Quand tout part en lambeaux

Le 7 décembre 2015, deux fous d’Allah faisaient irruption dans les locaux de Charlie Hebdo et décapitaient l’équipe de rédaction. En quelques brèves minutes, douze morts jonchaient le sol. Philippe Lançon, touché sans le savoir, gisait pour sa part dans le cratère qui séparait dorénavant celui qu’il était et celui qu’il deviendrait peut-être un jour. Une balle lui avait arraché le bas du visage.

Le 5 novembre 2018, Philippe Lançon est le récipiendaire du prix Fémina 2018 pour Le lambeau, le récit de l’attentat, mais surtout de ces trois longues années de reconstruction sur les ruines du passé.

Le lambeau nous entraîne dans une plongée vertigineuse au coeur de la souffrance. Souffrance physique, bien sûr, rythmée par les innombrables allers retours au bloc opératoire pour rebâtir, greffe par greffe, lambeau par lambeau, un visage capable de parler, de manger, de sourire. Mais souffrance morale surtout. Plus difficile à imaginer. Fragilité, vulnérabilité, fracture de l’être. Philippe expérimente une sorte de mort, celle de celui qu’il a été, celle de la vie qui a été la sienne et on dont rien ne restera intact. On pense, en le lisant, à cette expérience des gens morts cliniquement et qui racontent avoir traversé un tunnel au coeur duquel ils ont eût à choisir entre la vie et la mort. Et qui sont revenus parmi nous. Philippe Lançon fait l’expérience de cette presque mort sans qu’on ne lui en ait laissé le choix. La vie continue de s’écrire en dehors de sa chambre d’hôpital, mais lui est confiné à la marge, ne sait pas s’il fera de nouveau partie de la vie qui s’écrit.

Paradoxalement, alors que sa conscience du monde extérieur est réduite au minimum, la conscience de son corps l’envahit et l’habite totalement, émaillée de souvenirs fugitifs, de cauchemars, de sentiments et d’émotions étranges et nouveaux. 

Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait.

La plume de Philippe Lançon, tel un scalpel, cerne au plus près cette expérience inconcevable, rendant compte sans tenter d’expliquer l’inexplicable. Et de ce témoignage se dégage une bienveillance qui console. Bienveillance du patient, bienveillance infinie des soignants. Une bienveillance qui est la face opposée de ce qui a précipité ce journaliste dans le gouffre de la souffrance.

Le lambeau est un très beau livre, touchant à l’extrême, sans pathos ou morbidité. C’est une histoire de résilience et de courage. Un récit qui illustre comment la vie qu’on pourrait croire détruite trouve des passages inattendus, comment une pousse finit toujours par trouver lumière.

Philippe Lançon, Le lambeau, Gallimard, 2018, 510 pages