L’Amérique cauchemardesque

Imaginez tout l’Est américain en pleine décrépitude. Le rust belt s’est répandu comme une lèpre. Les chômeurs se comptent par millions. Les rues sont hantées par les vandales, les voyous et les sans-abris. Tout le monde se méfie de tout le monde. Des gens vivent dans leur voiture, tels que Stan et Charmaine. Celle-ci a réussi à se dénicher un petit boulot à temps partiel comme barmaid, mais ces revenus et le modeste pécule qu’elle avait mis de côté sont insuffisants pour assurer la subsistance du jeune couple. Ils n’ont même pas assez d’argent pour rouler vers l’Ouest où la situation semble meilleure. Aussi, répondent-ils avec enthousiasme à l’invitation de participer à un projet qui leur garantit un toit et un travail. Par quel tour de magie ? 

Extrait

Ed ouvre grand les bras à la manière d’un téléprédicateur ; sa voix devient plus sonore. Puis, ajoute-t-il, les Positronistes se sont fait la réflexion — idée de génie — que si on réduisait les effectifs des prisonniers pour gérer les établissements pénitentiaires de façon rationnelle, ça donnerait des unités économiques viables où tous seraient gagnants. Ces unités généreraient des emplois dans la construction, dans la maintenance, dans le nettoyage, dans la sécurité. Des boulots à l’hôpital, dans la confection d’uniformes, de chaussures, dans l’agriculture, pour le cas où il y a des fermes à proximité ; une abondance de postes jamais démentie. Des villes de taille moyenne abritant de grands pénitenciers seraient à même de s’autofinancer et les habitants de ces agglomérations bénéficieraient d’un confort dévolu à la classe moyenne. Et si chaque citoyen se trouvait à être soit gardien, soit prisonnier, le résultat se traduirait par le plein-emploi : pendant qu’une moitié serait en prison, l’autre moitié aurait à garder les prisonniers d’une manière ou d’une autre. Ou bien à garder ceux qui les avaient gardés.

Et puisqu’il n’était pas réaliste d’escompter que cinquante pour cent de la population puisse se prévaloir d’une criminalité certifiée, il fallait pour plus de justice, que chacun se relaie : un mois en prison, un mois dehors. Qu’ils pensent aux économies, deux couples ou deux groupes de résidents par logement ! C’était le temps partagé porté à sa conclusion logique. (p. 65)

L’engrenage

Après une courte nuit de réflexion, Stan et Charmaine n’ayant plus rien à perdre (du moins le croient-ils) s’engagent donc dans l’aventure tout en sachant qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Personne ne retraverse le mur une fois sa signature apposée au bas du formulaire.

C’est le cœur qui lâche en dernier est une dystopie à la fois terrifiante et amusante. L’imagination sans borne de Margaret Atwood et son humour tout en finesse se conjuguent pour créer un univers crédible et des personnages attachants. Comme la vie n’est pas souvent conforme au modèle théorique, Stan et Charmaine se voient pris dans un engrenage qui pourrait bien les broyer. En dépit du beau rêve que leur a vendu Ed, le grand boss, ils découvrent petit à petit qu’il se trame bien des horreurs dans les zones obscures où grouillent les gens de pouvoir.

Atwood, tout en nous faisant sourire, gratte quelques-uns des bobos de l’Amérique : la surconsommation, les inégalités sociales et économiques, l’échec du néolibéralisme. Et elle pose une question : jusqu’à quel point sommes-nous prêts à mettre en péril notre liberté pour un bungalow et un carré de gazon ?

Margaret Atwood, C’est le cœur qui lâche en dernier, Robert Laffont, 2017, 444 pages