Comme dans une cathédrale

Imaginez… Vous pénétrez dans l’ombre de Notre-Dame de Paris, avant l’incendie. Immédiatement, vous baissez le ton, vous ralentissez le pas. Vous admirez avec humilité les piliers et les voûtes de pierre grise doucement irisée par le soleil qui tombe des vitraux. Quelque chose en vous s’élève, s’élargit, oublie momentanément tout ce que la vie recèle de faux et d’artificiel.

Voilà un peu comment on se sent en pénétrant à pas lents dans le très beau roman de Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne.

Le propos

Nous sommes au début du 20e siècle, à Berne, en Suisse. Raimund Gregorius est professeur de langues anciennes dans un collège de sa ville. Celui qui, en dehors de ses cours, est constamment plongé dans les livres, si bien que d’aucuns l’ont surnommé Papyrus, aurait l’air aussi mort que les langues dont il est un grand spécialiste si ses élèves ne l’appréciaient pas autant. Un matin, il croise sur son chemin une jeune femme português qui semble vouloir se jeter en bas du pont qu’il traverse tous les jours. Cette rencontre fugace déclenche chez Gregorius une réaction extravagante. Cet homme routinier et prévisible à l’excès décroche son manteau de la patère et sort de sa classe au beau milieu d’un cours. Désorienté, il erre dans la ville et entre dans une librairie pour acheter un livre et un dictionnaire portugais. Le libraire lui donne alors à lire Un orfèvre des mots, de Amadeu Inacio de Almeida Prado. Quelques jours plus tard, Gregorius prend furtivement un train pour Lisbonne dans l’espoir de rencontrer cet écrivain dont il découvrira malheureusement la pierre tombale. La suite du récit est une sorte d’enquête sur la vie et la pensée de cet auteur dont le livre semble avoir été écrit pour Gregorius lui-même. Une enquête, mais surtout une quête intérieure d’un homme qui prend la mesure de tout ce qu’une vie laisse de possibilités non exploitées dans chaque être. En lui-même. Et qui cherche une route nouvelle pour le temps qui lui reste à vivre.

Ça parle de toutes les grandes questions existentielles : la vie, la mort, la foi, la religion, les liens familiaux, l’amitié, l’amour, la loyauté. C’est aussi un éloge de la lucidité, de la volonté (et de l’impossibilité) d’être fidèle à soi-même, coûte que coûte. 

Extraits

Je tremble à la seule idée de la violence involontaire et inconnue, mais inéluctable et irrésistible, avec laquelle des parents laissent en leurs enfants des traces qui, comme des cicatrices de brûlure, ne s’effaceront jamais. Les contours de la volonté des parents et la crainte qu’ils inspirent s’inscrivent avec un crayon de feu dans les âmes des petits, qui sont pleins d’impuissance et pleins d’ignorance sur ce qui leur arrive. Nous avons besoin de toute une vie pour trouver le texte gravé au fer rouge et pour le déchiffrer, et nous ne pouvons jamais être sûrs de l’avoir compris. (p. 205)

Qui voudrait sérieusement être immortel ? Qui voudrait vivre de toute éternité ? Comme cela doit être ennuyeux et insipide de savoir : ce qui se passe aujourd’hui, ce mois-ci, cette année, ne joue aucun rôle. Vont venir encore un nombre infini de jours, de mois, d’années. Un nombre infini, littéralement. S’il en était ainsi, quelque chose importerait-il encore ? (p. 326)

Vraiment un magnifique livre pour qui aime parfois cheminer lentement dans des lieux ombragés.

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, Maren Sell Éditeurs, coll. 10/18, 2006 pour la traduction française, 510 pages