D’entrée de jeu, je recommande la lecture de Sorj Chalandon, n’importe lequel de ses onze bouquins parus à ce jour. Le dernier en liste, Le livre de Kells, est présenté comme une autobiographie romancée des quelques années turbulentes vécues par l’auteur, de la fuite de la maison paternelle à l’entrée au journal Libération. Les éléments de fiction introduits dans ce récit n’enlèvent rien au fait qu’il s’agit de [l]a vérité vraie, protégée par une fiction appropriée, tel que mentionné par l’auteur en quatrième de couverture.

Au début de 1970, Kells, pseudonyme de celui qui s’appelait à l’époque Georges Chalandon et qui optera plus tard pour le prénom de Sorj, fuit Lyon. Il a 17 ans. Avec sa preuve d’émancipation en poche (la majorité est alors fixée à 21 ans en France), il prend la route et se retrouve bientôt à Paris, où il goûtera à la dure réalité de la rue durant presqu’un an. Il est alors pris sous l’aile d’un mouvement d’extrême gauche, la Gauche prolétarienne, sous l’égide de laquelle il participera occasionnellement à des actions violentes. Ces quelques années au sein de ce mouvement lui procureront le sentiment d’appartenir à une vraie famille et une compréhension des dures réalités du monde ouvrier et des marginalisés auxquels il se sent appartenir par son enfance difficile.
L’odeur d’une mère aurait suffi à me rassurer. Me réfugier dans des brins de lavande à la nuit tombée. Me griser de jasmin. De tout ce qui me parlerait d’elle, de moi. De nous. J’aurais voulu reconnaître sur elle le satin de ma propre peau. Mais pas de senteur, chez nous. Aucune. À part celle de la soupe aux légumes, le dimanche soir, qui sifflait de la soupape de la vieille cocotte. Et aussi les relents d’encaustique, mélange de miel et de térébenthine qui rappelaient les heures que ma mère avait passées à genoux sur le parquet. Je n’ai pas connu l’odeur du bonheur. J’appris celle du malheur, de la sueur, du linge mal séché, de la peur, de la pisse. Et aussi de la merde contre les murs des villes. Je connais le tabac froid, le mauvais alcool sur les lèvres qui cherchent les miennes. Je connais l’odeur du vomi, celle du bout de la nuit. Je connais les odeurs du crépuscule, de la mort aussi, je crois. Je connais les effluves de la misère, la puanteur du mensonge et de la trahison.(p. 128)
Malgré la noirceur de ce paragraphe, choisi pour l’efficacité et la beauté de la plume de l’auteur, le récit qui nous est proposé n’est pas que sombre. Il en émane de l’humanité et de l’espoir. Il raconte le sauvetage d’un naufragé de l’enfance.
Sorj Chalandon, Le livre de Kells, Grasset, 2025, 380 pages.








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