La bête creuse

Quelle déception de laisser tomber un livre dont l’auteur fait pourtant preuve d’un talent époustouflant ! C’est ce qui m’est arrivé avec La bête creuse de Christophe Bernard. Et ce malgré les honneurs qu’il s’est mérités : Prix des libraires du Québec 2018, Prix Québec-Ontario 2017 et finaliste aux Prix du Gouverneur général 2018. Un exploit littéraire titrait La Presse, Un premier roman magistral en rajoutait Le Devoir. Comment ne pas se sentir poire lorsqu’au beau milieu de la lecture, l’objet vous tombe des mains. Gavée comme une oie, que je me sentais !

bêteL’action se passe dans une Gaspésie profonde, plus précisément à Saint-Lancelot-de-la-Frayère, illustre village imaginaire où se joua, au début du 20esiècle, un drame dont les répercussions se firent sentir jusqu’à la troisième génération. Ce drame, on le connaît d’entrée de jeu.

En réalité, tout a débuté quand Monti a perdu sa première vie au tournoi de hockey juvénile du diocèse de Gaspé, où s’opposaient les paroisses les plus friandes de sport et de rancunes indélébiles. C’était il y a des lustres, l’année où l’équipe de Saint-Lancelot-de-la-Frayère pour laquelle Monti protégeait le filet s’était rendue en finale pour l’unique fois dans l’histoire de cet événement disgracieusement organisé bon an mal an par quelques curés bénévoles gardant leur soutane quand ils coachaient.

 Alors que la partie tirait à sa fin avec un score de 2 à 2 et qu’on commençait à se préparer mentalement à la période de prolongation, Monti avait réalisé un arrêt spectaculaire en attrapant la puck au vol entre ses dents. L’arbitre, un nommé Bradley, avait pourtant déclaré que le but était bon, donnant ainsi la victoire à l’équipe adverse. Ça ne vous fait pas penser, chers amateurs de hockey, au but refusé à Alain Côté en 1987 ! Toujours est-il que cet incident fut l’étincelle qui mit le feu aux relations entre Monti et Bradley dont le conflit féroce se perpétua jusqu’à la génération de leurs petits-enfants.

À mi-chemin de cette brique, je n’avais pas encore très bien compris les liens entre cet antique contentieux et les frasques de la jeune descendance.

Juste un autre petit échantillon de cette écriture jouissive :

Avec l’arrivée de l’hiver, la majorité des travailleurs saisonniers avaient pris leurs cliques et leurs claques, et rendu en février les fûts de la Guité baissaient plus très vite, malgré qu’il y eût toujours quelques leveurs de coude, les cheveux pleins de toques, pour empêcher la bière de se perdre.

L’hôtelière, avec au bout de chaque bras une chaudière remplie à ras bord par son toit qui coulait, essayait de pousser du pied la porte de la salle quand la porte s’ouvrit d’un coup toute seule. La Guité reprit de justesse son équilibre sur le chambranle, évitant de choir pour l’éternité dans le néant de brouillard hivernal massé jusqu’à sa galerie. […] La Guité, d’une voix vitreuse, héla Monti. Abruti d’oisiveté sur un tabouret au comptoir, Monti se rembarqua la tête sur le cou, comme une boule de bilboquet.

717 pages sur cet élan furieux. Une épopée homérique et abracadabrante. Des personnages extravagants. Des situations loufoques ou pathétiques. Un univers rabelaisien. Un souffle. Le tout dépeint par un auteur au talent fou.

Pourtant, j’ai décroché. Si ce livre n’était pas pour moi, il pourrait bien vous procurer des heures de bonheur si vous aimez les histoires déjantées et les plumes fécondes.

 

Christophe Bernard, La bête creuse, Le Quartanier roman, 2017, 717 pages