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Posts Tagged ‘John le Carré’

C’est ce que fait avec une infinie patience et une grande intelligence George Smiley, ancien cadre des services secrets britanniques, mis à la retraite dans la foulée de la crise qui a secoué ce service du Foreing Office et communément appelé le Cirque. Plus qu’une crise, un effondrement. Bien des têtes sont alors tombées avec la sienne. Cette crise fut la résultante du travail de sape d’une taupe. Dans le jargon du métier, un membre de l’équipe qui, en fait, bosse pour l’ennemi. En l’occurrence les Russes que les services secrets espionnaient intensément durant la guerre froide. Il faut savoir que ce livre a été publié en 1974, bien avant la chute du mur de Berlin et de l’éboulis que celle-ci a provoqué sur le plan des alliances des pays de l’Est.

taupeL’intrigue concoctée par John le Carré dans ce premier tome de La trilogie de Karla est d’une complexité certaine. L’auteur ne nous donne pas tout cuit dans le bec et fait appel à notre intelligence. À notre patience aussi. Elle prend la forme d’une longue enquête menée par Smiley qui accumule les noms et les faits. On cherche avec lui les failles qui permettront de coincer la sacrée taupe qui bousille les missions de l’équipe. Taupe dont, bien sûr, on ne devinera pas l’identité avant Smiley lui-même. J’ai dévoré ce roman en trois jours, autant en raison de l’intérêt du récit par peur de perdre le fil si je laissais passer trop de temps entre les périodes de lecture. Par moment, on se dit qu’on va se perdre dans les dédales des histoires et des personnages. J’ai d’ailleurs pris soin de noter les principaux noms et leurs fonctions sur une feuille qui me suivait dans ma lecture. D’autant plus que certains reviendront probablement dans les autres tomes de la trilogie que je compte lire rapidement.

Comme d’habitude, le Carré éblouit. Chacun de ses personnages est bien campé, nuancé, crédible. Smiley est particulièrement attachant. Et toujours ces multiples identités qu’ils transportent avec eux, comme une métaphore de leur personnalité complexe impossible à réduire à quelques traits de caractère simplistes. L’auteur nous initie également à ce monde underground, glauque, ces guerres secrètes et parfois meurtrières que se font les pays sous prétexte de sécurité et dont l’argent et le pouvoir sont comme toujours le carburant.

Jim Prideaux arriva un vendredi sous la pluie battante. La pluie déferlait comme la fumée d’une canonnade sur les combes brunes des Quantocks (des collines anglaises), puis balayait les terrains de cricket déserts pour fouetter le grès des vieilles façades. Il arriva juste après le déjeuner, au volant d’une vieille Alvis rouge, avec en remorque une caravane d’occasion qui jadis avait été bleue. Les débuts d’après-midi au collège Thursgood sont une période tranquille, une courte trêve interrompant le combat incessant qu’est chaque jour de classe. On envoie les élèves faire la sieste dans leurs dortoirs, les professeurs prennent le café dans la salle commune en lisant les journaux ou en corrigeant les devoirs. Thursgood lit un roman à sa mère. De tout l’établissement, donc seul le petit Bill Roach assista en fait à l’arrivée de Jim, vit la vapeur qui jaillissait du capot de l’Alvis tandis qu’il dévalait en hoquetant l’allée du gravier, les essuie-glaces fonctionnant à toute vitesse et la caravane frémissant à sa poursuite en franchissant les flaques.

La taupe a donné lieu à deux adaptations cinématographiques (Wikipedia).

John le Carré, La taupe, premier tome de La trilogie de Karla, Éditions du Seuil, 1974, 380 pages

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Je sors de chacun des romans de John le Carré abasourdie par le talent de cet homme. Tout y est maîtrisé : le style, les personnages, l’intrigue, la construction du récit.

Celui-ci nous entraîne une fois de plus dans les obscurs souterrains des services secrets britanniques et américains.

imagesLors d’un salon du livre, à Moscou, une très belle Russe, Katia, confie à un éditeur, Niki Landau, des cahiers manuscrits qu’elle lui demande de remettre en mains propres à son voisin de kiosque, monsieur Blair, malheureusement absent. À l’occasion d’un de ses voyages en Russie, Bartholomew Scott Blair, Barley pour les intimes, avait fait la connaissance d’un étrange personnage, Goethe, un savant un peu fou, physicien travaillant au développement de l’arsenal atomique du pays. Au terme d’une soirée très arrosée, Goethe, séduit par le discours humaniste de l’éditeur, avait supplié celui-ci de publier un livre en cours d’écriture et qu’il lui remettrait à son prochain passage en Russie. Sans en dévoiler le contenu, Goethe avait fait comprendre à Barley qu’il faisait appel à son courage et son humanisme. Ce dernier avait réussi de peine et de misère à se défaire de cet illuminé. C’est ce document que Landau rapporte en Angleterre. Incapable de trouver Barley Blair, paniqué par ce qu’il saisit du contenu, Landau s’empresse de remettre cette patate chaude au Renseignement britannique. Une bombe! Les cahiers du savant font la démonstration de la faiblesse des Soviétiques en matière d’armes nucléaires et de leur incapacité à soutenir un conflit. Est-ce réel? Goethe est-il véritablement un savant repentant ou un agent à la solde du pays? Veut-il vraiment dénoncer les mensonges du régime ou le régime essaie-t-il de tromper l’Occident sur les capacités nucléaires de l’URSS?

Tout le reste du roman est une tentative pour répondre à cette question. Transformé tant bien que mal en espion, Barley, cet insoumis, est renvoyé en Russie avec une mission : authentifier la sincérité de la source. Pour l’atteindre, il devra passer par Katia. Dont il tombera amoureux, ce qui rendra encore plus hasardeuse la confiance que ses patrons et leurs homologues américains ont placée en lui. Amoureux, mais pas à la manière cavalière d’un James Bond. D’un sentiment altruiste qui lui fera mettre la sécurité de Katia et de ses enfants au-dessus de tout.

Ce qui est fascinant dans ce roman, c’est l’habileté de le Carré à nous faire ressentir l’angoisse de ne plus savoir où se trouve la vérité. Tout n’est que mensonges, fausses identités, stratégies tordues. Si bien que la plupart des protagonistes en perdent leurs repères et font des erreurs de jugement. À l’exception de Ned, un des « patrons » de Barley, tous sont aveugles aux indices permettant de comprendre que la mission de Barley est en train de déraper. Lorsqu’ils ouvriront les yeux, il sera trop tard et quelqu’un devra payer.

La maison Russie est une passionnante histoire d’espionnage, sans coup de feu, sans hémoglobine, entièrement construite sur la psychologie des personnages et sur les rouages infernaux des services secrets. Du grand art.

John le Carré, La maison Russie, Robert Laffont, 1989, 382 pages

 

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Me voilà de retour dans l’univers de John le Carré avec Single & Single, un polar sociopolitique dont il est réputé être un maître incontesté. J’ai pris moins de temps que lors de ma première lecture de cet auteur (Le chant de la Mission) à me faire à son ton dont l’ironie omniprésente contrebalance la tendresse pour ses personnages, leurs faiblesses surtout, me semble-t-il.

UnknownCe livre met en scène les grands malfrats de la société, ceux qui vivent dans des palaces, qui se pavanent richement vêtus, qui ne fréquentent que des huiles, qui ont des amis bien placés. Ceux qui hantent rarement les prisons : ils réussissent généralement à passer à travers les mailles du filet, plus rarement ils meurent prématurément d’une balle entre les deux yeux. On parle ici des rois du commerce et des affaires, soutenus par les barons de la finance. La finance, c’est le business de Single & Single qui facilite avec profits à la carte de somptueux projets immobiliers, d’import-export ou de toute autre nature. Single père (Tiger) mène l’entreprise fort rentable de main de maître et fait de son avocat de fils, Single junior (Oliver), son associé minoritaire. L’histoire commence quatre ans après cette nomination, alors qu’Oliver se cache sous une fausse identité et collabore avec la police pour traquer un gang impliqué dans de très sales, et auxquels Tiger, attiré par l’appât des millions de retombées, a décidé de contribuer, provoquant une crise de conscience chez son fils à la moralité trop chatouilleuse. Ces activités mettent en cause des hommes d’affaires géorgiens, proches du gouvernement russe, également accointés avec un haut gradé de la police anglaise. Un nid de vipère, quoi! Sauf que la prise de pouvoir par Eltsine chambarde les équilibres, oblige l’exil en Turquie de nos bandits à cravate qui commencent à s’entredévorer entre eux, entraînant les Single dans la tourmente. Cette toile de fond assez sombre n’empêche pas l’auteur de faire voir en contrepartie la beauté du monde, le côté humain, tendre ou vulnérable, de tout un chacun. C’est aussi l’histoire d’un homme qui cherche à se déprendre de l’emprise de son père au piédestal démesuré. Tout cela avec cette palette colorée dont on ne se lasse pas.

Au firmament étoilé brillait une lune rose lacérée par des barbelés tranchants qui hérissaient le mur de la cour, remarqua Oliver avant que la porte se referme sur eux. Deux hommes étaient assis à une table de réunion derrière la baie vitrée du bureau de Toogoog, deux hommes au problèmes capillaires évidents. Pode, petit mais haut placé dans la banque, tout de tweed vêtu, portait des doubles foyers sans monture et de maigres mèches partant toutes du même côté dessinaient des lignes de tramway sur son crâne. Lanxon, le costaud, ancien élève d’école privée avec oreilles en chou-fleur et clubs de golf sur la cravate, arborait une moumoute brune en paille de fer digne d’un présentateur de télévision.

John le Carré, Single & Single, Éditions du Seuil, 1999, 392 pages

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Ma visite à la méga vente de la Bibliothèque de Québec m’a fourni mes prochaines lectures. Mais un mot de l’expérience. Je participais pour la première fois à cet événement. Des milliers de volumes, dans tous les genres, étalés sur les tables. Un grain de sable en proportion du nombre de livres qui circulent dans le monde. Vertige! Alors que je ne croyais trouver là que des auteurs inconnus, des œuvres qui datent, des documents de peu d’intérêt, j’ai été agréablement surprise du choix qui s’offrait à moi. J’en suis revenue avec quelques livres pratiques, quelque-uns en lien avec mes projets d’écriture et quelques romans. J’ai entre autres déniché une biographie d’Emma Albani, cantatrice québécoise et étoile internationale de l’opéra au début du 20e siècle, œuvre de la mère de Marc Labrèche.

missionAu chapitre des romans, je sors tout juste de ma première rencontre avec John Le Carré, illustre écrivain anglais que je n’avais pas encore eu l’occasion de fréquenter. Le chant de la Mission m’a charmé dès que je me suis habituée à son ton ironique, à la vision naïve et un peu décalée de son héros, Bruno Salvador, Salvo pour les intimes. Né au Congo, fruit du péché d’un missionnaire catholique et d’une villageoise congolaise qu’il n’a pas connu, Salvo se retrouve bientôt seul, orphelin de père. Son statut de métis ne lui facilitera pas la vie et il développera un immense besoin d’être accepté et une passion immodérée des langues, celle-ci devant contribuer à celui-là.

Salvo, adulte, travaille comme interprète à Londres. Le renseignement britannique, un de ses employeurs, le met en relation avec des bailleurs de fonds occidentaux lesquels, sous prétexte de donner un coup de pouce au Congo, cherchent à conclure une entente avec des seigneurs de guerre africains et qui ont besoin pour l’opération des talents de Salvo. Il est alors impliqué malgré lui dans une machination d’un groupe anonyme, le Syndicat, visant moins à aider qui que ce soit qu’à s’en mettre plein les poches. Amoureux de son Congo natal, amoureux aussi d’une belle Congolaise fraîchement rencontrée, naïf et idéaliste, Salvo sera bien sûr bouleversé par la découverte des dessous de l’affaire et ne pourra se contenter d’empocher la grasse rétribution qu’on lui a promise.

En plus d’être un thriller captivant, Le chant de la Mission est également une dure leçon de sociopolitique internationale. L’auteur démonte les mécanismes de la corruption, la collusion de forces obscures qui, tels des chacals, s’enrichissent aux dépens du continent moribond. Des politiques et de grandes entreprises occidentales, complices des dirigeants africains achetables, pillent les ressources et laissent au peuple la pauvreté et la maladie. Le tout, narré par Salvo d’un ton alerte et teinté d’autodérision.

Mon éloquence naturelle eut une conséquence qui ni moi ni Philip, soupçonnai-je, n’avions prévue : le vieux Franco écarta d’un coup de coude sa béquille humaine pour enserrer mes deux mains dans les siennes. J’imagine qu’un Européen moyen y aurait tout bêtement vu un gros Africain en costume chatoyant s’efforçant de satisfaire à nos coutumes occidentales. Mais pas Salvo, l’enfant secret. Salvo retrouva en lui le protecteur autoproclamé de la Mission, connu par les frères et les serviteurs sous le surnom de Beau-Visage, forban et maraudeur solitaire, père d’innombrables enfants, qui se glissait dans notre Mission en brique rouge à la tombée de la nuit avec toute la magie de la forêt dans ses yeux, un antique fusil belge à la main, une caisse de bière et les deux pattes d’une proie fraîchement abattue dépassant de sa gibecière, après avoir parcouru trente kilomètres pour nous avertir d’un danger imminent.

John Le Carré, Le chant de la Mission, À Vue d’oeil, 2008, 485 pages

 

 

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La lecture n’en finit plus de m’enchanter. Quand suspense, connaissances, humanisme et plaisir esthétique s’amalgament entre deux couvertures, comment ne pas être subjuguée?

Ce dernier bonheur en date m’a été offert par un grand bonhomme dont je viens (à ma honte) de faire la rencontre : John le Carré. L’œuvre : La constance du jardinier.

jardinierTessa a été assassinée et Arnold est disparu. La situation plonge les membres du Foreing Office en poste à Nairobi dans l’eau chaude. Ainsi démarre l’histoire. Tessa, c’est la femme d’un diplomate du Foreing Office, avocate de formation, qui milite auprès des plus démunis du pays. Elle est secondée par Arnold Bluhm, médecin africain. Leur action les amène à découvrir la tragédie qui se joue sur fond de prescription d’un médicament supposé vaincre à peu de frais la tuberculose qui sévit encore dans certaines parties du monde. Si la molécule miracle produite par une pharmaceutique canadienne et mise en marché par une entreprise suisse est prometteuse, elle a cependant le défaut d’avoir été commercialisée trop vite. Et les Africains qui servent de cobaye à l’expérimentation meurent en grand nombre d’effets secondaires réfutés par des rapaces avides de profits. Tessa fait des pieds et des mains pour alerter les membres du Foreing Office afin que ceux-ci interviennent auprès des autorités compétentes et aptes à suspendre la commercialisation du produit, le temps de le mettre au point. Devant l’inertie des siens, Tessa s’adresse à d’autres instances, aux compagnies elles-mêmes, au gouvernement anglais, toujours sans succès. Il faut comprendre que ces révélations risquent d’éclabousser beaucoup de monde: les entreprises concernées, mais aussi les dirigeants corrompus du pays et certains hauts gradés du Foreing Office… Et voilà. On la fait taire à tout jamais. Le scandale serait peut-être étouffé si ce n’était de la constance du jardinier, Justin, le mari de Tessa tenu jusqu’à ce moment à l’écart des activités de sa femme.

Le livre nous en apprend beaucoup sur les rouages du pouvoir des grandes pharmaceutiques: magouillage des résultats de recherche et méthodes quelquefois terrifiantes de censure, silence des diplomates sur les entorses aux droits de la personne quand rien d’autre ne compte que les intérêts du pays qu’ils représentent, bâillonnement des scientifiques trop scrupuleux. En un mot, les dérives auxquelles peut mener la soif de profit. À ce sujet, voici ce qu’en dit l’auteur dans les notes de fin de livre:

Mais je peux vous dire une chose: à mesure que j’avançais dans mon périple à travers la jungle pharmaceutique, je me suis rendu compte que, au regard de la réalité, mon histoire est aussi anodine qu’une carte postale de vacances.

Et que dire du style de l’auteur. Époustouflant. Alerte. Brillant. Grinçant à l’occasion.

Gloria Woodrow était une de ces épouses modèles de diplomates résolues à toujours voir le bon côté des choses. Et si l’horizon ne s’éclaircissait pas, elle éclatait d’un rire franc et disait : «Eh bien, nous voilà tous dans le même bain!», cri de ralliement invitant les gens concernés à se serrer les coudes et à endosser sans se plaindre les misères de la vie. Fidèle ancienne des écoles privées qui l’avaient façonnée, elle les tenait régulièrement informées de son parcours et se repaissait des nouvelles de ses congénères. Pour l’anniversaire de la fondation, elle envoyait chaque année un télégramme de félicitations fort spirituel, généralement en vers pour que personne n’oublie qu’elle avait remporté le prix de poésie. Séduisante sans recherche, notoirement bavarde surtout lorsqu’il n’y avait pas grand-chose à dire, elle adoptait cette affreuse démarche dandinante qu’affectent les Anglaises de sang royal.

Paru en 2001, le roman a été adapté au cinéma en 2005. Sans avoir vu ce film, je pense qu’il n’a pu en subsister que l’ossature tant ce récit est construit sur les longs interrogatoires de divers protagonistes, interrogatoires qui livrent peu à peu toutes les clés de l’affaire.

Un grand livre. Un grand auteur.

 

John le Carré, La constance du jardinier, Éditions du Seuil, 2001, 450 pages, (version numérique)

 

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