Brûler ses vaisseaux

Des nombreux romans de Louise Penny que j’ai lus, Maisons de verre est peut-être celui qui m’a le plus captivée. Je ne suis pas la seule puisque, si on se fie à la couverture, l’ouvrage serait n° 1 au palmarès du New York Times.

Dans cette enquête, Armand Gamache, devenu directeur général de la Sûreté du Québec, joue le tout pour le tout pour stopper la montée en puissance des cartels de la drogue qui sèment la misère et la mort dans leurs sillons. Il est prêt à tout. À mettre en jeu sa réputation. À jouer sa carrière. À brûler ses vaisseaux.

Il a échafaudé un plan qu’il a réussi, non sans peine, à faire accepter à ses principaux officiers, laissant dans l’ignorance le gros des troupes, provoquant leur incompréhension et leur grogne. Son objectif, laisser croire aux malfrats de la drogue que la Sûreté du Québec est incompétente, incapable de les arrêter. Un meurtre à Tree Pines, au lendemain de l’Halloween, lui offrira enfin l’occasion d’agir.

L’action alterne entre l’époque du crime et le procès qui l’a suivi, quelques mois plus tard, entre la résolution du crime et le projet sous-jacent de Gamache. Les informations sont très habilement disséminées tout au long du récit, maintenant une tension constante et peu de moments de répit. L’intrigue est ingénieuse. Armand Gamache est attachant. L’ensemble nous rive à notre fauteuil.

Ce qui n’empêche quelques réserves. L’une liée au propos. L’opération projetée par Gamache doit anéantir le commerce de la drogue pour de nombreuses années. Une telle présomption me semble peu réaliste. Le terrain vacant serait aussitôt occupé par un nouveau gang, me semble-t-il. L’autre réserve tient au style de l’auteure qui m’agace souvent sans que j’arrive à préciser en quoi. Quelque chose de naïf dans le ton, de simpliste peut-être, certains personnages trop unidimensionnels, ou exagérément caricaturaux (comme Sarah et son canard de compagnie, Rose). Quelque chose, donc, qui m’empêche de m’abandonner complètement, d’y croire sans retenue.

Ceci étant dit, Maisons de verre reste une très agréable lecture pour qui cherche le plaisir d’une bonne intrigue policière.

Louise Penny, Maisons de verre, Flammarion Québec, 2018, 465 pages.

Connelly en lecture rapide

Il est démontré que le cerveau n’a pas besoin de lire chacune des lettres d’un mot pour le reconnaître. Mais le cerveau peut faire encore mieux. Il peut comprendre un texte en sautant carrément par-dessus des mots. On appelle ça la lecture rapide. Des gens paient pour apprendre cette méthode. Bien, moi, je n’ai pas payé un sou pour vivre cette expérience, j’ai simplement ouvert un Connelly. L’adrénaline au plancher, j’ai survolé plusieurs pages sans pouvoir m’astreindre à m’arrêter aux mots. Mon regard planait, hors de tout contrôle. Essayez, vous verrez.

dragonCe Connelly a pour titre Les neuf dragons. Un marchand d’origine chinoise de L.A. est abattu derrière le comptoir de son commerce. Le meurtre porte la signature des triades, cette mafia chinoise qui sévit à Hong Kong, mais également dans les communautés chinoises de l’Amérique du Nord, particulièrement sur la côte ouest. Harry Bosch, l’inspecteur tête-brûlée qui menaient l’enquête du bouquin dont je vous ai parlé dans mon précédent billet, À genoux, est aussi chargé de celle-ci. Rapidement, un membre d’une triade est arrêté. Au même moment, sa fille, Madeline, qui vit à Hong Kong avec sa mère depuis quelques années, est enlevée et envoie à son père une vidéo la montrant ficelée sur une chaise. Les kidnappeurs semblent vouloir dissuader Bosch de maintenir ses accusations contre le suspect sous verrous. Il n’en faudra pas plus pour que Bosch saute dans le premier avion pour aller délivrer sa fille. Dès lors, le lecteur est sous une tension insoutenable. Les morts s’accumulent. Le succès de son entreprise n’est pas évident. Je ne peux vous en dire davantage, bien entendu, sans gâcher votre futur plaisir de lecture.

Si vous êtes amateur de polar, celui-là est pour vous. L’histoire est complexe à souhait, tordue, mais brillamment ficelée. Voyage à Hong Kong en prime.

Quant à moi, je vais prendre une pause et me choisir une prochaine lecture plus zen 😉

Michael Connelly, Les neuf dragons, Seuil, Policiers, 2011, 404 pages.

 

Sur le cul devant À genoux

J’adore Connelly et j’adore Harry Bosch. Connelly est un maître du polar et Bosch, la tête brûlée qui mène ses enquêtes.

genouxDans celle-ci, l’affaire commence par le meurtre du Dr Stanley Kent, spécialiste des substances radioactives utilisées dans le traitement du cancer. Bosch réalise rapidement que le médecin a fait main basse sur un stock important de césium et qu’il a été tué au moment de la livraison de la marchandise. Quelques indices aidant, l’affaire se retrouve bientôt au FBI qui y voient clairement une menace terroriste. Le conflit éclate entre Bosch de la section des Homicide Spécial, chargé de l’enquête sur le meurtre du médecin et Rachel Walling et son coéquipier, qui tentent d’écarter Bosch. Pour le FBI, seul compte l’objectif de retracer le césium alors que Bosch prétend que la prise des assassins les mènera au césium. Bosch ne se gênera pas pour utiliser des méthodes peu orthodoxes pour poursuivre son investigation malgré les entraves du FBI. D’ailleurs, ce n’est pas d’hier que le feu couve entre les agents fédéraux et ceux du Département de police de Los Angeles.

L’enquête menée à un rythme effréné est pleine de rebondissements, crédible et jouissive. Bosch est un personnage à la fois détestable et adorable. Un baveux qui a des principes, un cow-boy lâché loose dans les rues d’Hollywood, vous voyez le genre.

Aussitôt terminé À genoux, j’ai enchaîné avec le suivant, Les neuf dragons.

Michael Connelly, À genoux, Seuil Policiers, 2008, 238 pages

 

 

Pour en découdre avec les légendes

J’avais adoré Les Impliqués de Zygmunt Miloszewski, j’ai tout autant apprécié Un fond de vérité. Et cette escapade dans une petite ville de la Pologne, Sandomierz, infiniment plus belle que la pauvre Varsovie martyrisée par les guerres.

véritéFidèle à lui-même, l’auteur développe son intrigue sur fond d’histoire et d’actualité, comme si captiver le lecteur ne saurait se faire sans lui faire partager, en prime, une facette de son pays d’origine. Dans Les Impliqués, il était question de la survivance plus ou moins clandestine de l’intelligentsia communiste du temps de la guerre froide. Ici, c’est le passé juif de la ville de Sandomierz qui remonte, les remords de la population catholique quant à son rôle actif ou passif dans la Shoah et pire, quant au rejet de ceux qui, contre toute attente, son revenus des camps. Des consciences venues tourmenter ceux qui étaient du bon côté des choses. Un malaise profond, propice à la résurgence de légendes sanguinaires faisant des Juifs des voleurs d’enfants. Surtout avec ce meurtre incompréhensible d’une des femmes les plus appréciées de sa communauté. Et les signes hébraïques semés par le meurtrier donnant à penser à une vengeance longtemps différée. Un meurtre suivi de deux autres qui donneront bien du fil à retordre à l’attachant procureur Teodore Szacki, fraîchement séparé, totalement déprimé, exilé dans une petite ville où, contrairement à la surcharge de travail qui le tuait à Varsovie, rien ne se passe. Rien, sinon ces meurtres presque bienvenus, si tant est qu’il ose se l’avouer.

Et toujours la plume inventive et humoristique, parfois poétique, de Miloszewski.

Sobieraj se tut aussitôt et Teodore regarda attentivement sa patronne. Elle ressemblait toujours à une maman au regard doux, avec son sourire de thérapeute pour enfants et sa voix qui sentait la vanille et la levure à pâtisserie.

Un grand plaisir de lecture par l’intrigue captivante, la leçon d’histoire, l’exotisme du voyage de l’autre côté de l’ex-rideau de fer, le style vivant de l’auteur.

Zygmunt Miloszewski, Un fond de vérité, Miroboles Éditions, 2014, 373 pages

Quand la conscience se fait lourde

C’est toujours déroutant de lire un écrivain pour la première fois et d’apprendre par une recherche sur le web qu’on a affaire à un auteur prolifique et reconnu. C’est le cas de Thomas H. Cook qui a publié plus de trente polars, dont une vingtaine traduits en français. La recherche nous apprend aussi que «ses romans, réputés pour leur finesse psychologique, privilégient les thèmes des secrets de famille, de la culpabilité et de la rédemption»*, ce à quoi correspond parfaitement ce livre que m’avait suggéré une amie : Au lieu-dit Noir-Étang…Unknown

Henry, fils du directeur du Chatham School, est le narrateur de l’histoire tragique dont il témoin et acteur au terme de ses études secondaires. C’est un homme d’âge mûr, vieillissant même, qui se remémore les événements qui marquèrent cette petite ville de la Nouvelle-Angleterre alors qu’il n’était encore qu’un adolescent, au cours de l’année scolaire 1926-1927. Dès le début, on sait qu’une tragédie a autrefois frappé la petite communauté de cap Cod et que le narrateur en fut à tout jamais marqué. On sait également que la jolie institutrice qui débarque à Chatham pour donner le cours d’art plastique sera au cœur de ce drame. Tout au long du roman, des fragments de vérité nous sont dévoilés et c’est comme si on observait un artiste peignant sa toile en y apposant, de temps à autre, une petite touche de couleur. Au début, tout est trouble et peu à peu tout s’éclaire.

«Prenez garde à vos actes», proclamait toujours le directeur d’école aux élèves le jour de la rentrée, citant Milton, «car le mal contre lui-même se retourne». Henry comprendra un jour à quel point son père avait raison.

Je n’en dis pas davantage sur l’intrigue qui est en définitive assez simple. Tout l’intérêt de ce roman réside dans la manière dont les éléments d’information nous sont transmis, permettant au lecteur de se construire une opinion sur ce qui s’est vraiment passé dans ce lieu au nom prédestiné, le Noir-Étang, et tout en cultivant chez lui le doute sur l’interprétation de ces faits. Mais encore davantage que la construction du roman, c’est la profondeur des personnages, leur subtilité, leur ambivalence, leur imprévisibilité qui m’ont charmée. Ça parle de liberté entravée, de passion illégitime, de compréhension et d’intolérance, du poids terrible du secret et de la culpabilité. Le tout dans un style au charme suranné qui colle à la perfection à cet entre-deux guerre.

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_H._Cook

Ci-dessous, un article du journal Le Monde.

http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/01/12/au-lieu-dit-noir-etang-de-thomas-h-cook_1628615_3260.html

Thomas H. Cook, Au lieu-dit Noir-Étang, Éditions du Seuil, 2012, 274 pages