La vie comme un tremblement

J’ai connu Modiano par la lecture de Romans paru en 2013 et dont j’ai rendu compte dans un précédent billet. Ce fut une grande rencontre, de celles qui marquent.

Aussi, lorsque dans le magasin de livres usagés je suis tombée sur L’herbe des nuits, je n’ai pas hésité un instant à l’acheter. J’y ai retrouvé l’auteur qui m’avait si fort émue par les thèmes qu’il développe / la fragilité de l’identité, des racines, de l’existence même. La vie comme un tremblement.

nuitL’histoire? Il y en a si peu… Un homme d’âge mûr revisite les lieux qui ont marqué sa jeunesse, quelques mois de sa jeunesse en fait. Jeune homme, il avait rencontré une femme qu’il connaissait sous le nom de Dannie, mais dont il apprendra qu’elle collectionnait les identités et qu’elle aurait été mêlée à une sale affaire, une affaire de meurtre. En fut-il amoureux? Sans doute, bien qu’il ne le dise jamais. On sait qu’il a passé quelques mois avec elle, qu’elle a disparu, qu’il a été interrogé par la police à son sujet et à celui des toquards qu’elle fréquentait ou qu’elle fuyait, on ne sait pas trop bien. Comme il en a l’habitude, Modiano fait déambuler son narrateur : des milliers de pas dans les rues de Paris, autour de la Cité universitaire, dans Montparnasse, dans le Quartier latin, le long de la Seine. L’homme se réfère aux notes qu’il avait consignées à l’époque et qu’il continue à noter dans ses fameux carnets.

Elle montait sur scène après l’entracte. J’avais noté sur mon carnet noir l’une des phrases de son rôle, et l’heure exacte : vingt et une heures quarante-cinq minutes à laquelle tombait cette réplique. Si l’on m’avait demandé pourquoi, je ne crois pas que j’aurais pu répondre d’une manière précise. Mais aujourd’hui je comprends mieux : j’avais besoin de points de repère, de noms de stations de métro, de numéros d’immeubles, de pedigrees de chiens, comme si je craignais que d’un instant à l’autre les gens et les choses ne se dérobent ou disparaissent et qu’il fallait au moins garder une preuve de leur existence.

Il cherche à comprendre ce qu’a représenté cette période de sa vie qu’il a traversée sans oser poser les questions légitimes que suscitait le comportement énigmatique de Dannie et des hommes qui gravitaient autour d’elle.

Je crois qu’en ce temps-là j’avais déjà compris que personne ne répond jamais aux questions.

Il la cherche. Ou peut-être cherche-t-il plutôt à ressouder les âges de sa vie, pour leur donner une consistance, pour que cesse le tremblement qui lui tient lieu d’existence?

En lisant ce court roman, je me suis demandé comment j’aurais réagi à cet univers brumeux si je n’avais pas d’abord rencontré Modiano dans Romans. Si je n’avais pas déjà eu l’occasion d’apprivoiser son monde vacillant, précaire. Si je n’avais pas été atteinte aussi fortement par son authenticité, par la profondeur de l’expérience qu’il livre de la fragilité humaine.

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard, Collection Folio, 2012, 169 pages

 

Rêver sa vie : les durs réveils

Aux antipodes l’une de l’autre par certains aspects, mes deux dernières lectures offrent pourtant de troublantes analogies dont se repaîtront ceux et celles qui ne croient pas au hasard.

Dans un premier temps, disons que je n’ai pas choisi ces livres qui m’ont tous les deux été prêtés. J’ai terminé le premier, Les Grandes Espérances de Charles Dickens, en voyage et j’ai découvert le second, La liste de mes envies de Grégoire Delacourt, dans le fond de mon sac de voyage. Il s’était égaré dans une pochette intérieure du dit sac à la suite d’une précédente escapade. C’est donc de manière fortuite que j’ai enchaîné la lecture de ces deux romans.

Mais plus important encore que ces contingences, le parallélisme de leur thème central, construit sur trois temps (identifiés par Sylvère Monod, dans la préface des Grandes Espérances), est confondant : « visions, illusions, désillusions ».

Les Grandes Espérancesles grandes espérances

À mesure qu’il grandit, Pip, le héros de Dickens, sent croître en lui l’insatisfaction du milieu dont il est issu. Un enchaînement d’événements fera en sorte qu’il sera choisi par un bienfaiteur anonyme pour être l’héritier de sa fortune, propulsant notre apprenti forgeron de son modeste village à la prestigieuse ville de Londres où il doit dorénavant acquérir les codes de conduite du mode de vie qui lui est promis, celui de gentlemen, c’est-à-dire, d’homme nanti et oisif. Viendra pourtant le jour de la grande désillusion et de la leçon de vie qui veut que le bonheur tienne peut-être davantage à la fidélité envers les êtres chers qu’aux mirages de la richesse.

La liste de mes enviesUnknown

Dans ce roman au style littéraire très actuel, l’auteur met en scène un couple demeuré uni malgré l’usure du temps et les épreuves qui ont marqué leur quelque vingt ans de vie commune. Ce qui n’exclut pas une part d’insatisfaction de chacun d’eux et des rêves parfois inaccessibles. Or une soudaine espérance de richesse chez l’héroïne vient bouleverser l’ordre établi et fait briller de mille feux ses espérances tout comme ses possibles effets pervers. Elle hésite entre l’assouvissement de ses envies et la protection de ses relations (mari, enfants, amis) qu’elle sent menacées par cette manne inattendue. La désillusion sera également au rendez-vous dans le mouvement final de ce court roman, éclairant brutalement les repères de l’essentiel. Trop tard? L’auteur laisse la question ouverte.

Aux antipodes

Le roman de Dickens se conjugue en 741 pages d’un récit touffu plein de rebondissements, de personnages nombreux et parfois excentriques, d’un style littéraire fleuri de métaphores et d’humour. Du grand art! J’ai pourtant mis du temps à me plonger dans le genre 19e siècle des Grandes Espérances, tout comme dans la façon de traiter des émotions et des sentiments.

L’œuvre de Delacourt se lit d’une seule traite. Commencée le matin dans la salle d’attente d’une clinique médicale, je l’ai terminée dans la même soirée, happée dès les premières lignes. On parle ici de moins de 200 pages aérées et d’une plume vive, concise, efficace. Les personnages en nombre réduit sont tout ce qu’il y a de plus normaux et ordinaires, nous permettant de nous projeter dans la situation qui nous est présentée et de nous demander comment nous composerions avec le miroir aux alouettes que le destin leur tend.

Charles Dickens, Les Grandes Espérances, Folio classique, 1999, 741 pages

Grégoire Delacourt, La liste de mes envies, JCLattès, 2012, 186 pages

Succès de ma résidence d’écriture

Je termine ce soir ma résidence d’écriture dans un cadre champêtre et d’une rare tranquillité avec la grande satisfaction d’avoir réussi à terminer une première mouture de mon prochain roman. Il reste bien sûr une somme considérable de travail à faire pour mener le projet à terme, probablement davantage que n’en a demandé le premier jet, mais c’est très stimulant.

Vous dire que j’étais dans ma bulle! Il y a quelques jours, Maurice, mon mari, me dit qu’il vient de terminer la lecture de mon dernier roman, Les Blessures du silence, et qu’il en a bien aimé la conclusion. Moi, je le regarde, l’air stupide. Je n’ai aucune idée de ce dont parle ce livre. Vous savez quand on veut ouvrir une page sur l’ordi et que la seule chose qui se passe, c’est la petite roulette qui tourne sur un écran blanc. Pareil pour moi. Naturellement, il n’a eu qu’à dire un mot pour que l’écran s’allume et que je me souvienne du roman dont je viens à peine de faire le lancement. J’étais soulagée… lui aussi sans doute 😉

Comme la passionnante lecture de Romans de Modiano s’est avérée nettement insuffisante pour mes trois semaines de retraite fermée, j’ai fouillé dans la bibliothèque de mes hôtes et j’ai lu, en rafale, quelques œuvres qui datent, mais n’ont pas perdu de leur intérêt.

Christian Bobin, La femme à venir, Galimard, Col. Folio, 1990, 139 pages

Du Bobin : Poésie, concision, courtes phrases,  style haletant.

L’auteur nous raconte l’histoire d’Albe, du berceau jusqu’à la rencontre de l’amour, le vrai, celui qui fera d’elle une femme.

« Albe et Antonin. Gravité de cet amour. Légèreté de ce lien. La jeune femme aide l’enfant pour les leçons de chaque jour. L’enfant aide la jeune femme pour la douceur de vivre. »

« C’est facile de mener plusieurs vies. Il suffit de n’en avoir aucune à soi. »

Anne Hébert, Les enfants du sabbat, Éditions du Seuil, 1975, 187 pages.

Changement de registre. Un livre coup-de-poing dans la bêtise dont est fabriqué le carcan social et religieux qui étouffe la société de l’époque, et les femmes en particulier. Personnages métaphoriques et homériques, cour des miracles. L’auteur aborde des thèmes majeurs (la femme sorcière, l’homme diable, le sexe, le viol, l’inceste, mais aussi l’amour et la jouissance dans toute sa jubilation, l’effacement de soi par la foi, l’abus de pouvoir et le sadomasochisme, etc.) en donnant vie à des personnages plus grands que nature. Humour féroce et noir,  poésie. Ça prendrait une thèse pour épuiser les sens qui émergent de ce grand cri de révolte.

Marie-Claire Blais, David Sterne, Stanké, col roman 10/10, 1981, 137 pages

Parue en 1967, cette courte œuvre de Marie-Claire Blais pourfend les mêmes oppresseurs que dénonce Anne Hébert dans l’œuvre citée ci-dessus, mais avec moins de truculence et davantage de noirceur. Aucun humour dans ce roman qui se conclue par la mort de trois jeunes hommes, seule issue face aux tares du monde, à l’hypocrisie de l’église, au totalitarisme de la justice, à la menace des armes. On reconnaît déjà le style de l’auteure qui en est presque venue à éliminer, dans ses œuvres récentes, les points et les chapitres, et à faire fi des genres, mariant allègrement prose et poésie.

Jacques Ferron, L’amélanchier, Typo, 1992, 207 pages

Conte échevelé, érudit, puisant à diverses sources, dont à celle d’Alice au pays des merveilles, L’amélanchier est l’histoire de Tinamer, petite fille délurée, fille d’un original de père qui lui fait découvrir mille merveilles dans le petit bois qui jouxte la maison, lequel constitue le bon côté des choses alors que la rue, le monde ordinaire figure le mauvais côté des choses. Un jour Tinamer ira à l’école, grandira et oubliera son petit bois enchanté. Jusqu’à ce que, dans la vingtaine, elle en redécouvre la magie. Merveilleuse histoire sur l’enfance et sur la nostalgie incurable que provoque sa perte.

Louis Fréchette, La maison hantée et autres contes fantastiques,Le Éditions CEC, 1996, 200 pages

On fait un formidable bond en arrière, presque un siècle, avec cette œuvre du 19e siècle. Amusant recueil de contes mettant en scène des forces occultes, spectres, fantômes ou Belzébuth lui-même, dont les méfaits nous sont parfois donnés pour vrai ou ridiculisés par le conteur. Les contes de Jos Violon se distinguent des autres par le langage pittoresque des chantiers et l’humour qu’ils distillent.

Fascinant Modiano : Romans

Je suis partie en résidence d’écriture d’une durée de trois semaines avec pour toute lecture Romans de Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, convaincue que je ne passerais pas au travers de cette brique de plus de 1000 pages regroupant 10 courts romans publiés entre 1975 et 2010. C’était sans compter sur la fascination qu’a suscitée chez moi cet auteur singulier.

L’autobiographie imaginaire

Dans l’avant-propos, Modiano explique que le regroupement de ces dix opus publiés sur une période de 25 ans constitue « une sorte d’autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. » En est-il jamais autrement de toute autobiographie? Un mélange de faits avérés et de fiction. On constate en effet à la lecture de Romans, par la récurrence des thèmes, des personnages et des lieux, que court en filigrane de toutes ces pages un seul et même petit garçon, bientôt adolescent puis jeune adulte, qui n’est autre que le jeune Patrick, enfant né sur les cendres fumantes de l’Occupation, laissé à lui-même par une mère actrice et peu maternelle et un père aux activités louches qui cherche sans cesse à se débarrasser de ses fils en les plaçant chez des amis et plus tard dans les pensionnats. De livre en livre, l’auteur revisite et réinvente, au travers de divers alter ego, son enfance et sa jeunesse comme pour mieux se l’approprier, la rendre comestible.Romans-de-Patrick-Modiano-Quarto-Gallimard_reference

Prendre racine

Plus encore que ce thème de l’abandon, c’est celui du déracinement, ou plutôt de l’absence de racines, qui constitue la toile de fond de ces divers récits plus ou moins imaginaires.

En découle donc une quête éperdue d’ancrages et de repères se traduisant, entre autres, par la mémorisation maniaque des adresses, des noms des gens, et de mille détails qui sont autant d’armes contre les dangers de l’oubli, de l’amnésie. Dans Pedigree, il écrit :

Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m’efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s’efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d’état civil ou un questionnaire administratif.

Il a développé une mémoire phénoménale pour contrer les gouffres de l’oubli, de l’effacement, de la mort des êtres.

L’oubli finit par ronger des pans entiers de notre vie et, quelquefois, de toutes petites séquences intermédiaires.

Et ailleurs :

Un jour, peut-être, parviendrai-je à briser cette couche de silence et d’amnésie.

Pourtant l’effort de remémoration est toujours insatisfaisant.

Jusque-là, tout m’a semblé si chaotique, si morcelé… Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais après tout, c’est peut-être ça, une vie…

Apaisement

Je ne sais pourquoi, un soir, j’ai levé les yeux du livre et le mot qui m’est venu, c’est « lecture apaisante ». Malgré la noirceur des propos. Ou parce qu’on se retrouve dans les angoisses de l’auteur. Et en raison du tempo, peut-être. On avance au rythme du pas humain. Ou encore, en raison du style de Modiano, de son écriture élégante, précise, et surtout tellement sincère. Je l’ignore. Je sais seulement qu’il ne m’a jamais lassée et que je n’en ai pas fini avec cet auteur. Une grande rencontre de la vie.

Patrick Modiano, Romans, Gallimard, Paris, 2013, 1083 pages.