Les yeux dans les arbresđŸ©·

L’Ă©criture d’une Ɠuvre telle que Les yeux dans les arbres exige deux conditions. La premiĂšre : connaĂźtre l’Afrique de l’intĂ©rieur. La deuxiĂšme : ĂȘtre poĂšte. Quel livre, mes amis! Bouleversant.

Le pasteur Price obtient un mandat d’un an dans un village reculĂ© du Congo. Il y part avec sa femme et ses quatre filles qui n’ont pas demandĂ©, elles, Ă  sauver les Ăąmes des Africains. Mais ont-elles le choix? Elles suivent. Tout dans cette expĂ©rience est un choc auquel chacun des membres de la famille s’adaptera Ă  sa façon. Cette Ɠuvre est aussi une illustration magistrale de la collision frontale que fut la rencontre de l’Occident et de l’Afrique au temps des grandes explorations, des cicatrices profondes qui en ont rĂ©sultĂ© et que des puissances telles que l’AmĂ©rique ont continuĂ© Ă  envenimer aprĂšs l’accession Ă  l’indĂ©pendance des anciennes colonies.

J’en arrive à penser que je vis au milieu d’hommes et de femmes qui ont compris de tout temps que leur existence entiùre avait moins de valeur qu’une banane pour la plupart des Blancs.

arbres

Avec une habiletĂ© consommĂ©e, sans jamais ĂȘtre didactique, Barbara Kingsolver construit une mĂ©taphore oĂč chacun des personnages est porteur d’une vĂ©ritĂ© plus grande que lui. Ainsi, le pĂšre, revenu psychologiquement bousillĂ© de la DeuxiĂšme Guerre mondiale, rappelle l’aveuglement du colonisateur qui veut plier l’autre Ă  sa vision du monde. La mĂšre est prise en Ă©tau entre l’obĂ©issance au mari et le dĂ©sir de protĂ©ger ses filles, parfois sans succĂšs, tant du pĂšre que des dangers sans nombre de cette terre souvent inhospitaliĂšre, entre sĂ©cheresse, famine et pluies diluviennes, Ă©pidĂ©mies, serpents et crocodiles. Quant aux filles, meurtries ou grandies par l’expĂ©rience africaine, chacune tire son Ă©pingle du jeu comme elle le peut. Chose certaine, chacune est profondĂ©ment changĂ©e par cette incursion dans l’inconnu. Elles incarnent tant le rejet que l’amour des ĂȘtres qui occupent ce continent. Ce sont ainsi le destin des individus et le destin d’un peuple qui s’entrecroisent et se parlent.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi, chantaient-elles, ces mĂšres qui chancelaient le long de notre route Ă  la suite de petits cadavres Ă©troitement empaquetĂ©s, ces mĂšres qui se traĂźnaient erratiques sur les genoux, la bouche bĂ©ante comme une dĂ©chirure dans une moustiquaire. Cette bĂ©ance! Ce trou dĂ©chiquetĂ© dans leurs esprits qui laissait entrer et sortir ces envols de petits supplices. MĂšres aux yeux serrĂ©s fort, sombres muscles des joues nouĂ©es, tĂȘtes battant d’un cĂŽtĂ© sur l’autre tandis qu’elles passaient.

Le style de Barbara Kingsolver est Ă©poustouflant de crĂ©ativitĂ©, de poĂ©sie et aussi d’humour, merveilleusement traduit de l’amĂ©ricain par Guillemette Belleteste. La mĂšre et chacune des filles sont tour Ă  tour narratrices et chacune des cinq possĂšde une voix singuliĂšre, reconnaissable dĂšs les premiĂšres lignes. Lorsqu’on Ă©crit soi-mĂȘme, on sait ce que ça exige, combien il faut habiter et aimer chacun de ses personnages. Un tour de force.

Ce bouquin est un grand roman. Un bonheur de lecture rare.

Barbara Kingsolver, Les yeux dans les arbres, Rivages, 2001, 660 pages.


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