une musique douce

Dans mon dernier billet, je me demandais ce qui nous fait rester de glace devant un roman que d’autres encensent. La question pourrait tout aussi bien être inversée. Qu’est-ce qui nous jette en bas de notre chaise en lisant certaines œuvres ? Qu’a de si admirable La neuvième heure d’Alice McDermott ? Alors même que je savourais ce petit roman si singulier, je me demandais bien comment j’arriverais à en démontrer le charme incomparable. En ce moment encore, je suis bien embêtée pour vous communiquer mon enthousiasme.

En bref

L’histoire s’ouvre sur un drame. À New York, au tout début du 20esiècle, un homme fraîchement congédié se suicide en provoquant une fuite de gaz dans son appartement, laissant derrière lui une veuve enceinte de leur premier enfant. Sœur Saint-Sauveur arrive sur les lieux et prend en charge Annie, la jeune maman. On l’engage à la blanchisserie du couvent où elle gagne sa vie en prêtant main-forte à sœur Illuminata tout en élevant sa petite fille. On croise aussi souvent sœur Jeanne et sœur Lucy des Petites Sœurs soignantes des Pauvres Malades de la Congrégation de Marie devant la Croix. L’essentiel de l’histoire porte sur la vie quotidienne d’Annie et de sa fille Sally, sur les visites des infatigables petites Sœurs chez les malades et laissés pour compte de la société. Et sur l’amour naissant, mais illégitime d’Annie pour le laitier et la vocation dont Sally se croit investie à son tour. Vocation dont on se doute bien qu’elle aura fait long feu puisque certains chapitres nous sont racontés par les enfants de Sally.

Pourquoi j’ai aimé

Voilà, passionnant, non ? Vous ne trouvez pas? Et pourtant oui. Savoureux. Touchant. Vivant.Les personnages de La neuvième heure sont tous attachants, et particulièrement ces religieuses, infirmières et travailleuses sociales avant l’heure et sans le salaire, croyantes sans pour autant être angéliques, trop rompues à la misère pour ne pas être lucides, vives, aidantes, aimantes. Il se dégage de ce récit une lumière qui transcende la grisaille, la crasse, l’indigence. Voilà sans doute ce qui fait qu’on se laisse charmer par cette histoire sans rebondissements dont émane, on dirait, comme une petite musique douce.

Extrait

Les deux religieuses remontèrent l’escalier. Sœur Saint-Sauveur avait conscience de la patience de la petite sœur Jeanne, qui s’arrêtait avec elle à chaque marche, une main prête à lui offrir de l’aide. Une fois dans l’appartement, elles persuadèrent la fille qui sanglotait, à genoux, de se lever et de se mettre au lit. Sœur Jeanne prit alors le relais — aucune fatigue dans ses épaules étroites, aucun signe qu’elle ressentait la lassitude de trop de commisération pour une inconnue. Une fois Annie installée, sœur Jeanne incita sœur Saint-Sauveur à rentrer au couvent pour se reposer. Elle murmura qu’elle veillerait pendant la longue nuit et s’assurerait que la dame soit prête le lendemain à la première heure.

La neuvième heure, prix Femina Étranger 2018, est un petit bijou et il plaira à qui vibre à la maîtrise du récit, à la précision du langage et à la flopée de détails qui finissent par nous faire croire que nous y sommes.

Alice Dermott, La neuvième heure, Quai Voltaire, 2018, 282 pages

D’autres en parlent bien mieux que moi…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Neuvieme-Heure-dAlice-McDermott-2018-09-06-1200966617