Les Correspondances : classe de maître

La beauté des Correspondances d’Eastman, c’est de nous faire découvrir des auteurs et des univers qui nous sont totalement étrangers ou qui nous sont peu familiers. C’est ce qui s’est passé dans cette classe de maître (qui n’en était pas tout à fait une, mais plutôt une entrevue) avec Karoline Georges, interviewée par Marie-France Bazzo, et qui nous a permis de comprendre mieux la démarche et les fondements de ses activités créatrices.

L’auteure

Karoline Georges interviewée par Marie-France Bazzo

D’entrée de jeu, disons que cette auteure est une artiste multidisciplinaire. D’abord danseuse, un grave accident de voiture l’a amenée à réorienter son élan créateur vers la photographie, la littérature et l’exploration du virtuel. Son oeuvre littéraire était plutôt méconnue jusqu’à l’an dernier alors que le Prix du Gouverneur général mettait le projecteur sur son dernier roman, De synthèse, dont j’ai d’ailleurs parlé sur ce blogue.

Le propos

De synthèse met en scène un mannequin dont le temps, entre les séances de travail, est consacré à la création d’un avatar, Anouk, double d’elle-même, en constante métamorphose, alors même que la mère de la narratrice se meurt du cancer. Les thèmes qui supportent sa recherche artistique s’y trouvent: le corps, l’image du corps, le virtuel comme vecteur de liberté face au contraintes du réel.

L’écrivaine que je suis a trouvé à méditer dans la manière de travailler de Karoline Georges. Celle-ci nous explique devoir vivre de l’intérieur les expériences de ses personnages avant de les écrire. Elle prend le temps de les ressentir dans son corps avant de passer à l’écriture qu’elle veut ensuite la plus directe possible.

Aux antipodes…

Le droit à la différence

Gaspard de la nuit, Prix Femina Essai 2018, est une réflexion à la fois intime et philosophique sur le handicap mental d’un frère.

Élisabeth de Fontenay est une vieille dame qui se penche sur la culpabilité et l’incompréhension qu’a toujours suscitées ce frère pas comme les autres. Vieille dame ou pas, c’est surtout une philosophe érudite qui convoque une myriade de grands noms (psychologues, philosophes, écrivains, musiciens, peintres), sinon pour mettre des mots sur sa douleur et celle de Gaspard, tout au moins pour y appliquer un baume. En puisant à toutes ces sources, elle cherche à éclairer le non-sens de ce handicap et à rendre inopérante l’inutile culpabilité qui l’a toujours affligée. Elle cherche aussi à donner forme à cet être effacé, à le faire vivre sous nos yeux avant sa disparition prochaine.

Extrait

Pourtant, la poussière de mots que je jette en direction de Gaspard n’a rien d’un rite de funérailles, elle a une destination inverse, celle de le faire vivre en l’inscrivant moins illisiblement dans la communauté des hommes.

Dans la langue châtiée qui sied à un maître de conférences, Élisabeth de Fontenay signe une œuvre aérée sur le plan de la forme, mais d’une grande densité dans son contenu. Malgré l’intérêt indéniable du sujet, mes carences en matière de philosophie et de culture artistique ont, par moment, limité ma compréhension du propos, sans pour autant le rendre trop obscur.

Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, Stok, 2018, 133 pages

Disparaître dans l’image de soi

De synthèse de Karoline Georges nous transporte dans un tout autre monde, futuriste, désincarné et pourtant porté par une voix singulière.

L’action se passe dans un futur pas si lointain puisque la narratrice semble être née dans les années 80. Les technologies ont cependant fait des pas de géants sur le plan de l’image de synthèse, des robots androïdes et des voitures autonomes. Mais c’est l’image qui nous intéresse ici. Cette image qui a nourri toute la vie de la narratrice depuis l’époque de la télévision de son enfance à la création et la transformation sans fin de son avatar qui l’occupe à temps plein. Disparaître dans l’image ou plutôt renaître image semble être sa quête ultime, quête troublée par la maladie et la mort de sa mère qui provoque l’irruption du réel dans son monde fantasmé.

Extrait

Il m’a suffi d’une seule visite dans un seul musée pour comprendre que l’image n’est pas apparue sur un écran de cinéma ni entre les pages d’un magazine. Elle s’impose depuis des siècles, présence dominante suspendue là où il faut lever la tête et ainsi s’incliner devant ce qui nous dépasse. Je comprenais déjà à l’époque la folie des collectionneurs, qui déboursaient des dizaines de millions de dollars pour posséder un fragment de cet accès au sublime. 

Et souvent, assise sur les bancs des musées, j’ai tenté de retenir ma respiration, sans plus bouger. Sans le savoir, je pratiquais alors une forme de méditation, et chaque fois que je relâchais mon souffle, j’éprouvais un grand calme ; à cette époque-là, je n’associais pas ma sérénité à mes exercices, mais plutôt à ma tentative perpétuelle de me transformer en image fixe, même hors des séances photo, image qui m’apparaissait de plus en plus comme le lieu de la perfection.

Un lieu d’achèvement inaltérable.

Là où plus rien ne se modifie.

Un aboutissement ultime.

Ce roman est une plongée dans l’univers virtuel et numérique, dans cette contemplation intense de l’image de soi engendrée par l’envahissement des téléphones « intelligents », des selfies, de la mise en scène de notre vie sur les réseaux sociaux. Karoline Georges n’invente rien, elle ne fait que pousser d’un cran le phénomène pour créer un monde fascinant et effrayant. 

Prix littéraire du gouverneur général 2018 – roman et nouvelle

Karoline Georges, De synthèse, Alto, 2018, 230 pages