Petite musique lancinante

Pourquoi un livre qui a su gagner le cœur des membres d’un jury (prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec) laisse-t-il le nôtre de glace ? Rien n’est plus mystérieux parfois. Le jeu de la musique ne m’a pas davantage séduite qu’une chanson de Louis-Jean Cormier. Comprenez-moi bien, je ne porte aucun jugement de valeur sur le travail de l’auteur-compositeur-interprète ni sur celui de l’auteure de ce recueil de nouvelles. Mais le fait est que les textes de l’un comme de l’autre me laissent de glace. Question de génération, peut-être…

En bref…

Le jeu de la musique met en scène les membres d’un groupe de jeunes par le biais d’une série de nouvelles de longueur variable. Si on sait qu’ils furent très liés, l’auteure nous les dépeint plutôt esseulés, aux prises avec leurs questions identitaires et existentielles. Le livre s’ouvre sur le suicide d’un jeune du groupe. Qu’elles soient aux études ou sur l’aide sociale, les autres semblent perdues, déprimées, voire dépressives, épuisées ou victimes de violence. Au féminin, parce que les principales protagonistes du recueil sont de jeunes femmes que l’on suit sur une dizaine d’années à partir du début de la vingtaine.

Le mal de vivre

En cours de lecture, j’avais l’impression de voir les personnages émerger lentement d’un brouillard dense qui ne nous les livrait jamais complètement. D’une nouvelle à l’autre, leurs traits se mélangeaient, leurs voix se confondaient. J’ai pensé que l’effet était peut-être celui recherché par l’auteure : nous dépeindre un même mal de vivre, indistinct, indissociable de cette période de vie. Et si peu de lumière dans ces récits.

Un talent certain

Le talent de Stéfanie Clermont pour faire ressentir la déprime des personnages, leurs peurs ou leur désespoir, est manifeste. Sa prose est le plus souvent sobre, factuelle, minimaliste, terriblement efficace, avec, à l’occasion, une envolée poétique.

Je suis entrée au Centre local d’emploi. Le plancher était plein de slotche. Les réceptionnistes étaient assises derrière des vitres, des expressions défensives et sarcastiques au visage. Chaque vitre était percée de deux fentes, l’une pour parler, l’autre pour faire passer des documents. Quelques regards fatigués se sont tournés vers moi, puis se sont penchés sur des mains croisées, des formulaires, des bébés et des téléphones cellulaires.

C’est un matin que je me suis réveillée avec un cercle sombre autour de la bouche. Des insectes y avaient chié, des chiens y avaient hurlé, des enfants y avaient perdu la main de leur mère. Longtemps, ce cercle sombre m’a suivie partout et a servi à tout. Il a été un jardin où je pousse encore, la frontière entre le néant et la peau, la ligne dessinée entre la fatigue et l’infiniment grand, celui que l’on peut toucher.

Ci-dessous, trois articles qui rendent davantage justice au talent de cette jeune auteure dont Le jeu de la musique est le premier livre.

https://larecrue.org/le-jeu-de-la-musique-par-stéfanie-clermont-174681f12182

https://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201711/21/01-5144322-stefanie-clermont-chroniques-de-la-derive-dure.php

https://www.ledevoir.com/lire/507535/le-portrait-de-groupe-avec-drame-de-stefanie-clermont

Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Le Quartanier, 2018, 341 pages