Trois univers singuliers

Une fois de plus, la paresse m’oblige à condenser dans un même billet mes impressions de lecture. Je serai donc brève afin de retourner le plus vite possible aux belles lectures qui m’attendent.

Moi qui suis peu friande de nouvelles, j’ai quand même pris plaisir à Mort en lisière, un recueil de Margaret Atwood paru en 1991. J’y ai retrouvé l’imagination sans borne de l’auteure de La servante écarlate et son incomparable habileté à faire chanter la langue. 

Extrait

L’histoire est devenue celle de sa propre stupidité ou de son innocence, comme on veut, qui brille dans le lointain, d’une lumière douce, aux contours estompés. C’est une histoire qui ressemble à un objet venu d’une civilisation disparue, dont les mœurs nous sont devenues incompréhensibles. Pourtant, tous les détails matériels lui sont présents à l’esprit : elle voit encore le miroir ébréché dans la chambre, les toasts racornis au petit déjeuner, les herbes qui s’agitaient à la surface de la tourbière. De tout cela, elle se souvient parfaitement. À chaque fois qu’elle raconte l’histoire, elle a le sentiment d’y être plus présente. (p. 110)

Margaret Atwood, Mort en lisière, Robert Laffont, 1991, 255 pages

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Une amie m’a prêté Anna et l’enfant-vieillard de Francine Ruel. Une petite plaquette de 199 pages très aérées. Anna, c’est la mère d’un itinérant. Ce qui est le cas de l’auteure, qui ne s’en cache pas. Cette mère s’interroge, s’inquiète, se sent impuissante, coupable, essaie de lâcher prise. Le tout est évoqué avec une économie de mots pleins de délicatesse. 

Extrait

J’ai besoin de faire le deuil d’un enfant vivant. Et je ne sais pas comment faire ça. 

C’est ce qu’Anna a répondu à la dame assise en face d’elle quand celle-ci lui a demandé pourquoi elle venait consulter.

Un enfant qui vient de mourir et qu’on doit laisser partir, à qui on doit faire des adieux définitifs ; le corps qu’on doit mettre en terre ou envoyer à l’incinération, pour repartir ensuite avec ses souvenirs et son immense chagrin à jamais tatoués sur le cœur… Ça, elle pouvait arriver à l’imaginer, même si ça lui semblait être la chose la plus difficile à accomplir pour un parent. Mais quitter un enfant vivant, même si c’est pour son bien, comment arrive-t-on à faire cela ? (p. 11)

Francine Ruel, Anna et l’enfant-vieillard, Libre Expression, 2019, 199 pages

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D’autres amis m’ont prêté Un jardin de papier de Thomas Wharton, livre ayant été couronné du prix littéraire du Gouverneur général en 2006.

Un jardin de papier, c’est une drôle de bibitte. L’intrigue est touffue et affranchie du carcan de la vraisemblance. Disons qu’elle met en scène un éditeur d’une très grande ingéniosité qui sera entraîné dans un périple autour du monde qui lui fera faire de bien étranges rencontres et visiter de bien singuliers endroits. Disons encore que ça parle de création, de la magie du livre. Et de magie tout court, évoquant par moments l’univers d’Alice au pays des merveilles.

Extrait

Si l’on pouvait passer sans transition d’une pièce à l’autre, le comte insistait pour que ce phénomène ne s’étende pas aux classes sociales, ce qui compliquait d’autant le fonctionnement du château. Une fois l’heure et tant que durait la nuit, le lit du comte et celui de sa fille Irena sortaient de leur chambre provisoire pour errer sur leurs rails de fer, revenant le matin à leur point de départ. Le compte veillait à ce qu’au cours de ce vagabondage nocturne, aucun des deux lits ne s’approche des quartiers réservés à la valetaille. Pour leur part, les domestiques avaient appris à vaquer à leurs tâches de la façon la plus discrète possible. Leur présence rappelait constamment au comte qu’il n’était pas encore parvenu à élaborer un château doué d’un fonctionnement autonome, exempt de toute intervention humaine. (p. 37)

Thomas Warthon, Un jardin de papier, Alto, 2007, 488 page

L’Amérique cauchemardesque

Imaginez tout l’Est américain en pleine décrépitude. Le rust belt s’est répandu comme une lèpre. Les chômeurs se comptent par millions. Les rues sont hantées par les vandales, les voyous et les sans-abris. Tout le monde se méfie de tout le monde. Des gens vivent dans leur voiture, tels que Stan et Charmaine. Celle-ci a réussi à se dénicher un petit boulot à temps partiel comme barmaid, mais ces revenus et le modeste pécule qu’elle avait mis de côté sont insuffisants pour assurer la subsistance du jeune couple. Ils n’ont même pas assez d’argent pour rouler vers l’Ouest où la situation semble meilleure. Aussi, répondent-ils avec enthousiasme à l’invitation de participer à un projet qui leur garantit un toit et un travail. Par quel tour de magie ? 

Extrait

Ed ouvre grand les bras à la manière d’un téléprédicateur ; sa voix devient plus sonore. Puis, ajoute-t-il, les Positronistes se sont fait la réflexion — idée de génie — que si on réduisait les effectifs des prisonniers pour gérer les établissements pénitentiaires de façon rationnelle, ça donnerait des unités économiques viables où tous seraient gagnants. Ces unités généreraient des emplois dans la construction, dans la maintenance, dans le nettoyage, dans la sécurité. Des boulots à l’hôpital, dans la confection d’uniformes, de chaussures, dans l’agriculture, pour le cas où il y a des fermes à proximité ; une abondance de postes jamais démentie. Des villes de taille moyenne abritant de grands pénitenciers seraient à même de s’autofinancer et les habitants de ces agglomérations bénéficieraient d’un confort dévolu à la classe moyenne. Et si chaque citoyen se trouvait à être soit gardien, soit prisonnier, le résultat se traduirait par le plein-emploi : pendant qu’une moitié serait en prison, l’autre moitié aurait à garder les prisonniers d’une manière ou d’une autre. Ou bien à garder ceux qui les avaient gardés.

Et puisqu’il n’était pas réaliste d’escompter que cinquante pour cent de la population puisse se prévaloir d’une criminalité certifiée, il fallait pour plus de justice, que chacun se relaie : un mois en prison, un mois dehors. Qu’ils pensent aux économies, deux couples ou deux groupes de résidents par logement ! C’était le temps partagé porté à sa conclusion logique. (p. 65)

L’engrenage

Après une courte nuit de réflexion, Stan et Charmaine n’ayant plus rien à perdre (du moins le croient-ils) s’engagent donc dans l’aventure tout en sachant qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Personne ne retraverse le mur une fois sa signature apposée au bas du formulaire.

C’est le cœur qui lâche en dernier est une dystopie à la fois terrifiante et amusante. L’imagination sans borne de Margaret Atwood et son humour tout en finesse se conjuguent pour créer un univers crédible et des personnages attachants. Comme la vie n’est pas souvent conforme au modèle théorique, Stan et Charmaine se voient pris dans un engrenage qui pourrait bien les broyer. En dépit du beau rêve que leur a vendu Ed, le grand boss, ils découvrent petit à petit qu’il se trame bien des horreurs dans les zones obscures où grouillent les gens de pouvoir.

Atwood, tout en nous faisant sourire, gratte quelques-uns des bobos de l’Amérique : la surconsommation, les inégalités sociales et économiques, l’échec du néolibéralisme. Et elle pose une question : jusqu’à quel point sommes-nous prêts à mettre en péril notre liberté pour un bungalow et un carré de gazon ?

Margaret Atwood, C’est le cœur qui lâche en dernier, Robert Laffont, 2017, 444 pages

Captivante Atwood

Un rendez-vous manqué

Les festivités de fin d’année terminées, les livres reprennent leur plein droit. Ce début de janvier m’a permis de finir la lecture d’un bouquin commencée je ne sais plus quand et mise en veilleuse pour je ne sais plus quoi. Faut dire qu’il s’agit de Légendes d’automne, de Jim Harrison, comptant trois longues nouvelles dont Vengeance, L’homme qui renonça à son nom et Légendes d’automnes. Pour certains, Jim Harrison brille au firmament des plus grands et pour eux, il faut ABSOLUMENT avoir lu Légendes d’automne. Personnellement, si j’ai apprécié chacun de ces récits, ils ne me laisseront pas de souvenirs impérissables. Question de chimie, je suppose. 

Captive

Je m’empresse donc de vous parler de Captivede Margaret Atwood. Ce livre, je l’ai acheté à la va-vite, à l’aéroport, parce que je sentais que j’allais manquer de drogue pour supporter les quelque douze heures de transit entre Québec et Fort Lauderdale. La longueur du périple résultait de vols annulés en raison d’une tempête hivernale et d’un nouveau trajet comptant deux escales. Je vous assure que la durée du voyage s’en est trouvée considérablement réduite !

Les faits

Atwood s’est inspirée d’un fait divers du milieu du 19esiècle pour imaginer cette histoire passionnante, nous permettant de nous immerger dans les mœurs de l’époque avec un réalisme qui m’a paru sans failles. Véritable œuvre de fiction, Captive ne s’appuie pas moins sur une recherche exhaustive de la couverture du drame évoqué, la fouille des archives, la lecture de nombreux livres portant notamment sur l’état de la psychiatrie au milieu du 19e. La section des remerciements est à ce point de vue très impressionnante. Mais venons-en à ce fait divers.

Le 23 novembre 1943, à la nouvelle prison de Toronto, James McDermott était pendu haut et court pour le meurtre d’un gentilhomme et de sa femme de charge et néanmoins maîtresse, Nancy Montgomery. Grace Marks était pour sa part condamnée à perpétuité pour complicité. Or l’opinion publique était divisée sur la culpabilité de cette dernière. Certains étaient convaincus de son innocence, arguant des problèmes de santé mentale ou pas, et ont milité durant de nombreuses années pour obtenir sa libération. Voilà, en gros, pour les faits.

La fiction

Simon Jordan, aspirant psychiatre, décide de tenter d’élucider la question de la supposée démence de Grace. Il entreprend donc une série de rencontres qui amèneront Grace à raconter son histoire comme elle ne l’a jamais fait à ce jour. C’est tout l’univers des immigrants irlandais qui nous est offert ici, leur implantation au Canada ou aux États-Unis dont les frontières étaient à l’époque beaucoup plus poreuses qu’aujourd’hui. C’est celui des riches propriétaires terriens et industriels contre ceux qui dépendent d’eux, dont les nombreux domestiques à leur service. C’est aussi tout domaine de la psychiatrie de l’époque, des théories et approches qui se développent. Enfin, c’est le monde de l’incarcération (ici la prison de Kingston, en Ontario) qu’Atwood nous dépeint, un monde d’une extrême dureté censée faire payer chèrement aux criminels leurs fautes jugées avec plus ou moins d’impartialité.

Atwood nous guide avec grand art dans cette riche histoire de mœurs, réussissant à créer du suspense alors même que l’on connaît le dénouement du drame. 

Extrait

C’est un petit bonhomme taillé en poire — épaules étroites, petit ventre confortable pointant sous le gilet de tartan — avec un nez en forme de tubéreuse et grêlé et, derrière ses lunettes cerclées d’argent, deux yeux petits mais vigilants.

J’ai toujours beaucoup d’admiration pour ces écrivains qui savent, en quelques traits de plume, tirer le portrait de leurs personnages.

Captive m’a captivée ! Et je ne suis pas la seule, car le roman est adapté en série TV par Netflix.

Margaret Atwood, Captive, Robert Laffont, coll. 10-18, 1996, 623 pages

Terrifiant!

L’adaptation cinématographique de La servante écarlate a ramené dans l’actualité ce livre de Margaret Atwood publié en 1985 et m’a donné le goût de le lire, moi qui ai toujours été éblouie par la plume de cet auteur. Et voilà qu’à court de lecture, je tombe dessus dans la bibliothèque de ma fille où je suis recluse pour travailler à mon prochain roman et, par la même occasion, garder ses deux chats.

UnknownTerrifiant vous dis-je ! Atwood nous offre une vision de l’avenir à faire dresser les cheveux sur la tête et qui renvoie pourtant des échos singuliers de l’ère qui est la nôtre. D’ailleurs, l’auteure situe les événements rapportés par la narratrice vers la fin du 20e siècle, aux États-Unis, plus précisément dans le Maine. Les guerres civiles sur fond de religion déchirent l’Amérique depuis qu’un groupe a pulvérisé le Congrès américain et pris le pouvoir. Prenant supposément appui sur la Bible, la dictature féroce qui règne sur ce qu’on appelle Gilead tente d’éradiquer les vices de l’Ancien Monde, mais aussi de faire face une situation dramatique d’infertilité des femmes (dans cette logique vicieuse, le problème ne peut venir que d’elles !), de mortalité et de malformation des bébés, conséquence d’accidents nucléaires et d’une très grave pollution. Pour ce faire, une division draconienne des rôles est imposée aux femmes, entre autres, les Marthas (celles qui se chargent des tâches ménagères), les Épouses, les Servantes. Ces dernières, entièrement vêtues de rouge, n’ont pour seule fonction que de procréer à la place des épouses infertiles. Ces esclaves (il n’y a pas d’autres mots pour traduire leur réalité) ont trois chances de réussite, après quoi, c’est l’expulsion vers les colonies pour s’occuper de trier des déchets toxiques ou nucléaires. Dans ce monde « utopique », les Servantes n’ont plus le droit de lire, d’écrire ou de parler entre elles. Elles perdent leur prénom au profit d’un autre qui réfère à leur rattachement à une maison et qui peut donc être repris par celles qui vont leur succéder en cas de suicide ou de disgrâce.

Dans cet univers irréel, le temps des Servantes se traîne entre les nombreuses heures d’oisiveté où elles sont confinées à leur chambre, les quelques courses occasionnelles en dehors de la maison qui les héberge, l’assistance à des pendaisons ou à un rare accouchement. Malgré tout ce qui est mis en place pour éradiquer la personnalité de ces femmes, Defred lutte intérieurement pour ne pas perdre tous ses repères, pour ne pas oublier son passé, sa mère, son mari, sa fille, dont elle a été coupée pour devenir procréatrice. Elle combat le découragement qui lui susurre de baisser les bras, d’accepter la mission qui est la sienne, le goût du suicide. C’est à travers son témoignage bouleversant que nous est dépeint l’enfer créé par les hommes qu’on appelle Commandants, gardé par une police intraitable et omniprésente (les Yeux) et défendu par une armée tout aussi redoutable (les Anges). Mais petit à petit, on sent se dessiner les failles, la résistance sourde et secrète d’un réseau, la nostalgie des choses du monde ancien, le besoin de tendresse et d’amour.

Je n’en dirai pas plus puisque de toute façon aucun résumé ne saurait rendre avec justesse l’atmosphère de ce roman magistral, son émotion intense, sa beauté formelle. Je ne peux que vous inciter à le lire.

 

Margaret Atwood, La Servante écarlate, Robert Laffont, 1987 (pour la version française), 511 pages