Vie et mort d’un géant

Couvert de prix!

Quel étrange objet que ce livre de Stefano Massini, Les frères Lehman, couronné de nombreux prix italiens et du prix Médicis essai 2018. Étrange que ce récit métaphorique et poétique, incluant quelques planches de bande dessinée, soit associé à la catégorie des essais. Étrange également par son écriture en vers libres. Étrange, mais fascinant !

Qui est ce géant?

Lehman Brother (les personnes intéressées par le monde des affaires s’en souviendront), est tombé en 2008, dans la foulée de la crise provoquée par le dérapage des brokers qui ont, sans scrupules et pendant des années, dopé les marchés de produits toxiques. Mais qu’était cette institution au nom prestigieux ? C’est son histoire que nous raconte Massini. En 1844, Heyum Lehmann, bientôt Henry Lehman, fils d’un marchand de bétail allemand, débarque à New York avec l’intention de renflouer ses goussets avant de retourner épouser sa promise, à Rimpar, en Bavière. Mais Henry ne repartira jamais. Ce sont plutôt ses deux frères qui viendront le rejoindre et fonder Les frères Lehman, mieux connu sous le nom de Lehman Brothers.

L’épopée des frères Lehman et de leurs descendants, c’est aussi celle de l’Amérique, du moins d’une face de l’Amérique, celle de ses fameux self-made-man venus d’ailleurs pour faire fortune sur cette terre de tous les espoirs, du culte de l’argent et du libéralisme sans contraintes. Alors que se succèdent les Lehman à la tête de l’entreprise, celle-ci s’investira successivement dans le coton, le charbon ou le pétrole sur fond de guerre civile, de prohibition et de guerres mondiales. Ces immigrants Juifs, férus d’affaires et ayant créé leur banque, injectent des fonds dans tout ce qui peut rapporter jusqu’à faire de la Lehman Brothers une des institutions financières les plus puissantes au monde.

Que s’est-il donc passé pour que le géant s’effondre en 2008 ? À quelle dérive cupide se sont laissés aller ceux qui avaient les mains sur les commandes ? Massini n’explique rien, ne juge ni ne défend personne. Il aligne les faits. L’effet est foudroyant.

Un aperçu

Ils sont tout ouïe quand s’exprime le directeur marketing
un être vaporeux à la chevelure plastifiée
dont les yeux semblent en Cellophane et les dents en résine-verre.
Mais quel charisme !
« Je voudrais réfléchir avec vous aujourd’hui sur le verbe : acheter.
Que signifie acheter ?
Cela signifie donner de l’argent en échange de quelque chose.
Cette chose a une valeur, la valeur est un prix.
Le prix est l’argent que vous me donnez.
Ni plus ni moins.
Parfait.Si vous voulez que les gens achètent, il faut leur dire le contraire.
Leur dire qu’ils n’achètent pas. Leur dire : “Vous et moi, nous ne faisons pas un échange
car c’est vous qui y gagnez
j’accepte ce prix à contrecœur,
mais, bon, je l’accepte
même si —il faut le savoir —j’y perds.”
Voici la nouveauté, messieurs.
Voici la ligne du marketing.

En bref…

Les frères Lehman est une brique de quelque 841 pages qu’on traverse à vive allure en raison de sa facture aérée, bien sûr, mais aussi de l’intérêt du sujet et de la créativité étonnante dans la construction du récit.

Stefano Massini, Les Frères Lehman, Globe, 2018, 841 pages