations de nature comptable. Faut-il rappeler que ce pays d’Afrique est à risque d’un génocide de l’ampleur de celui qu’a connu le Rwanda il y a une vingtaine d’années. Interrogé par Manon Cordelier, le général Dallaire s’est dit révolté par la position canadienne, contraire à la tradition du pays en matière d’aide internationale et de maintien de la paix. Je partage sa révolte. Quelle conception du monde pointe sous ces arguments comptables? Sous le règne des conservateurs, le Canada est en voie de devenir un «petit» pays, obtus et mesquin.

Dans un autre ordre d’idée, c’est la chronique de Francine Pelletier qui m’a fait sourciller. Elle porte sur le sujet de l’heure, soit l’annonce qu’une femme a accepté de jouer les mères porteuses des futurs enfants de la famille Legendre. En gros, Francine Pelletier ne s’offusque pas du désir d’enfant du couple gai, mais plutôt du recul que l’engagement de la mère porteuse fait vivre aux femmes. Ce qui m’a fait tiquer, c’est son argumentation pour démontrer son point de vue. Pour ce faire, elle fait un parallèle entre prostitution et mère porteuse. Je la cite: «La « marchandisation du corps » des femmes est, évidemment, en cause. Les femmes marchandent leur corps en se prostituant, me direz-vous, sans créer un haut-le-coeur collectif pour autant. Bien qu’il y ait un parallèle à faire entre louer ses parties intimes pour une heure et prêter ses parties viscérales pour neuf mois, il y a des considérations beaucoup plus profonde en ce qui a trait aux mères porteuses.» L’argument me semble fallacieux, réducteur. Comme si la prostitution n’engageait pas tout l’être. Et ces considérations plus profondes, quelles sont-elles? Elle n’en dit rien. Elles ne me sautent pas aux yeux. Les deux phénomènes me semblent profondément engager l’être de celles qui s’y prêtent. Cette question des mères porteuses est évidemment très importante. Comme société, nous devrons en discuter, prendre position et agir en conséquence. Il importera que ces discussions d’une très grande complexité soient empreintes d’honnêteté intellectuelle. Et qu’on évite, pour convaincre, de prendre de périlleux raccourcis comme il me semble en lire sous la plume de Madame Pelletier.

Enfin, les instances du parti québécois s’apprêtent à laver leur linge sale en famille. C’est désolant de constater que l’enjeu de leur débat semble vouloir se limiter à l’identification des coupables du dérapage de la campagne. La bonne vieille stratégie de trouver un coupable pour occulter les problèmes de fond. Dont le premier, à mon sens, est leur difficulté à porter le projet d’un pays du Québec qui constitue pourtant l’assise même de l’existence de ce parti.

Les vraies affaires

Ce n’est pas fréquent et ça mérite un arrêt sur image: la tête d’un écrivain à la Une du Devoir, dans la page réservée aux «vraies affaires». Et qui n’est même pas mort. Pas pour annoncer la sortie d’un Dan Brown ou de quelque autre usine à best-sellers. Non. Juste Bobin. Christian Bobin: La plus que vive, ça vous rappelle peut-être quelque chose? Pour certains, comme moi et comme, sans doute, pour Danielle Laurin, l’auteure de l’article, la sortie d’un Bobin, c’est toujours un événement. Le dernier a pour titre La grande vie, celle qui nous passe sous le nez sans qu’on la saisisse, trop occupés à courir après nos chimères. Un éloge à la lenteur, dit-il.
«Quand je vis, la vie me manque. Je la vois passer à ma fenêtre, elle tourne vers moi sa tête mais je n’entends pas ce qu’elle dit, elle passe trop vite. J’écris pour l’entendre.»
Et nous le lisons (nous lisons, tout court) pour la même raison.
Bonne lecture et Joyeuses Pâques!

Paradoxale Floride

Chaque année, depuis maintenant 5 ans, je décampe vers le Sud dès que les cadeaux sont déballés, pour ne revenir que vers la mi-avril. Soi-disant au printemps, car nous avons pourtant la chance de goûter aux dernières tempêtes de neige, les attardées, les décalées, celles qui nous confortent, si nous en avions encore besoin, dans notre opinion à l’effet que la saison froide est trop longue. C’est beau l’hiver, c’est parfois grandiose, quand tout est blanc, ou rutilant de glace… si on n’a pas à prendre la route, à pelleter, à déglacer. La première neige qui peinture en blanc la grisaille de l’automne, n’est-ce pas éblouissant? La centième…

Donc chaque année, Maurice et moi déboulons vers le perpétuel été. Même quand toute l’Amérique du Nord est blanche sur les photos satellites, il lui reste un petit appendice toujours vert où il fait meilleur vivre. Du point de vue climatique, je veux dire.

Car la Floride est paradoxale, souvent une chose et son contraire. On y vient d’abord pour la mer, démesurée, turquoise et verte et bleue. Celle que je contemple tous les jours, striée par les raies blanches des motomarines et des yachts luxueux, quadrillée par des voiliers, des bateaux de pêche et au loin, par les paquebots géants en partance pour les îles du Sud. Adjacent à cet infini, grouille la ville — passage incessant des milliers d’automobiles sur la Collins, hurlement occasionnel des sirènes ou des voitures de sport poussées à fond. Un petit avion à hélices passe en vombrissant au-dessus de la plage en remorquant une immense affiche publicitaire d’une vodka ayant pour nom AVION. Plus hauts et moins audibles, les appareils de ligne sillonnent le ciel entre deux aéroports. Une rumeur perpétuelle. Presque couverte par le puissant bruissement des vagues, certains jours de grand vent.

Sur la Collins, les tours sortent de terre comme des champignons. Des tours énormes. Ces immeubles forment une haie si dense que le soleil disparaît de la plage vers 14 heures. On voit alors

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 les gens traîner leurs chaises tous les quarts d’heure pour suivre les rares faisceaux lumineux qui s’immiscent entre les hauts murs. Tout un paradoxe que ces condos qu’on érige sur le bord de mer pour permettre aux fortunés de ce monde de profiter d’un soleil auquel ces mêmes condos font ombrage.

La Floride, c’est encore la culture du commerce, les magasins partout, les surfaces démesurées, les boutiques de luxe, les outlets, les revendeurs de surplus et de fins de ligne. Les spéciaux, les megas soldes, les super deals! Bye more, save more! Comme un perpétuel chant de sirène.

Qu’est-ce que nous foutons là, vous direz-vous. C’est que rien n’est parfait. Et que nous aimons vivre dehors, prendre nos trois repas au grand air, flâner sur le balcon jusqu’à la nuit, les bras nus. C’est que, lorsque je lis sous mon parasol et que le bruit des vagues couvre les conversations des autres allongés, la mer anéantit son envers bourdonnant. C’est que le soleil nous fait du bien, à la peau et aux os, à l’être même. C’est que l’eau salée est une géniale invention. C’est qu’il n’y a qu’au bord de la mer qu’on trouve ce flux et reflux qui redonne la cadence au cœur, à la respiration, à  l’âme.

photoBien sûr, si je pouvais harnacher les magnifiques plages des Carolines, les recoudre à la mer chaude du sud de la Floride et traîner tout ça dans le sud de la France… Mais rien n’est parfait.

Insolite et touchant

Mon quartier est bruissant d’une sonorité qui m’émeut, des nombreuses variantes de cette musique qu’est pour moi le français. Ses accents. Le français, le belge, le suisse, le maghrébin, le sénégalais. Mais aussi l’acadien, le brayon, le cajun, l’albertain. Et encore le beauceron, la gaspésien ou le jeannois. Comme les voix d’une chorale polyphonique.

Depuis quelques années, la présence croissante des Français est particulièrement audible dans mon coin de ville. Chez mon épicier, au resto, à la boulangerie, à la boucherie, dans les boutiques. La rue Cartier se donne certains jours un petit air de France. Je tends l’oreille. J’aime.

Ce matin, j’entre pressée aux Délices de Picardie (le nom du commerce est déjà un avertissement). La dame me sert ma quiche avec son bel accent d’Afrique du Nord. À la caisse, aucun doute, le patron – il en a tout l’air – est Français. Le grand jeune homme qui me précède est en train de payer.

— Vous avez un accent, lui dit le patron.

Je retiens un sourire. Il blague. Pour nous, l’accent, c’est lui qui l’a.

— Vous êtes d’où? insiste-t-il

— De Haute-Savoie.

— Ah bon! J’irai justement à Chamonix cet hiver.

— Vous êtes Savoyard? demande le client.

— Non, de la région de la Loire. En vacances?

— Non, répond le client, laconique, laissant comprendre pas sa mimique que lui aussi, il est installé ici.

Mon tour est venu. Je règle la quiche et je sors. Amusée par ma méprise, par l’impression d’avoir un instant été téléportée ailleurs, dans quelque petit commerce jouxtant la Seine ou le canal Saint-Martin. Et touchée surtout. Par le pari qu’ils font de trouver ici quelque chose qui leur fait défaut là-bas. Par la confiance que ça suppose, et la responsabilité que ça génère. Par ce revirement de rôle. Par ce qu’ils nous apportent de leur savoir-vivre. Je veux dire, leur amour du beau et du bon qui fait la vie douce. Et par peut-être bien autre chose encore que je ne peux identifier clairement. Une émotion qui ressemble à celle que j’éprouve lorsque je me retrouve dans le grand rassemblement annuel familial. Je sais que je ne pourrai parler à chacun, mais ils sont là. Nous sommes ensemble et c’est suffisant. Voilà. Ils sont là. Comme des membres de ma tribu.

Fête chez les Robertson

Merci, mon grand frère, de nous offrir cette occasion de festoyer sur les lieux de notre enfance. Pour la quatrième année consécutive, la descendance de Charles Robertson et quelques amis et voisins ont animé de leurs palabres l’ombre du bocage planté là par nul autre que notre grand-père, Charles Hilarion qui nous aurait peut-être trouvés bien bruyants si son spectre s’était dissimulé dans la cuisine pour lire paisiblement. À moins que le joyeux brouhaha causé par ses petits-enfants, ses arrières-petits-enfants ainsi que ses arrières-arrières-petits-enfants n’aient suscité le sourire ému d’un vieil homme adouci par l’âge… Bien sûr, je ne peux me retrouver dans le terreau de mon commencement sans être envahie par la présence des ancêtres, mais surtout par les fantômes des gamines que nous étions, jouant à la canisse ou à la cachette jusqu’à ce que la brunante lance ses chauves-souris dans le ciel et nous oblige à entrer pour l’exécrable heure du dodo.

Hier, la tribu des cousins et cousines était complète. Du moins, tous ceux qui en avaient la possibilité y étaient : les 6 Dion, les 8 Alexandre, les 6 Charles-Henri, comme on dit, présidés par l’aîné de cette génération et propriétaire des lieux, Yves-Marie. Plus quelques-uns de leurs enfants et une ribambelle de bouts de chou courant dans l’ancien clos des vaches, qui descend vers le jardin et la rivière, image qui me bouleverse chaque fois. Car avant-hier, c’étaient nous qui marchions par là pour aller chercher les vaches ou cueillir les fraises et hier, c’était nos enfants, mes petits, qui foulaient de leurs pieds ronds les sentiers de mon enfance…

Je suis entrée dans la maison, je suis montée jusqu’en haut, dans ma chambre d’adolescente. On y a collé quatre lits simples qui remplissent la pièce : un petit dortoir qui fait sourire. Bien sûr, rien n’est plus comme avant et pourtant, c’est comme si rien n’avait changé. À cause peut-être du papier peint de la salle de bain (c’est moi qui l’avais posé), du piano de maman qui est toujours à sa place et des disparus dont la présence sature les lieux.

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Rencontre inestimable où la mélancolie du passé se mélange au bonheur du présent, à la chaleur que dégage notre clan bigarré, au plaisir du pique-nique en plein air, des jeux gonflables qui amusent les bambins, du feu d’artifice qui nous émerveille tous et de la promesse de se retrouver l’an prochain, si le temps (celui qui file, et l’autre qu’on dit beau ou mauvais) le permet.

Promenade dans une ville fantôme

J’ai le grand bonheur d’être en résidence d’écriture chez des amis, à Saint-David-de-l’Auberivière, qui me prêtent leur nid pendant qu’ils bourlinguent en Méditerranée. Le bonheur et les tourments aussi. J’y ai terminé le manuscrit en chantier depuis presque deux ans et je l’ai transmis à mon éditeur, me croisant les doigts pour qu’il le juge digne de publication. Ça, c’est le bon côté des choses. Le tourment, c’est le nouveau roman dont j’ai entrepris l’écriture et dont je n’arrive pas à définir le ton. Écrire au « je » ou écrire au « il »? « Big problème », me direz-vous en levant les yeux au ciel. Sans espérer vous faire pleurer sur mon triste sort, faut que je vous dise que ça fait toute une différence, que le « je » commande un style plus simple, plus près du langage parlé alors que le « il » permet l’usage d’un langage plus littéraire, celui auquel je suis habituée. « En ce cas là, écris au “il”, pis fatigue-nous pu avec ça. » Ben… c’est que j’aimerais un peu sortir de mes ornières, expérimenter un autre style, et que je ne trouve pas ça évident. D’où les tourments, et d’où la promenade dans Saint-David, ce qui est, en fait, le véritable sujet de ce billet.

L'Église a perdu sa belle flèche lors d'un violent orage en 1969. La vieille dame de 136 ans en a été un peu écourtée.

L’Église a perdu sa belle flèche lors d’un violent orage en 1969. La vieille dame de 136 ans en a été un peu écourtée.

Avant la perte de la flèche

Avant la perte de la flèche

Avec un début de mai qui se prend pour l’été, faudrait être sans-cœur pour ne pas mettre le nez dehors. C’est ce que j’ai fait en allant me balader de l’autre côté du boulevard de la Rive-Sud, dans ce qui devait être le cœur de la ville de Saint-David-de-l’Auberivière. Du moins je l’imagine puisque l’église y trône sur le promontoire qui domine le fleuve.

J’ai arpenté d’est en ouest les rues qui me semblent principales. Rien. Aucune trace de ce qui devait bien être le carrefour où se croisaient les citoyens avant que toute l’activité commerciale et marchande ne se transporte sur le boulevard. Pas un café, pas un restaurant, pas une petite épicerie ou quincaillerie de proximité sur un kilomètre de long. À croire que la ville n’a jamais existé. De retour à la maison, des recherches sur internet me confirment pourtant la fondation d’une municipalité et d’une paroisse vers la fin du 19e siècle. Mes lectures m’ont aussi permis de satisfaire ma curiosité quant à son nom. L’abbé Joseph-David Déziel, fondateur et grand bâtisseur de la ville de Lévis, lui en a légué la première partie et Mgr François-Louis de Pourroy de l’Auberivière, 5e évêque de Québec, en explique la seconde. Tout un héritage!

J’y apprends enfin que Saint-David fusionne avec Lévis en 1990, soit 12 ans avant la grande vague de fusions de 2002 qui allait faire de Lévis une ville longitudinale et hétéroclite.

Dès 1991, le cimetière était cédé à celui de la corporation Mont-Marie (Lévis); en 1992, la paroisse était fusionnée à la celle de Saint-Joseph-de-Lévis et en 1996, le « modeste » presbytère était vendu à une entreprise funéraire. Tout était consommé.

Le «modeste» presbytère

Le «modeste» presbytère

Ce qui frappe aujourd’hui, quand on se balade à pied dans l’ancienne ville, c’est l’absence de ces lieux de rencontre qui tissent et solidifient la trame d’une communauté. Comme l’avenue Bégin, à Lévis, la rue Cartier ou la rue Saint-Jean à Québec, pour ne donner que quelques exemples. Comment se traduit le sentiment d’appartenance de ces « Lévisiens »? Où vont-ils siroter leur café du dimanche matin? Et lécher leur crème glacée des beaux soirs d’été? Sur quelle terrasse prennent-ils une bière fraîche tout en regardant flâner les badauds? Dans le vieux Lévis ou le vieux Québec? Ou restent-ils chez eux?

Petite maison traditionnelle

Petite maison traditionnelle

ruisseau qui traverse les rues anciennes

Ruisseau qui traverse les rues anciennes

De petit village à modeste ville, Saint-David a maintenant tout à fait l’allure d’une banlieue, un endroit où l’on dort, où l’on mange, mais dont on sort pour travailler et s’amuser. Formée d’un vieux quartier et de nouveaux lotissements, elle est balafrée par le boulevard de la Rive-Sud qui court de Lévis jusqu’au pont de Québec, déprimant de laideur, et qu’on traverse à ses risques et périls si la prochaine traverse piétonnière est trop loin.

Dans la vieille ville, des rues gardent pourtant le charme d’un riche patrimoine couvrant plusieurs siècles et autant de styles architecturaux. Qui sait si le secteur ne pourrait pas s’éveiller sous l’impulsion de quelques commerçants bien avisés qui sauraient mettre en valeur son petit air villageois et son incroyable vue sur le fleuve et ramener la vie dans ses rues?

Influence victorienne

Influence victorienne

Curieuse construction à l'allure de château forteresse

Curieuse construction à l’allure de château forteresse

Belle résidence traditionnelle avec toit mansardé à deux versants
Belle résidence traditionnelle avec toit mansardé à deux versants