Lecture de voyage (suite)

De Victoria à Vancouver, j’ai dévoré un John Grisham que des amis m’avaient chaudement recommandé: L’ombre de Gray Mountain. Si le titre évoque une aventure sentimentale dans un décor idyllique, le propos de l’auteur est tout autre. Pas de romance dans cette œuvre aussi noire que les poumons des travailleurs du charbon et que la conscience des magnats du charbonnage, du moins ceux que l’auteur met en scène. Lequel, soit dit en passant, aime faire œuvre utile en s’adonnant à la fiction et signe des romans engagés et très documentés.

Nous sommes en 2008. La crise des surprimes sévit. Samantha Kofer, jeune avocate brillante et ambitieuse, est remerciée de ses services par une grande firme d’avocats qui œuvre dans le domaine de l’immobilier. Le «deal» qu’on lui propose est de consacrer un an à faire du bénévolat comme avocate, le temps que la crise s’estompe et qu’on puisse la réengager. Sonnée, déboussolée, Samantha se retrouve dans un trou perdu des Appalaches où elle prend la mesure d’une sombre réalité de son pays, soit l’exploitation du charbon à ciel ouvert et ses dommages collatéraux – les victimes de la pneumoconiose du mineur de charbon, la contamination de la nappe phréatique, la destruction du paysage, pour n’en nommer que quelques uns. Samantha sera entraînée malgré elle dans la guerre que mènent quelques avocats locaux peu argentés mais plutôt téméraires contre les riches et invulnérables compagnies du charbonnage.

Dès qu’une compagnie minière a le feu vert, c’est de la folie. Elle ne pense qu’au charbon, rien d’autre ne compte. Ils détruisent tout sur leur passage: les forêts, le bois, la faune, la flore. Et ils éliminent quiconque se met en travers de leur chemin – les propriétaires, les habitants, les inspecteurs du travail, les politiciens, et surtout, bien sûr, les contestataires et les écologistes. C’est une véritable guerre et on ne peut pas être neutre.

Comme d’habitude, le style de Grisham est direct, précis, sans effet de robe. Son but est tout autant de raconter une bonne histoire que de révéler à ses concitoyens et au monde entier les dérives d’une industrie délétère. Et c’est pleinement réussi.

John Grisham, L’ombre de Gray Mountain, JCLattès, 2015.

Lectures de voyage

Un petit mot, en vitesse, depuis Victoria B.C., au sujet de mes lectures de voyage. En prévision d’un périple d’une quinzaine de jours dans l’Ouest canadien, j’avais téléchargé deux bouquins sur ma liseuse. J’ai commencé à lire le premier à l’aéroport de Québec et l’ai terminé au dessus du Manitoba. 😳

Il s’agit de Amsterdam de Ian McEwan, un auteur que j’aime beaucoup. Deux amis de longue date se retrouvent au décès de leur ex-maîtresse commune. Vernon Hallyday est rédacteur en chef d’un journal, Clive Linley, compositeur de musique. Chacun est ambitieux, imbu de lui-même, préoccupé de son succès au point de marcher sur ses propres valeurs morales tout en défendant à tout crin ses agissements. Or les circonstances les entraîneront à Amsterdam, dans un spirale infernale.

Comme à son habitude, McEwan prend son temps, préfère les détails aux rebondissements, construit avec minutie les rouages par lesquels ses personnages seront happés. Amsterdam n’est mon livre préféré de cet auteur, mais ça reste une lecture captivante.

Mon deuxième bouquin a duré un peu plus longtemps, mais pas assez pour agrémenter mon voyage de retour. Je n’avais jamais lu Liane Moriaty, mais j’avais son nom inscrit dans ma liste de livres. Un peu, beaucoup, à la folie met en scène trois couples, plus ou moins voisins et qui se retrouvent pour un barbecue qui bouleversera la vie de chacun des protagonistes. On sait d’entrée de jeu que les choses ont mal tournées lors de cette fatidique soirée. De chapitre en chapitre, d’un aller retour constant entre le présent et ce passé si récent, l’auteure décrit la journée depuis son début, du point de vue de chacun des personnages, ce qui inclue aussi une jeune fille de 10 ans, distillant les indices à la manière du supplice de la goutte d’eau.

La force de Moriaty, c’est la psychologie fouillée des personnages, leur caractère distinct, leur complexité, leurs ambiguïtés, leur colère et leur tendresse. Intéressant.

Pour ma dernière semaine, j’ai téléchargé L’ombre de Gray Mountain de John Grisham, qu’on m’a chaudement recommandé. Je vous en reparlerai.

Deux fruits de ma récolte

Du bonbon

Parmi ma récolte de livres, lors de la grande vente annuelle de la Bibliothèque de Québec, je suis tombée sur Les Dames de Rome de Françoise Chandernagor sans réaliser qu’il s’agissait de la suite d’un roman que j’avais beaucoup aimé : Les Enfants d’Alexandrie. Alors que ce premier tome nous faisait vivre la dernière année de gloire de Cléopâtre à travers le prisme de sa seule fille, Séléné, la suite nous plonge au cœur du règne d’Octave Auguste. Cléopâtre et Marc Antoine, vaincus, se sont donné la mort. Le frère aîné et futur époux de Séléné a été assassiné et les enfants survivants ont été amenés à Rome pour y être exhibés et exécutés. Mais c’est compter sans Octavie, la sœur d’Octave, qui convainc celui-ci de lui laisser les enfants. Celle qu’on appelle la première dame de Rome collectionne les marmots. C’est donc parmi une meute de frère, demi-sœurs, cousins, cousines, étrangers, que Séléné vivra de 10 à 20 ans, dans une sorte de captivité sans barreau, mais surtout sans avenir, elle, la fille de la reine maudite.

Encore une fois, l’auteure marie avec bonheur histoire et fiction.

À la fin du récit et presque aussi intéressantes que le roman, les notes de l’auteur, une trentaine de pages, départagent les faits historiques de la fiction. Entre deux ou plusieurs opinions des historiens, l’auteure explique ses choix. 

Pas de doute que je lirai le dernier tome de cette trilogie, L’homme de Césarée.

Françoise Chandernagor, Les dames de Rome, Albin Michel, 2012, 440 pages

Étonnante déception

Juste avant Les dames de Rome, j’ai lu, pardon, essayé de lire Un amant naïf et sentimental de John le Carré. Étonnant, mais pour la première fois, un roman de cet auteur que j’adore m’est tombé des mains après une centaine de pages. Juste pour votre bénéfice, des fois que ce genre de livre vous ferait saliver, en voici quelques bribes. Un riche industriel anglais visite, en cachette de sa femme, un manoir décrépit qu’il souhaite acquérir. La maison est squattée par un couple absolument étrange. Une relation improbable s’établit entre les trois protagonistes, donnant lieu à des échanges presque surréalistes. Et ça dure sur une centaine de pages… Je ne vous en dis pas davantage, sinon que même la couverture du livre me déplaît.

J’aurais aimé vous mettre un lien vers une critique littéraire plus instructive que ces quelques mots, mais elles ne sont pas légion.

John le Carré, Un amant naïf et sentimental, Seuil, 1972, 475 pages 

La promesse rompue

Antonine Maillet a rompu une promesse. Bien qu’elle avait juré de ne jamais entrer [elle]-même dans la galerie de [s]es créatures, la voilà qui publie ce récit de vie, ces récits plutôt, sous forme de 21 brefs chapitres qui peignent des expériences significatives, depuis la petite enfance jusqu’au grand âge. Ce Clin d’œil au Temps qui passe, c’est le cadeau qu’elle s’offre, et nous offre, pour souligner ses 90 ans. Pour notre plus grand bonheur !

C’est du Antonine Maillet pur jus, avec sa langue truculente et indomptée, sa poésie facétieuse, son regard unique sur les gens et les choses. Deux extraits pour vous mettre l’eau à la bouche.

Extrait

J’admets toutefois que ma propre vie galopait à vitesse excessive. Tout ce temps à rattraper, quelle chevauchée ! J’ai eu l’impression de vivre la décennie 1970 juchée sur un fougueux cheval de bataille. Plus le temps de couper les cheveux en quatre, ni d’attendre que le fer soit chaud avant de la battre, ni de remettre les bœufs devant la charrue. Trop de chats à fouetter, j’ai lâché les proverbes. Et j’ai fermé les yeux puis fouillé l’arrière de mon cerveau, comme en cet instant qui avait précédé la naissance de la Sagouine. Il était là, le Temps qui passe, le gong au bout du bras, prêt à sonner les heures, les minutes, les secondes, demi-secondes, le présent… le seul trésor que je possédais : l’instant présent. Et, encore un coup, j’ai arrêté le Temps qui m’a rendu sur l’heure trois syllabes : Pé-la-gie

On se souviendra (ou en apprendra) qu’Antonine Maillet a décroché le Goncourt avec ce roman : Pélagie-la-Charrette.

À propos de l’irruption de La Sagouine (un petit extrait pour le bonheur des oreilles) sur les planches du Rideau Vert…

Extrait

On a déjà amplement parlé de la suite. Mais ma suite à moi, mon moi-moi qui n’avait pas fini de sécher sur la corde à linge, qui ballottait aux vents de nordet et de suroît, se faufilait entre les souvenirs et les rêves, entre la prose et la poésie de l’existence, ce moi-là venait d’apercevoir de minuscules failles dans l’horizon. Les petits de taille ont d’ordinaire l’avantage de l’œil prime et de l’oreille bien pendue. Du nez surtout, le sens le plus aigu chez les gens de ma profession. Comment voudriez-vous qu’on puisse sentir autrement l’avenir du bon bord.

Voilà, je n’en révèle pas plus. Du bonbon.

Antonine Maillet, Clin d’oeil au Temps qui passe, Léméac, 2019, 171 pages

Profondeur du mal-être

Quand la sonde ne rencontre que de l’absence

De tous les romans d’Henning Mankell que j’ai eu le bonheur de lire, Profondeurs me semble le plus sombre. Le personnage principal, Lars Tobiasson-Svartman, hydrographe, est aussi glaçant que la Baltique qu’il sonde, à la recherche des routes maritimes où pourront se camoufler les navires suédois en cas d’urgence. Nous sommes en 2014. La guerre est imminente. La Russie et l’Allemagne jouent au chat et à la souris au large des côtes de la Suède qui vacille entre engagement et neutralité. Alors Lars plonge sa sonde, son objet fétiche, et mesure la profondeur des fonds marins, comme il mesure toute chose. Un véritable trouble obsessif compulsif, doublé d’une violence à peine contenue, d’une absence aux autres et à lui-même.

La plus grande distance à laquelle je dois me mesurer, c’est celle qui me sépare de moi-même. Où que je sois, la boussole pointe de toute part vers l’intérieur de moi-même.

Toute ma vie j’ai usé de faux-fuyants et de détours pour essayer d’éviter de me retrouver face à moi-même.

Je ne sais pas du tout qui je suis, et je ne veux pas le savoir.

Lars est marié à Kristina Tacker qu’il croit aimer, bien qu’il soit conscient de sa fragilité et de la précarité de leur union.

Sa vie est un lent naufrage, pensa-t-il. Un jour, elle m’entraînera avec elle vers le fond. Un jour, elle ne sera plus le couvercle posé sur le gouffre où je vacille.

Or, voilà qu’un jour, en sondant les échancrures de la côte, il aborde une petite île d’allure sauvage et y découvre une veuve, Sara Fredrika, qui y subsiste à la force de ses bras et de son désespoir. Lars devient obsédé par cette femme. Commence alors une relation épisodique qui entraîne tous les personnages dans une dangereuse spirale.

La marque des grands

Par son style limpide et efficace, par l’habile évocation de détails qui n’ont rien d’anodin, par l’attention portée au choix des mots, Mankell crée une atmosphère angoissante qui nous étreint du début à la fin du récit. Comment arrive-t-il malgré tout à nous inspirer une certaine sympathie pour ce personnage odieux à bien des égards ? Peut-être parce que l’auteur sait aussi nous en dévoiler l’extrême vulnérabilité et sa lutte intérieure contre la redoutable menace du monde extérieur.

Si vous aimez les romans faisant la part belle à l’intériorité des personnages plutôt qu’aux rebondissements, ce livre vous plaira.

Henning Mankell, Profondeurs, Seuil, 2008, 344 pages

D’autres critiques chez Télérama, chez Mediapart et Radio-Canada

Vaticanum

En bref

Un pape qui n’est pas nommé (mais on ne peut s’empêcher de penser à François) est enlevé par une cellule de la République islamique. Il n’en faut pas plus pour que beaucoup prêtent foi aux prophéties selon lesquelles le pape actuel serait le dernier. Il se trouve que l’historien et cryptanalyste, Tomás Noronha, bien connu des lecteurs de J. R. Dos Santos, venait tout juste de se voir confier par le Saint-Père une enquête informelle sur un vol de documents dans les locaux du Vatican. Tomas se plonge aussitôt, tête baissée, dans la recherche du pape, recherche ponctuée d’obstacles et de découvertes surprenantes sur la marche des affaires à la Banque du Vatican.

Haletant

Vaticanum, du prolifique Dos Santos, nous entraîne dans une course contre la montre véritablement haletante. Mais qui connaît cet auteur sait que son premier but est pédagogique. Mêlant fiction et réalité, il tente, dans ses romans, de faire le tour d’un dossier, ici les pratiques criminelles de certains grands argentiers de l’Église. La masse d’information que Dos Santos veut livrer à ses lecteurs a parfois pour effet de ralentir la cadence du récit et même de provoquer des invraisemblances, notamment sur le plan temporel. Ceci étant dit, j’ai dévoré cette histoire malgré les changements de rythme et quelques tics d’écriture un peu agaçants à la longue.

Extrait

Nous sommes devant une absence absolue de contrôle des dépenses, bon nombre desquelles n’ont d’ailleurs aucun sens pour une institution qui a vocation à aider les pauvres. Les cardinaux de la curie, par exemple, vivent confortablement dans des logements luxueux de quatre cents à six cents mètres carrés, dans les quartiers les plus chers de Rome. Leurs appartements ont des salles d’attente, des antichambres, des salles de réception, des salons de thé, des salles de prières, des bureaux, des bibliothèques…

Mise en garde

Le tableau que dresse Dos Santos de la gestion des finances du Vatican, tableau rigoureusement appuyé par une documentation exhaustive, achève de miner la crédibilité d’une Église dont les méfaits sexuels ne cessent de remonter à la surface. Avis aux lecteurs réticents à remettre en question leur estime de cette antique institution.

J. R. Dos Santos, Vaticanum, HC Éditions, coll. Pocket, 2017 pour l’édition en langue française, 740 pages

L’ignorance

Je ne sais plus d’où me vient ce petit livre de Kundera, L’ignorance. On me l’a sans doute donné… Pas certain que je l’aurais acheté, n’étant pas particulièrement entichée de cet auteur par ailleurs adulé par tant de lecteurs. Je me souviens d’avoir lu L’insoutenable légèreté de l’être sans pour autant avoir été conquise. La sensibilité des écrivains et des lecteurs n’est pas toujours compatible. Et c’est tant mieux ! 

En bref

Ceci étant dit, j’ai bien aimé L’ignorance, petit roman sur l’exil, sur la mémoire. Après la chute du communisme en Tchécoslovaquie, deux expatriés reviennent visiter leur famille et leurs amis, voyage qui les confronte à leur départ et au possible retour. Le récit est surtout le fait des réflexions intimes de l’un et de l’autre, de leur ambivalence, de leur compréhension des années d’exil revues à la lumière du présent. Il en résulte un texte d’une simplicité et d’une complexité extrêmes, tout ensemble concis et foisonnant, réduit à l’essentiel et cependant fourmillant de significations, de suggestions, de surprises et de digressions de toutes sortes […] écrit François Ricard, dans la postface.

Extrait

Depuis son séjour à l’hôpital de montagne, la viande lui rappelle que son corps peut être découpé et mangé aussi bien que le corps d’un veau. Bien sûr, les gens ne mangent pas de chair humaine, cela les effraierait. Mais cet effroi ne fait que confirmer qu’un homme peut être mangé, mastiqué, avalé, transmué en excréments. Et Milada sait que l’effroi d’être mangé n’est que la conséquence d’un autre effroi plus général et qui est au tréfonds de toute la vie : l’effroi d’être corps, d’exister sous la forme d’un corps.

L’expérience du lecteur

De la postface de Ricard, je retiens aussi cette réflexion qui a jeté une lumière bienvenue sur ma propre expérience de lectrice.

Ce tour de force formel que constituent les romans français de Kundera n’est pas seulement une grande innovation sur le plan esthétique. C’est aussi la solution nouvelle qu’apporte un artiste chevronné à ce qui constitue l’un des problèmes séculaires du roman : la mémoire limitée et défaillante du lecteur. Lire un roman, en effet, c’est toujours plus ou moins le « dévorer », c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, oublier ce qu’on lit à mesure qu’on le lit, négliger le détail des phrases, des scènes et des pensées, si frappantes qu’elles nous paraissent sur le coup, pour n’en retenir qu’un pâle résumé permettant la poursuite de notre lecture. De sorte que, malgré la meilleure volonté du monde, nous sommes fatalement des lecteurs myopes et distraits. Et nous le sommes d’autant plus que le temps de notre lecture s’allonge et que le contenu du roman que nous lisons est riche et varié.

Kundera, L’ignorance, Gallimard, coll. Folio, 2003 pour l’édition française, 237 pages

Le lauréat, le maître et la star

Le lauréat

Dernier opus de mon merveilleux cadeau de Noël, Sept vies, dix-sept morts est un recueil de nouvelles auréolé du Prix du livre d’Ottawa. Alain Bernard Marchand y conjugue la filiation et la mort en plusieurs temps et divers lieux.

Je ne suis pas particulièrement amatrice de nouvelles, heurtée par la disparition trop rapide de personnages auxquels j’aurais aimé m’attacher. Agréable à lire, ce bouquin ne me laissera pas un souvenir impérissable malgré le soin que son auteur a mis à l’écrire.

Extrait

La chambre chaulée louée chez le tavernier, les volets percés d’ancres de la petite fenêtre par où elle voyait partir et revenir les bateaux, les draps qui sentaient le thym sauvage entre lesquels s’était glissé le garçon de café à côté d’elle. Les fous rires qu’ils avaient quand le pope à barbiche passait les mains dans le dos devant les bustes de marbre de l’échoppe de souvenirs. Les poèmes de Theodorakis qu’il lisait à plat ventre dans le sable chaud en élevant et baissant la voix. Les baignades tout de suite après dans une eau indiscernable du ciel. Ces images, comme la jeunesse, n’avaient duré qu’une saison, mais s’étaient gravées dans sa mémoire.

Alain Bernard Marchand, Sept vies, dix-sept morts, Les herbes rouges, 2018, 201 pages

Le maître

Philip Roth. J’avoue que j’éprouvais une certaine appréhension à me frotter à l’œuvre de ce maître, et pour cause. Car elle est complexe et exigeante. Mais quel bonheur de lecture tout de même ! La tache est ma première incursion dans le corpus de ce grand écrivain américain mort en mai 2018, laissant derrière lui un recueil de nouvelles et 22 romans.

En bref

La tache raconte l’histoire de Coleman Silk, professeur et doyen d’université d’une petite ville américaine, poussé à la démission par des accusations de racisme basées sur une mésinterprétation des faits. Après une période de révolte intense, le septuagénaire tombe en amour avec une femme de ménage de l’université, de moitié son âge, offrant ainsi à ses détracteurs une autre bonne raison de le dénigrer. Cet amour sera aussi l’occasion pour lui de partager un secret sur sa véritable identité…

Peu de suspense dans ce long récit aux nombreuses digressions. Mais un portrait sans concession de ce que Roth appelle la tyrannie des convenances.

Extrait

En ce milieu d’année 1998, lui-même demeurait incrédule devant le pouvoir et la longévité des convenances américaines ; et il considérait qu’elles lui faisaient violence ; le frein qu’elles imposent toujours à la rhétorique officielle ; l’inspiration qu’elles procurent à l’imposture personnelle ; la persistance presque partout de ces sermons moralisateurs dévirilisants […] 

Philip Roth, La tache, Gallimard, coll. Folio, 2002 pour la traduction française, 480 pages

La star…

… n’est nul autre que Guillaume Musso, l’auteur actuellement le plus lu par les Français. Un écrivain que sa trop grande popularité me faisait considérer avec méfiance et auquel je ne m’étais jamais intéressé avant la sortie de son dernier roman : La vie secrète des écrivains. Ce n’est cependant pas ce titre intrigant qui me l’a fait acheter, mais l’étonnement admiratif de François Busnel, animateur de La grande librairie, étonnement qui laissait percer un déficit d’estime pour cet auteur. Ceci étant dit, je me suis laissée influencer et je ne l’ai pas regretté.

En bref

Le très mystérieux Nathan Fawles a abruptement cessé d’écrire vingt ans plus tôt après que ces trois premiers romans lui aient apporté la gloire. Il vit retiré dans une maison peu accessible, sur une île de la Méditerranée, et reçoit les importuns à coups de fusil. Cependant, le meurtre sordide d’une femme retrouvée sur une des plages de l’île obligera l’écrivain à sortir de sa réserve et à faire face à son destin.

La vie secrète des écrivains constitue un tour de force nous offrant à la fois un polar implacable, au récit serré et nerveux, et une démonstration plus que brillante des mécanismes de l’inspiration qui préside à l’écriture d’un roman, et ce, sans lourdeur aucune. Les réflexions de l’auteur sur les vertus de la lecture et sur les exigences de l’écriture courent tout au long du livre et en lient les composantes. Chaque chapitre s’ouvre sur la citation d’un auteur célèbre pour ensuite en faire la démonstration, mine de rien. Les références littéraires foisonnent sans nuire jamais à la tension montante du drame. 

Ce roman de Musso est jouissif tant pour l’adrénaline qu’il nous injecte, nous incitant à sauter des mots, voire des bouts de phrases au complet, que pour l’agilité avec laquelle l’auteur s’amuse à démonter devant nous les rouages de la fiction. Très fort.

Extrait

Soudain, une nuit polaire s’abattit sur Fawles. Alors il comprit tout et se sentit en très grand danger.

Très vite, il se leva pour rejoindre le salon. Au fond de la pièce, à côté des racks métalliques qui servaient de porte-bûches, se trouvait le meuble taillé dans du bois d’olivier dans lequel il rangeait son fusil. Il ouvrit le placard et constata que l’arme n’était plus à sa place. Quelqu’un s’était emparé du fusil orné du Kuçedra. L’arme maudite, celle de tous les outrages, celle qui était à la source de tous ses malheurs. Il se rappela alors cette vieille règle d’écriture : si un romancier mentionne l’existence d’une arme au début de son récit, alors un coup de feu sera obligatoirement tiré et l’un des protagonistes mourra à la fin de l’histoire.

Comme il croyait aux règles de la fiction, Fawles eut la certitude qu’il allait mourir. Aujourd’hui même.

Une seule critique : le roman est trop court. 

Guillaume Musso, La vie secrète des écrivains, Calmann Levy, 2019, 348 pages

Remonter l’histoire

Taqawan, c’est le nom [d’] un saumon qui revient dans sa rivière pour la première fois. C’est aussi le titre d’un petit roman singulier et bouleversant d’Éric Plamondon, prix France-Québec de littérature. Mais il est difficile de parler d’un livre d’une facture aussi originale.

La trame de fond

En trame de fond, il y a un événement historique. En juin 1981, quelques 500 policiers venus de Québec et de Montréal interviennent sur la réserve de la Restigouche pour obliger les Mi’gmaq, 150 pêcheurs, à retirer leur filet de pêche de l’estuaire de la rivière. La démonstration de force s’avère d’une insupportable brutalité.

Côté fiction, l’histoire met en scène une adolescente de la réserve, Océane, qui s’en prend aux forces de l’ordre après avoir assisté au traitement sauvage subi par son père. Elle sera violée par trois policiers, puis recueillie par un garde-pêche démissionnaire après qu’il eut été obligé de participer à l’attaque des Mi’gmaq. Mais les problèmes d’Océane ne s’arrêtent pas là et l’action rebondit avec force pour se conclure en une apothéose jouissive digne d’un grand roman policier.

Une fresque

Le récit fictif est entrecoupé de nombreux fragments historiques, géographiques, ethnographiques, politiques, zoologiques. Ça parle aussi de coutumes ancestrales, de l’histoire immémoriale de la pêche au saumon, de juridictions provinciales et fédérales, de recette aux huîtres ! Et curieusement, aucun de ces apartés (qui, en réalité, n’en sont pas) ne nuit à l’intérêt du lecteur. Bien au contraire. Les 67 courts chapitres dessinent une grande fresque qui réassemble les morceaux du puzzle nous permettant de comprendre un peu mieux le drame des Amérindiens et leur lutte pour redéfinir leur place sur le territoire et y vivre dans la dignité.

Extrait

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu’on leur a pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. On a voté des lois pour qu’ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.

Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n’a pas marché. Ils n’ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L’homme blanc a voulu imposer à l’Indien en un siècle ce qu’il a mis des millénaires d’évolution à développer et à intérioriser : agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon.

Éric Plamondon, Taqawan, Le Quartanier, 214 pages

Les faces obscures du pouvoir

                     

Le propos

Candice, 20 ans, sillonne les rues de Londres sur son vélo de coursière pour payer ses cours de théâtre. Le reste de son temps, elle le passe en répétition avec sa troupe, que des filles, pour jouer Richard III de Shakespeare. C’est l’hiver 1978-1979, l’hiver du mécontentement en Angleterre alors que les grèves se multiplient et qu’une femme, Margaret Thatcher, se prépare à prendre le pouvoir.

L’hiver du mécontentement est une longue réflexion sur le pouvoir et sur ses dérives. Alors que Candice médite sur la nature du personnage qu’elle aura à incarner, Richard III lui-même, sur sa violence et son despotisme, le narrateur nous décrit en parallèle l’enchaînement des événements qui conduiront à l’écrasement des grévistes dans la poigne de la Dame de fer. Le point de bascule d’un monde à l’autre, le nôtre.

Violence du pouvoir, violence dans la traînée du passé colonial, violence de la révolte des travailleurs.

C’est aussi du pouvoir des hommes tout court qu’il est question, celui d’un père brutal, d’un employeur qui agresse sexuellement Candice surprise à prendre le parti des grévistes. 

Dans ce Londres « mêlant sa grisaille et sa suie », « parfaitement déprimant », l’espoir de Candice réside, dans la prise de parole du théâtre. « La pièce peut commencer. La bataille ne fait que commencer. Now is the winter of our discontent! » Cette première réplique de Richard III, Candice la fait sienne et l’adresse au pouvoir de tous les abus.

Extrait

La peur. Voilà bien une preuve de la faiblesse de l’Angleterre. Si on a peur de ses propres pauvres, de ses propres enfants, c’est qu’on est très affaibli soi-même, qu’on se sent très vulnérable, pareil à une petite mammy toute frêle, recourbée sur sa canne, sur un bout de trottoir, au moment de la sortie des écoles comme au milieu d’un ouragan. L’Angleterre est une petite vieille qui n’a plus la force de rien. L’Angleterre est sur le déclin.

Un prix mérité

Cette œuvre de Thomas B. Reverdy est un objet hybride entre le roman et l’essai. On ne s’en attache pas moins à Candice et on chemine avec elle, dans ses réflexions sur le pouvoir, mais aussi sur le corps, l’amour. Et bien que les événements politiques nous soient déjà connus, l’auteur sait créer le suspense et faire monter la tension tout au long du récit habilement construit et bellement écrit. L’hiver du mécontentement a reçu le Prix Interallié 2018.

D’autres en parlent mieux que moi. À lire sur Culturebox ou La Croix

Thomas B. Reverdy, L’hiver du mécontentement, Flammarion, 2018, 220 pages

Lectures de voyage

Ma découverte d’un auteur archi connu

Le premier m’a été laissé par des amis lors de leur passage à Sunny Isles. Je comptais en faire ma lecture de voyage, mais je l’ai malheureusement terminé avant même de partir. C’est vous dire comment il était captivant. 

L’engrenage

L’engrenage de John Grisham met en scène trois juges véreux, surnommés les Frères, écroués dans une prison à sécurité minimale de la Floride. Pour se faire des sous, nos trois fripouilles, aidées d’un avocat tout aussi pourri qu’eux, arnaquent des hommes d’âge mûr ayant toujours caché leur homosexualité en leur adressant des lettres aguichantes sous la signature de jeunes délinquants en quête d’un protecteur. Lorsque le poisson est ferré, ils passent à l’extorsion. 

En parallèle, le grand patron de la CIA décide de faire d’un politicien peu connu le prochain président des États-Unis. Peu connu, mais sans tache, et surtout disposé à appuyer le réarmement des États-Unis pour faire face à la menace nucléaire que la CIA sent venir de l’Est. Leur candidat connaît une montée fulgurante et tout va pour le mieux jusqu’à ce que le directeur de la CIA comprenne que son homme est aussi un des correspondants des Frères…

Grisham écrit sans fioritures, sans métaphores ou autres effets de style, mais son efficacité et son sens de l’intrigue vous rivent à votre fauteuil jusqu’à la dernière page. 

John Grisham, L’engrenage, Best-Sellers Robert Laffont, 2001,365 pages

Fleur vénéneuse

Mon second, je l’ai terminé sur l’avion de retour. Tout aussi captivant, mais d’une tout autre mouture, Fleur vénéneuse de Joyce Carol Oates est une histoire troublante et oppressante.

Terence Green, un homme issu d’un milieu modeste, néanmoins diplômé d’Harvard, est marié à la très riche Phyllis. Ce directeur d’une prestigieuse fondation artistique et sa petite famille vivent dans une chic banlieue de New York et fréquentent tous les week-ends leurs voisins et amis, au grand dam de Terence qui aimerait bien de temps en temps rester à la maison. Une assignation à comparaître va bouleverser sa vie en lui faisant rencontrer la trop belle Ava-Rose Renfrew dont il va tomber éperdument amoureux. On réalise vite que sa famille dysfonctionnelle, sous ses apparences bourgeoises, ne peut le protéger de s’enfoncer dans une double vie. On découvre aussi la nature secrète de Terence, à la fois d’une naïveté sans nom face aux étranges activités des Renfrew et d’une violence terrifiante tapie sous sa réputation d’homme gentil. 

Joyce Carol Oates est une écrivaine prolifique et de grand talent. L’enchaînement de détails et de pensées disséminés ici et là génère une atmosphère menaçante où se meuvent des personnages tortueux à souhait dans une Amérique snob et puritaine. 

Joyce Carol Oates, Fleur vénéneuse, Archipoche, 1997 (2000 pour la traduction française, 314 pages

La dernière récolte

Mon dernier livre, je l’ai téléchargé pour me rendre jusque chez moi. La dernière récolte, toujours de John Grisham. Étonnant comme cet auteur peut créer des univers différents.

L’histoire est racontée par Luke Chandler, un petit garçon de 7 ans vivant sur une ferme de coton, dans l’Arkansas des années 50, avec ses parents et ses grands-parents. Le récit dure le temps d’une récolte, qui exige l’embauche de ceux des collines et des Mexicains. Tous ces gens, une quinzaine de personnes, s’installent sur la terre des Chandler, les Mexicains, dans le fenil, et ceux des collines, sous la tente. Or, il s’avère que ces gens ne sont pas tous des enfants de chœur… La curiosité de Luke en fera le témoin muet d’événements troublants ou violents.

L’attachant petit garçon, qui rêve de jouer dans l’équipe de baseball de Saint-Louis, nous introduit dans cette Amérique rurale, extrêmement religieuse et violente. On ressent comme si on y était le dur métier du coton, la menace des éléments, la chaleur du Sud, la crasse et la pauvreté. Mais aussi la rude affection dont il est l’objet, la vaillance des travailleurs comme des membres de la famille. 

Le style de Grisham, tout aussi sobre dans ce roman que dans L’engrenage, n’en crée pas moins un univers sensible et crédible dans lequel on s’immerge avec bonheur.   

John Grisham, La dernière récolte, Robert Laffont, 2001 (2002 pour la traduction française), 343 pages

Aux antipodes…

Le droit à la différence

Gaspard de la nuit, Prix Femina Essai 2018, est une réflexion à la fois intime et philosophique sur le handicap mental d’un frère.

Élisabeth de Fontenay est une vieille dame qui se penche sur la culpabilité et l’incompréhension qu’a toujours suscitées ce frère pas comme les autres. Vieille dame ou pas, c’est surtout une philosophe érudite qui convoque une myriade de grands noms (psychologues, philosophes, écrivains, musiciens, peintres), sinon pour mettre des mots sur sa douleur et celle de Gaspard, tout au moins pour y appliquer un baume. En puisant à toutes ces sources, elle cherche à éclairer le non-sens de ce handicap et à rendre inopérante l’inutile culpabilité qui l’a toujours affligée. Elle cherche aussi à donner forme à cet être effacé, à le faire vivre sous nos yeux avant sa disparition prochaine.

Extrait

Pourtant, la poussière de mots que je jette en direction de Gaspard n’a rien d’un rite de funérailles, elle a une destination inverse, celle de le faire vivre en l’inscrivant moins illisiblement dans la communauté des hommes.

Dans la langue châtiée qui sied à un maître de conférences, Élisabeth de Fontenay signe une œuvre aérée sur le plan de la forme, mais d’une grande densité dans son contenu. Malgré l’intérêt indéniable du sujet, mes carences en matière de philosophie et de culture artistique ont, par moment, limité ma compréhension du propos, sans pour autant le rendre trop obscur.

Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, Stok, 2018, 133 pages

Disparaître dans l’image de soi

De synthèse de Karoline Georges nous transporte dans un tout autre monde, futuriste, désincarné et pourtant porté par une voix singulière.

L’action se passe dans un futur pas si lointain puisque la narratrice semble être née dans les années 80. Les technologies ont cependant fait des pas de géants sur le plan de l’image de synthèse, des robots androïdes et des voitures autonomes. Mais c’est l’image qui nous intéresse ici. Cette image qui a nourri toute la vie de la narratrice depuis l’époque de la télévision de son enfance à la création et la transformation sans fin de son avatar qui l’occupe à temps plein. Disparaître dans l’image ou plutôt renaître image semble être sa quête ultime, quête troublée par la maladie et la mort de sa mère qui provoque l’irruption du réel dans son monde fantasmé.

Extrait

Il m’a suffi d’une seule visite dans un seul musée pour comprendre que l’image n’est pas apparue sur un écran de cinéma ni entre les pages d’un magazine. Elle s’impose depuis des siècles, présence dominante suspendue là où il faut lever la tête et ainsi s’incliner devant ce qui nous dépasse. Je comprenais déjà à l’époque la folie des collectionneurs, qui déboursaient des dizaines de millions de dollars pour posséder un fragment de cet accès au sublime. 

Et souvent, assise sur les bancs des musées, j’ai tenté de retenir ma respiration, sans plus bouger. Sans le savoir, je pratiquais alors une forme de méditation, et chaque fois que je relâchais mon souffle, j’éprouvais un grand calme ; à cette époque-là, je n’associais pas ma sérénité à mes exercices, mais plutôt à ma tentative perpétuelle de me transformer en image fixe, même hors des séances photo, image qui m’apparaissait de plus en plus comme le lieu de la perfection.

Un lieu d’achèvement inaltérable.

Là où plus rien ne se modifie.

Un aboutissement ultime.

Ce roman est une plongée dans l’univers virtuel et numérique, dans cette contemplation intense de l’image de soi engendrée par l’envahissement des téléphones « intelligents », des selfies, de la mise en scène de notre vie sur les réseaux sociaux. Karoline Georges n’invente rien, elle ne fait que pousser d’un cran le phénomène pour créer un monde fascinant et effrayant. 

Prix littéraire du gouverneur général 2018 – roman et nouvelle

Karoline Georges, De synthèse, Alto, 2018, 230 pages