Quand la fiction n’en est presque plus…

Comment vous parler du livre de R.J. Ellory, que je viens tout juste de terminer, un peu sonnée : Les anonymes. Aussi sonnée que l’enquêteur Robert Miller du Commissariat n° 2 de la Police de Washington. Car, bien qu’on lise une fiction, on sait que le fond est véridique. Et il est terrifiant!

UnknownL’enquêteur Miller est dépêché sur les lieux d’un crime, celui d’une femme, morte par strangulation et sauvagement battue. Le pire, c’est qu’elle n’est pas la première, mais bien la quatrième, que le patron du commissariat subit la pression du maire, lequel veut élucider ces meurtres en série avant les prochaines élections. C’est donc Miller qui est en charge de l’enquête même s’il n’est pas tout à fait remis d’une affaire dans laquelle il a failli perdre sa réputation et qui a laissé des doutes ici et là, parmi ses collègues. L’investigation se révélera vite un cauchemar pour Miller, chacune des pistes menant à une impasse. Après vérification, aucune des victimes ne semble être celle qu’on croyait. Dès qu’on creuse un peu, on perd leur trace dans des culs-de-sac à rendre fous l’enquêteur et ses collègues. Par ailleurs, John Cobey, éminent professeur d’université et principal suspect, instruira Miller des crimes innombrables et répugnants commis par la CIA, notamment au Nicaragua, au moment où les États-Unis, craignant une montée du communisme en Amérique du Sud, ont financé la guérilla des Contras contre les Sandinistes avec les milliards de la drogue qu’ils faisaient entrer en Amérique. Ces événements sont véridiques et maintenant connus de tous. La fiction commence là où Cobey lui explique que ce conflit continue de faire des morts. Miller ne s’était jamais vraiment intéressé aux affaires extérieures, en ayant bien assez des cadavres qu’il avait sur les bras. Aussi est-il estomaqué, révulsé, par ce qu’il apprend du fonctionnement de la CIA, de cet État dans l’État qui semble avoir beaucoup plus de pouvoir que le Congrès, le Président, les grandes institutions américaines. L’effet est le même sur le lecteur peu familier avec les méthodes et la culture des services secrets. Quoiqu’on en sache déjà, on ne peut que frissonner en pensant à la manière dont sont défendus les « intérêts supérieurs » de la nation, au cynisme avec lequel sont justifiés les crimes qui servent à sécuriser la domination des pays et à nourrir des rapaces qui tirent les ficelles.

On parle bien de la même chose. De la guerre au Nicaragua. Une guerre illégitime, financée par le trafic d’armes et la drogue. On parle de 40 tonnes de cocaïne arrivant chaque mois sur le territoire américain dans des avions pilotés par la CIA… On parle d’agents opérationnels de la CIA… Des gens qui, par leur travail, ont soulevé un coin du voile sur ce qui se tramait réellement là-bas et ont commencé à comprendre que la cocaïne, les armes et tout le reste rapportaient beaucoup trop d’argent pour que les choses s’arrêtent une fois la guerre imaginaire terminée…

Malgré le très lourd contexte qui sert de toile de fond à ce roman, on y reste rivés comme des mouches qui auraient mis par inadvertance une patte dans la Creasy Glu. Cela tient à la maîtrise consommée, par Ellory, des codes du genre et de l’efficacité de son écriture. On le suit dans les méandres de la pensée de son héros, on souffre presque autant que lui, mais on souffre du même mal que lui, l’impossibilité de lâcher prise avant la fin.

C’est toujours comme ça, avec les grands maîtres.

R. J. Ellory, Les anonymes, Éditions Sonatine, Coll. Livre de poche, 2008, 731 pages