Née sous une étoile sombre

En bref…

Au tournant des années 2000, Romy vit de strip-tease et de prostitution à San Francisco. Dès l’enfance, laissée à elle-même par un père absent et une mère occupée ailleurs, Romy traîne avec des voyous, picole et s’initie aux drogues. Malgré une intelligence vive, elle abandonne ses études avant l’obtention d’un diplôme. De ses relations aléatoires naît un petit garçon, Jackson, dont sa mère dit qu’il est programmé pour le bonheur. Un jour, au Mars Club où Romy s’offre au voyeurisme de la clientèle, un désaxé s’entiche d’elle et entreprend de la traquer jour et nuit. Elle fuit à Los Angeles avec son fils, mais l’homme la retrouve. Désespérée, incapable de le convaincre de repartir, Romy le frappe et le tue. Elle hérite pour son crime de deux peines de réclusion à perpétuité incompressibles au pénitencier de Stanville. En prison, elle apprend que sa mère qui avait la garde de Jackson vient de se tuer dans un accident de voiture. Reprendre contact avec son fils deviendra sa grande obsession et sa planche de survie.

Baisé dès le départ

Rachel Kushner trace un tableau saisissant des quartiers pauvres de la riche Amérique, où fleurissent la drogue et le banditisme. Sa description de la vie carcérale, des femmes qui y purgent leur peine, de la hiérarchie qui s’y installe avec ses règles, ses trafics, sa violence, est encore plus saisissante. On serait tenté de croire qu’il y a une part de vécu derrière ce roman si les notices biographiques de l’auteure le démentaient clairement.

À travers la galerie de personnages que met en scène Kushner, c’est toute la question du déterminisme social qui est ainsi illustré. Comment la pauvreté entraîne l’exclusion, comment l’exclusion devient à son tour un terreau fertile pour la germination des délits de toute nature. C’est aussi l’avocat commis d’office auprès des laissés pour compte, lequel ne saura défendre un meurtre aux circonstances atténuantes. C’est également une réflexion sur l’équité de la peine qui pourra différer substantiellement en fonction des moyens de l’accusé. C’est enfin un portrait désolant de la justice à l’américaine, son caractère avant tout punitif, sa sévérité extrême. Et, dans toute cette noirceur, de la lumière, de l’humanité.

Extrait

Depuis le lycée et l’université, Gordon savait ce qu’étaient les gosses de riches. Ceux qui grandissaient avec de l’argent jouaient d’un instrument de musique, violon ou piano. Faisaient partie du club de débat. Préféraient une certaine marque de jean dont le revers était pile comme il faut, tiraient peut-être sur une clope ou fumaient de l’herbe avec un bong dans la Lexus de papa, puis arrivaient en retard aux révisions pour le SAT. Mais cela se passait autrement pour bien d’autres mômes, des mômes façonnés autrement. Quand vous étiez originaire de Richmond, d’East Oakland ou de South LA comme Sanchez, vous aviez de grandes chances d’avoir été formé, presque depuis la naissance, à représenter votre quartier, votre gang, à vous entraîner dur physiquement, à être fier, à être dur. Vous aviez peut-être des tas de frères et sœurs à surveiller et vous ne connaissiez sans doute presque personne qui avait terminé le lycée ou avait un travail stable. Des membres de votre famille étaient certainement en prison, des pans entiers de votre communauté l’étaient, et cela faisait partie de la vie d’atterrir en taule, un jour. Bref, vous étiez baisé dès la naissance.

Finalement…

Le Mars Clubest un bouquin au rythme lent, comme pour bien nous faire sentir combien le temps s’englue pour une jeune femme condamnée à perpétuité. On en ralentit parfois soi-même la lecture pour reprendre son souffle tant est sans pitié le destin de Romy. Mais c’est un livre magnifique, couronné avec raison du Prix Médicis étranger 2018.

Rachel Kushner, Le Mars Club, 2018, Stock, 472 pages