Quand les chiens sont lâchés

«[…] depuis toujours c’est la fiction qui nous révèle à nous-mêmes, c’est sa distance et son étrangeté – pour lesquelles la pensée humaine l’a en quelque sorte créée – qui permettent de voir ce qu’autrement on ne verrait pas, ou ne verrait pas aussi fortement.»*  D’où sans doute ma fascination pour ces histoires et ces personnages de fiction, que ce soit au cinéma, au théâtre ou dans la littérature. Et cette certitude de me nourrir à ces mondes imaginaires.

Cinéma

Radio-Canada et Tou.tv nous offrent, en ce moment, la chance de visionner des films québécois sous la bannière Notre cinéma. La casanière que je suis en est enchantée. Le cinéma en pyjama! Cette semaine, on peut voir  Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavallette.

Chloé, obstétricienne, pratique dans un camp palestinien tout en demeurant en Israël. Elle s’est attachée à une jeune Juive qui travaille comme soldate à la frontière, au point de passage entre ces deux mondes qui s’entredéchirent. Elle s’est aussi liée à une jeune Palestinienne, enceinte d’un mari prisonnier, et qui glane dans les dépotoirs de quoi gagner quelques sous. Or la neutralité est-elle viable quand ceux qu’on aime se dressent les uns contre les autres? N’est-elle pas elle aussi une position politique? Chloé essaie tant bien que mal d’être juste, de préserver ces amitiés. Difficile tout de même quand les forces en présence sont tellement inégales. Ne pas prendre parti devient alors pour les plus opprimés un désaveu de leur cause, une trahison.

Anaïs Barbeau-Lavallette nous fait ressentir avec intensité la tension extrême qui règne dans ce petit coin de terre miné par un conflit aux conséquences tentaculaires. Il n’y a ni bons ni méchants. Juste des êtres qui, de part et d’autre du mur, croient avoir raison, se battent pour leur survie. Et meurent. Triste et désespérant.

Théâtre

Une amie a eu la bonne idée de m’inviter à voir, au Théâtre de la Bordée, Les marches du pouvoir de Beau Willimon que certains connaissent pour sa série House of cards distribuée par Netflix.

L’argument ne pouvait davantage être d’actualité. L’équipe de campagne du candidat démocrate aux élections à la présidence des États-Unis est en pleine effervescence. Le directeur de la campagne compte beaucoup sur le talent notoire du directeur des communications, un jeune homme de 25 ans, mais qui n’en est pas à ses premières armes en la matière. L’équipe, enthousiaste, croit dans ses possibilités de voir leur candidat accéder à la Maison blanche. Ils s’imaginent déjà, marchant dans le sillon de la gloire du président, recueillant leur part de prestige et de pouvoir. Or, l’ambition peut devenir une arme d’autodestruction lorsqu’elle se nourrit à tous les rateliers. On fige littéralement devant le spectacle de la roublardise et du cynisme des deux camps pour qui la victoire finale justifie tous les coups fourrés. Et on se prend à espérer que la réalité est un peu moins impitoyable que la vision apocalyptique mise en scène par Willimon.

Les comédiens incarnent leur rôle avec beaucoup d’aplomb, particulièrement Charles-Étienne Baulne qui incarne David Bellamy, le jeune directeur des communications. Sa présence constante tout au long de la pièce et l’intensité de son jeu méritent une mention spéciale.

Livre

Comment parler de L’archipel d’une autre vie, d’Andreï Makine? Comment parler d’un livre qui semble planer au-dessus du paysage littéraire par la profondeur de sa réflexion, par la puissance de ses thèmes, par la beauté du langage? Et encore, par la vastitude de ses paysages, par la grandeur et la petitesse, la bonté et la férocité des hommes lâchés sur la piste d’un fuyard.

Nous sommes aux confins de l’Extrême-Orient russe, vers la fin du règne de Staline. Pavel et ses compagnons ont pour mission de capturer vivant un criminel en fuite afin que le traitement qu’on lui réserve au retour serve d’exemple aux détenus du camp. Leur traque, qui devait être de courte durée, s’éternise en raison de l’intelligence et de l’agilité de leur proie. Une durée qui incite Pavel à réfléchir à la condition humaine, aux peurs, à la lâcheté et à l’égoïsme qui permettent aux despotes de régner et de sévir. Et à la liberté dont lui parle son ami Vassine:

Il faut toucher le fond, Pavel, c’est la meilleure chose qui peut arriver à un homme. Après ma première année de prison, j’ai commencé à éprouver cette liberté-là. Oui, la liberté! Il pouvaient m’envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n’était qu’un peu et je n’étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n’avais plus de cartes en main. J’étais libre…

Un livre qui pose de grandes questions telles que comment rester humain quand règne la terreur? Et plus fondamentalement, qu’est-ce que vivre?

Andreï Makine, nouvellement élu à l’Académie française, nous livre ici un court roman d’une grande beauté, qui transcende la cruauté des hommes et dessine les contours d’une autre vie possible.

En bref

Trois œuvres, trois média, trois pays différents, mais trois fictions illustrant un même danger, celui que court les hommes quand la haine et l’intolérance libèrent leur chiens. Le péril que représente les despotes qui manipulent le côté sombre des humains pour servir leurs propres intérêts ou pour conjurer leurs propres peurs. Comme ce que nous risquons de voir se poursuivre chez nos voisins du sud… Effrayant.
Andreï Makine, L’archipel d’une autre vie, Seuil, 2016, 283 pages.


*Isabelle Daunais, Extension et régression du domaine de la fiction, L’inconvénient, automne 2016

La blessure des origines

Bouleversante lecture que celle de La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Bouleversante par la souffrance qui coure sous les lignes, comme un sang noir dans les veines de la nuit.

Suzanne Meloche, jeune Ontarienne à qui le père a inculqué l’amour de la langue française, gagne un concours d’art oratoire, à Montréal, au milieu des années 40. Juste avant, c’est Claude Gauvreau qui avait subjugué la salle, et Suzanne aussi. Mais elle gagne. Ce n’est pas peu dire. Elle va vers Claude Gauvreau qui l’invite à se joindre à des amis. Et voilà la jeune femme voletant comme un papillon fragile autour des êtres incandescents que furent les signataires du Refus global: les Riopelle, Gauvreau, Barbeau, Ferron, Borduas. Présente sans l’être, participante sans appartenance et sans racines.fuit

Suzanne épousera Marcel Barbeau et aura de lui deux enfants qu’elle abandonnera. Sa vie ne sera plus alors qu’une longue fuite, désespérée sans doute, qui la mènera de Montréal à Bruxelles, à Londres, à New York pour revenir à Montréal avant d’aller terrer sa vieillesse vacillante dans son Ottawa natal.

Sa fille, Manon Barbeau est scénariste et réalisatrice, et sa petite-fille Anaïs Barbeau-Lavalette est cinéaste et écrivaine. C’est elle qui prend la plume pour tenter de réparer la déchirure qui court sur la trame de ses origines maternelles. Anaïs n’a vu sa grand-mère que trois fois au cours de sa vie et ne lui a touché que deux fois: au moment de sa naissance et quelque temps avant la mort de l’aïeule. «Tu as fait un trou dans ma mère et c’est moi qui le comblerai», écrit-elle. Elle n’aime pas cette femme qui a si profondément blessé sa mère en l’abandonnant. Mais «Il fallait que tu meures pour que je commence à m’intéresser à toi. Pour que de fantôme, tu deviennes femme. Je ne t’aime pas encore. Mais attends-moi. J’arrive.»

Pour écrire ce livre, Anaïs a fait des recherches approfondies. Elle a engagé une détective privée, elle a interrogé tous ceux et celles qui ont connu sa grand-mère, elle a voulu comprendre l’époque terrible qui fut celle du Refus global, cette lutte d’une poignée de battants qui osaient s’élever contre la censure, l’obscurantisme, l’asphyxie de la dictature combinée du clergé et des politiques de l’ère duplessiste. Elle a donné une voix à Suzanne Meloche, devenue Suzanne Barbeau, poète, artiste peintre, dont les œuvres connaîtront une reconnaissance tardive. Et cette voix raconte ce que la disparue ne pourra jamais dire. La plume poétique de sa petite-fille nous livre le récit réel et fictif à la fois d’une vie tragique, éperdue, celle d’une femme jouant de sa vie, jouant de sa raison.  On se prend à pardonner. Et le pardon, ce courage de suspendre son jugement pour accueillir, sans la comprendre tout à fait, la souffrance de cette femme qui fuit, c’est sans doute ce qui rend ce livre si touchant, si atteignant.

Une femme qui fuit est en nomination pour le prix du Gouverneur général qui sera attribué l’automne prochain. Je me croise les doigts.

 

Anaïs Barbeau-Lavallette, Une femme qui fuit, Éditions Marchand de feuilles, 2015, 378 pages