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Posts Tagged ‘John le Carré’

Ma visite à la méga vente de la Bibliothèque de Québec m’a fourni mes prochaines lectures. Mais un mot de l’expérience. Je participais pour la première fois à cet événement. Des milliers de volumes, dans tous les genres, étalés sur les tables. Un grain de sable en proportion du nombre de livres qui circulent dans le monde. Vertige! Alors que je ne croyais trouver là que des auteurs inconnus, des œuvres qui datent, des documents de peu d’intérêt, j’ai été agréablement surprise du choix qui s’offrait à moi. J’en suis revenue avec quelques livres pratiques, quelque-uns en lien avec mes projets d’écriture et quelques romans. J’ai entre autres déniché une biographie d’Emma Albani, cantatrice québécoise et étoile internationale de l’opéra au début du 20e siècle, œuvre de la mère de Marc Labrèche.

missionAu chapitre des romans, je sors tout juste de ma première rencontre avec John Le Carré, illustre écrivain anglais que je n’avais pas encore eu l’occasion de fréquenter. Le chant de la Mission m’a charmé dès que je me suis habituée à son ton ironique, à la vision naïve et un peu décalée de son héros, Bruno Salvador, Salvo pour les intimes. Né au Congo, fruit du péché d’un missionnaire catholique et d’une villageoise congolaise qu’il n’a pas connu, Salvo se retrouve bientôt seul, orphelin de père. Son statut de métis ne lui facilitera pas la vie et il développera un immense besoin d’être accepté et une passion immodérée des langues, celle-ci devant contribuer à celui-là.

Salvo, adulte, travaille comme interprète à Londres. Le renseignement britannique, un de ses employeurs, le met en relation avec des bailleurs de fonds occidentaux lesquels, sous prétexte de donner un coup de pouce au Congo, cherchent à conclure une entente avec des seigneurs de guerre africains et qui ont besoin pour l’opération des talents de Salvo. Il est alors impliqué malgré lui dans une machination d’un groupe anonyme, le Syndicat, visant moins à aider qui que ce soit qu’à s’en mettre plein les poches. Amoureux de son Congo natal, amoureux aussi d’une belle Congolaise fraîchement rencontrée, naïf et idéaliste, Salvo sera bien sûr bouleversé par la découverte des dessous de l’affaire et ne pourra se contenter d’empocher la grasse rétribution qu’on lui a promise.

En plus d’être un thriller captivant, Le chant de la Mission est également une dure leçon de sociopolitique internationale. L’auteur démonte les mécanismes de la corruption, la collusion de forces obscures qui, tels des chacals, s’enrichissent aux dépens du continent moribond. Des politiques et de grandes entreprises occidentales, complices des dirigeants africains achetables, pillent les ressources et laissent au peuple la pauvreté et la maladie. Le tout, narré par Salvo d’un ton alerte et teinté d’autodérision.

Mon éloquence naturelle eut une conséquence qui ni moi ni Philip, soupçonnai-je, n’avions prévue : le vieux Franco écarta d’un coup de coude sa béquille humaine pour enserrer mes deux mains dans les siennes. J’imagine qu’un Européen moyen y aurait tout bêtement vu un gros Africain en costume chatoyant s’efforçant de satisfaire à nos coutumes occidentales. Mais pas Salvo, l’enfant secret. Salvo retrouva en lui le protecteur autoproclamé de la Mission, connu par les frères et les serviteurs sous le surnom de Beau-Visage, forban et maraudeur solitaire, père d’innombrables enfants, qui se glissait dans notre Mission en brique rouge à la tombée de la nuit avec toute la magie de la forêt dans ses yeux, un antique fusil belge à la main, une caisse de bière et les deux pattes d’une proie fraîchement abattue dépassant de sa gibecière, après avoir parcouru trente kilomètres pour nous avertir d’un danger imminent.

John Le Carré, Le chant de la Mission, À Vue d’oeil, 2008, 485 pages

 

 

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La lecture n’en finit plus de m’enchanter. Quand suspense, connaissances, humanisme et plaisir esthétique s’amalgament entre deux couvertures, comment ne pas être subjuguée?

Ce dernier bonheur en date m’a été offert par un grand bonhomme dont je viens (à ma honte) de faire la rencontre : John le Carré. L’œuvre : La constance du jardinier.

jardinierTessa a été assassinée et Arnold est disparu. La situation plonge les membres du Foreing Office en poste à Nairobi dans l’eau chaude. Ainsi démarre l’histoire. Tessa, c’est la femme d’un diplomate du Foreing Office, avocate de formation, qui milite auprès des plus démunis du pays. Elle est secondée par Arnold Bluhm, médecin africain. Leur action les amène à découvrir la tragédie qui se joue sur fond de prescription d’un médicament supposé vaincre à peu de frais la tuberculose qui sévit encore dans certaines parties du monde. Si la molécule miracle produite par une pharmaceutique canadienne et mise en marché par une entreprise suisse est prometteuse, elle a cependant le défaut d’avoir été commercialisée trop vite. Et les Africains qui servent de cobaye à l’expérimentation meurent en grand nombre d’effets secondaires réfutés par des rapaces avides de profits. Tessa fait des pieds et des mains pour alerter les membres du Foreing Office afin que ceux-ci interviennent auprès des autorités compétentes et aptes à suspendre la commercialisation du produit, le temps de le mettre au point. Devant l’inertie des siens, Tessa s’adresse à d’autres instances, aux compagnies elles-mêmes, au gouvernement anglais, toujours sans succès. Il faut comprendre que ces révélations risquent d’éclabousser beaucoup de monde: les entreprises concernées, mais aussi les dirigeants corrompus du pays et certains hauts gradés du Foreing Office… Et voilà. On la fait taire à tout jamais. Le scandale serait peut-être étouffé si ce n’était de la constance du jardinier, Justin, le mari de Tessa tenu jusqu’à ce moment à l’écart des activités de sa femme.

Le livre nous en apprend beaucoup sur les rouages du pouvoir des grandes pharmaceutiques: magouillage des résultats de recherche et méthodes quelquefois terrifiantes de censure, silence des diplomates sur les entorses aux droits de la personne quand rien d’autre ne compte que les intérêts du pays qu’ils représentent, bâillonnement des scientifiques trop scrupuleux. En un mot, les dérives auxquelles peut mener la soif de profit. À ce sujet, voici ce qu’en dit l’auteur dans les notes de fin de livre:

Mais je peux vous dire une chose: à mesure que j’avançais dans mon périple à travers la jungle pharmaceutique, je me suis rendu compte que, au regard de la réalité, mon histoire est aussi anodine qu’une carte postale de vacances.

Et que dire du style de l’auteur. Époustouflant. Alerte. Brillant. Grinçant à l’occasion.

Gloria Woodrow était une de ces épouses modèles de diplomates résolues à toujours voir le bon côté des choses. Et si l’horizon ne s’éclaircissait pas, elle éclatait d’un rire franc et disait : «Eh bien, nous voilà tous dans le même bain!», cri de ralliement invitant les gens concernés à se serrer les coudes et à endosser sans se plaindre les misères de la vie. Fidèle ancienne des écoles privées qui l’avaient façonnée, elle les tenait régulièrement informées de son parcours et se repaissait des nouvelles de ses congénères. Pour l’anniversaire de la fondation, elle envoyait chaque année un télégramme de félicitations fort spirituel, généralement en vers pour que personne n’oublie qu’elle avait remporté le prix de poésie. Séduisante sans recherche, notoirement bavarde surtout lorsqu’il n’y avait pas grand-chose à dire, elle adoptait cette affreuse démarche dandinante qu’affectent les Anglaises de sang royal.

Paru en 2001, le roman a été adapté au cinéma en 2005. Sans avoir vu ce film, je pense qu’il n’a pu en subsister que l’ossature tant ce récit est construit sur les longs interrogatoires de divers protagonistes, interrogatoires qui livrent peu à peu toutes les clés de l’affaire.

Un grand livre. Un grand auteur.

 

John le Carré, La constance du jardinier, Éditions du Seuil, 2001, 450 pages, (version numérique)

 

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