Mécaniques du chaos

(Article écrit plus tôt en mars et oublié dans les brouillons)

Grand prix du roman de l’Académie française. C’est ce que je viens de constater sur la liste qui accompagnait mon cadeau de Noël. Bien sûr. Pleinement mérité! Quel livre remarquable que ce Mécaniques du chaos de Daniel Rondeau! Par le sujet, par la construction, par le style. Par la profondeur aussi, qui se conjugue avec le suspense sans qu’aucun des deux ne nuise à l’autre.

mécaniqueLe récit n’est pas sans complexité et j’ai pris la précaution de noter des noms et des fonctions pour m’y retrouver. Le narrateur principal, Sébastien Grimaud, archéologue de renom, est engagé par un membre des services secrets de Turquie, Levent, associé à un Lybien, Moussa, pour évaluer des pièces d’antiquité saisies par Daech et revendues au plus offrant. Un bon petit commerce juteux pour ces deux crapules qui n’ont pas peur de jouer sur plusieurs tableaux pour s’emplir les poches. Puis d’autres personnages s’invitent dans l’histoire. Habiba, réfugiée rescapée de la mer et échouée à Maltes, Bruno, policier français, Jeannette, journaliste de l’Agence France Presse, Sami, fils de pied noir et financier français, Harry Potter (oui, c’est le nom qu’il a choisi parce qu’il lui ressemble) jeune noir de la banlieue française au service d’un caïd d’origine africaine. Et quelques autres encore. Petit à petit, on comprend les liens qui relient ces protagonistes et le rôle de chacun dans le drame qui se prépare.

Le fonds de commerce du récit est d’une effrayante actualité. Daech, les attentats, les morts, les blessés, la propagande, la désinformation. Et les trafics qui enrichissent les truands et prennent au piège les plus vulnérables. Mais aussi ceux qui croient encore dans leur métier, dans la valeur de l’être humain. Même s’ils ploient sous le fardeau du quotidien, le veuvage, le divorce, les adolescentes insupportables.

Les personnages sont campés avec grand art même si leur nombre et l’alternance des narrateurs nuisent quelque peu à l’attachement qu’ils pourraient susciter. Sur fond de toile très sombre, des êtres jettent une lumière, celle de la force du vivant, d’une forme de courage faite de persévérance, de tendresse, de fidélité.

La langue, magnifique, est celle d’un érudit qui jamais n’écrase de son savoir.

Ce matin, quand j’ai ouvert la fenêtre, une vague de douceur printanière a envahi la chambre. Nous avons décidé de passer la journée sur le site antique. Nous sommes montés sur la colline de Byrsa. Des gens accaparent le terrain déserté par les touristes et s’y construisent des maisons, d’autres balancent leurs immondices sur les mosaïques. Des braises fumaient sur la plage, je cherchais dans les ruines les sédiments des rêves du passé, mes yeux sondaient les pierres noircies par le feu, les courbes des fondations, je tendais le bras pour montrer à Rim ces dépôts d’énigmes, sans rien dire, ses yeux suivaient le chemin de mes yeux, elle ne parlait pas non plus, nous étions deux zombies qui remuaient des poches d’air dans le compartiment mémoire de leur cerveau.

La conclusion du récit, un peu trop happy end, m’a fait tiquer, mais j’ai vécu un vrai bonheur de lecture et je vous recommande chaudement ce très beau roman.

Daniel Rondeau, Mécaniques du chaos, Grasset, 2017, 458 pages