Vendre son âme

L’ordre du jour. Singulier objet que ce livre. Une plaquette. Tout juste 150 pages. Une petite soirée de lecture et l’affaire est bâclée. Et un prix : le Goncourt, rien de moins.

Mais qu’est-ce que l’auteur veut nous dire au juste par ce récit minutieux de quelques événements qui ont précédé la Deuxième Guerre mondiale ? Sans doute que [l]es grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas.

Nous sommes le 20 février 1933. 24 hommes d’affaires sont convoqués au palais présidentiel du Reichstag. Qui sont-ils? Büren, Winterfeld, Heubel, Schulte… On les fait attendre, mariner. Et enfin, le président du Reichstag arrive. C’est Hermann Goering. Des élections sont imminentes, il faudra de l’argent pour faire campagne. Puis, le nouveau chancelier entre à son tour, Hitler, que plusieurs rencontrent pour la première fois. Il serre des mains, fait son pitch et repart. Laissant à Goering la tâche de passer le chapeau. Mais qui sont ces hommes? Leur nom a moins d’importance que celui des entreprises qu’ils représentent. Bayer, Opel, Telefunken, Siemens… Ils sont prêts et se tiennent là, impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.

Voilà! La question d’argent est réglée. Hitler pourra se faire réélire, asseoir sa dictature et mettre en œuvre ses visées expansionnistes. Reste le problème de l’opinion internationale, européenne surtout. Mais la France comme l’Angleterre détournent la tête, ferment les yeux pendant que Goebbels s’illustre par son art consommé de la propagande, montrant au monde l’invasion d’une Autriche en liesse. On connaît la suite. Le chaos. Le feu, le fer, la cendre. Et Nuremberg qui fera tomber des têtes.

UnknownLe message de l’auteur se trouve sur la couverture du livre. On y voit une photo de Gustav Krupp von Bohlen und Halbach. L’élégance même. Et dans le titre : L’ordre du jour. Cette réunion du 20 février 1933, réunion d’affaires comme les autres, business as usual. Durant la guerre, ces entreprises rouleront grâce à la main-d’œuvre bon marché, peu viable, mais infiniment renouvelable des camps de concentration.

Gustav avait offert sans ciller des sommes astronomiques aux nazis dès la réunion du 20 février 1933, mais à présent son fils, Alfried, se montrait moins prodigue. Avant de se résoudre à payer des réparations, il fit traîner la négociation deux longues années. Chaque séance avec les avocats du Konzern [cartel] était ponctuée de remarques antisémites. On parvint toutefois à un accord. Krupp s’engagea à verser mille deux cent cinquante dollars à chaque rescapé; ce qui était bien peu pour solde de tout compte. Mais le geste de Krupp fut salué unanimement par la presse. Cela lui fit même une remarquable publicité.

Aucun de ces hommes d’affaires ne fut cité à comparaître à Nuremberg. Les entreprises n’occupent pas non plus la Cour de justice internationale de La Haye. Non, elles survivent, prospèrent. On les qualifie parfois de fleurons. Toutes ne vendent peut-être pas leur âme pour le profit, mais…

L’abîme est bordé de hautes demeures.

Un court récit, remarquablement bien écrit. Un coup de poing ciblé dont les ondes de choc se répercutent dans le présent, nous rappelant que des choses parfois hideuses se passent derrière la façade respectable des grandes entreprises qui gouvernent davantage le monde que les élus.

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017, 150 pages.

La guerre, toujours

Déjà, depuis notre arrivée à Paris, la lecture et les sorties avaient fait remonter à la surface le sujet de la guerre, celle qui mit à feu et à sang l’Europe il y a de cela presque 80 ans. Et pourtant, malgré l’eau qui a coulé sous le Pont Neuf, les traces de ces tragédies affleurent toujours.

Hier, nos visitions le Mémorial des victimes de la déportation, sur la pointe de l’île de la Cité, construction de béton dont les murs semblent se refermer sur nous, comme une illustration de la terreur qui se refermait sur la France. Il rappelle à notre mémoire les quelque 200 000 Français internés, déportés ou exterminés dans les innombrables camps qui poussèrent sur le sol d’Europe comme des champignons empoisonnés.

Sur le chemin du retour, place Saint-Michel et sa fontaine rendent hommage aux membres des forces françaises et aux habitants de Paris qui trouvèrent la mort en combattant pour la libération de leur ville en 1945.

Aujourd’hui, question de faire plus léger, nous visitions l’exposition sur Hergé, au Grand Palais. Plus léger, en effet. L’exposition retrace le parcours du papa de Tintin, ses premiers pas dans le 9e art, les figures qu’il engendra, la naissance de Tintin et ses innombrables aventures qui ont réjoui de nombreuses générations. Dans les salles bondées, plus de têtes grises que de têtes blondes. Nostalgie. Et voilà que, sur une des planches explicatives, la guerre s’invite encore une fois. Pour nous révéler que si Hergé a pu continuer à dessiner bien tranquillement durant la guerre, il sera inquiété durant les deux années qui lui succèdent. En effet, à 33 ans, Hérgé n’est ni conscrit, ni requis pour le travail obligatoire en Allemagne. Le journal catholique pour lequel il travaillait avant le conflit ayant fermé aux premiers coups de canon, il poursuit son oeuvre de dessinateur pour un autre quotidien contrôlé par les Allemands. Pas surprenant qu’il ait été suspecté de collaboration à l’heure des comptes. Il fut cependant blanchi et poursuivit la carrière prolifique qu’on lui connait.