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Posts Tagged ‘William Boyd’

C’est le titre de l’excellent roman qui m’a rendu la vie plus douce sur le vol de retour d’Europe. Pendant que l’avion filait dans le froid polaire de haute altitude, mon esprit voguait dans le récit de William Boyd, hors du temps et de l’espace. Comme on doit limiter le poids des bagages, le choix d’une valeur sûre en matière de lecture s’imposait. Et je n’ai pas été déçue. J’ai même dû me faire violence pour ne pas le dévorer durant le séjour à Paris.

UnknownL’histoire commence à l’orée de la Première Guerre mondiale, en Afrique Orientale que se partageaient les Britanniques, les Allemands et les Portugais. Anglais et Allemands qui vivaient en bonne entente deviennent du jour au lendemain de farouches ennemis. Premier geste de guerre, Temple Smith, un Américain installé du côté britannique, se fait expulser de sa ferme par son voisin allemand. En même temps, en Angleterre, on suit le spleen d’un jeune fils de souche aisée, Félix Cobb, qui a en horreur sa famille de militaire, à l’exception de son grand frère adoré, Gabriel, lequel vient de se marier au moment où il est appelé sous les drapeaux. Au fil du récit, ces deux mondes, celui de l’Europe et celui de l’Afrique, finiront par se rejoindre dans un dénouement qui laisse bien des portes ouvertes.

À travers les différents personnages mis en scène par l’auteur, on assiste à la tragédie de l’homme en guerre. Les morts s’additionnent plus vite qu’on peut les compter, les biens sont détruits, les corps se brisent, les amitiés sombrent, l’amour vacille. Et comme si ce n’était pas suffisant, la grippe espagnole parachève la dévastation qui s’est abattue sur l’humanité.

Si le récit est passionnant, c’est que les personnages sont particulièrement vivants. Tout en demi-teintes, en nuances, en ambivalence, comme dans la vraie vie. Au cœur du roman, Félix avance tâtons, ouvre les mauvaises portes, recule, repart, gauchement, courageusement. Imparfait et attachant jeune homme.

Récit passionnant, personnages attachants et comme toujours, une plume éblouissante. Je vous en donne pour preuve la description que Félix fait de son père :

Le major Cobb était un petit homme qui avait été autrefois puissamment bâti : il lui en restait encore quelques traces mais, depuis qu’il avait quitté l’armée, il avait dangereusement grossi. Ce soir, pensa Félix, il ressemblait à un gros cube blanc et noir en fureur. Il portait — sans que l’on sût pourquoi — des knickerbockers noirs, des bas de soie blancs, des chaussures à boucle, une queue-de-pie, un faux plastron à col cassé et un nœud papillon blanc. Un rang de médailles tintinnabulantes lui barrait la poitrine du côté gauche. On aurait dit un ambassadeur auprès de la Cour de St-James sur le point d’aller présenter ses lettres de créance. Il était presque complètement chauve mais, à l’encontre de la mode actuelle, il avait conservé ses luxuriants favoris. Le visage bouffi et le teint cireux — couleur de vieilles touches de piano —, on l’aurait cru à peine remis d’une maladie ou sur le point d’en attraper une. Il avait de grandes poches sous les yeux et d’épaisses caroncules en guise de paupières : les plis de chair affaissés ne lui laissaient que de minces fentes pour y voir. Un monsieur parfaitement déplaisant d’apparence, se dit Félix qui pria que sa propre vieillesse ne l’affecte point de la sorte.

Du grand Boyd. Je vous suggère fortement de visionner cette courte vidéo dans laquelle Bernard Pivot s’entretient, en 1985, avec le jeune William Boyd et qui fait un éloge dithyrambique de son livre, son deuxième en carrière. C’est du bonbon.

William Boyd, Comme neige au soleil, Balland, 1985, 437 pages

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Au moment de vous livrer mes commentaires sur ma dernière lecture, je me suis interrogée sur le sens du titre, Armadillo, dont je ne me souviens pas avoir rencontré une seule occurrence dans ce roman. Voici ce que j’ai trouvé sur le Net : Nom usuel commun au tatou et à un cloporte, capables de se rouler en boule en cas de danger.

Se rouler en boule en cas de danger, voilà bien ce qui caractérise le singulier personnage de cet excellent roman de William Boyd.

UnknownLorimer Black (nom d’emprunt de celui qui est né Milomre Blocj, Milo pour sa famille) est expert en sinistre pour une compagnie dont l’objectif est bien entendu d’échapper le plus souvent possible à l’obligation d’indemniser les victimes de sinistres. Lorimer, beau garçon, bon garçon surtout, applique avec sérieux et sans états d’âme les lignes de conduite de l’entreprise, habile à débusquer les fraudeurs et à conclure des arrangements profitables pour son employeur et pour ses bonis. Mais si Lorimer excelle dans son métier, c’est bien davantage en raison d’une sorte de naïveté que du cynisme qui anime ses patrons. Tout baigne dans l’huile jusqu’à ce jour où il arrive chez un client avec l’intention de régler un litige en espèces sonnantes et découvre celui-ci qui se balance au bout d’une corde. Or, si Lorimer est chargé d’apporter à l’homme en question les liasses supposées clore le dossier, c’est Hogg, son colérique patron, qui en a négocié les termes. La vue du macchabée cause un choc à notre jeune expert, choc qui provoque lui-même une fissure dans sa fausse assurance. À partir de là, c’est toute la vie de Lorimer qui va se lézarder. En bon armadillo, il tentera bien de se rouler en boule pour se protéger du danger, mais sa stratégie se révélera totalement inefficace. Poussé dans les cordes, menacé de tout perdre, notre héros sera bien forcé d’improviser…

Au-delà du milieu crapuleux auquel nous initie l’auteur, l’intérêt du roman tient surtout au personnage de Lorimer pour lequel on se prend petit à petit d’affection, à mesure qu’on découvre sa sensibilité et son indécision, voire sa pusillanimité, mais aussi cette sorte de pureté que rien ne semble entamer, son besoin d’être aimé, son empathie, son amour des fleurs et des masques, ses insomnies. C’est avec tendresse et impatience qu’on le regarde faire le dos rond face à l’adversité, face à ceux (patrons, famille) qui exploitent sa bonne foi, son désir de plaire. Mais bondieu, va-t-il enfin se mettre en colère et tous les envoyer paître!

Boyd est un magicien. Un maître de la nuance, de la subtilité. Et un maître du style. Pas de giclée de sang ni de coups de feu. Juste le destin d’un jeune homme ordinaire qui se construit devant nous, par petites touches qui laissent au lecteur une part de création, d’imagination. De même pour la conclusion, dont je ne dirai rien sinon qu’elle est aussi peu spectaculaire que le récit. Une conclusion cohérente qui fait sourire par sa subtilité. Un vrai bonheur de lecture.

William Boyd, Armadillo, Éditions du Seuil, collection Points, 1998, 367 pages.

 

 

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J’ai sans doute fait comme d’innombrables lecteurs avant moi en refermant Les vies multiples d’Amory Clay: j’ai cherché des traces de son existence sur Google. Convaincue d’avoir affaire à la biographie romancée d’une vraie photographe née le 7 mars 1908 et décédée (de sa propre main) le 23 juin 1983, tel qu’il en est fait mention à la fin du livre. Photos à l’appui du texte. Le tout à la première personne, ce qui renforce l’illusion de véracité.

William Boyd que j’avais découvert et apprécié avec L’attente de l’aube, signe ici une œuvre originale dans laquelle la fiction devient plus réelle que la réalité. Plus on avance dans le récit et plus on y croit.

amoryAu fil de ses «multiples vies», Amory Clay illustre toutes les facettes de son métier. De photographe-portraitiste avec son oncle qui lui enseigne le boulot, elle deviendra photographe d’actualité, photographe artistique, photographe de guerre, photographe de mode, et plus encore. On la suivra de l’Angleterre à New York, de la France à l’Écosse, des Vosges au Vietnam. On sera les témoins des velléités de fascisme en Angleterre, au seuil de la Deuxième Guerre mondiale, de l’insouciance des Américains avant leur entrée dans le conflit, de la survivance anachronique de l’aristocratie écossaise d’après-guerre, et de la guerre elle-même avec sa face cruelle et sanglante. Sous des dehors tranquilles, c’est donc une vie mouvementée qui nous est contée, émaillée de drames, d’amours et d’aventures.

Mais c’est surtout le cheminement intérieur du personnage qui séduit, son caractère décidé, son courage, son authenticité. On s’attache rapidement à cette femme plus vraie que nature et j’imagine que je voudrai longtemps continuer à croire à son existence.

La magie de la fiction opère grâce à ce ton posé, à ce rythme lent, à ce style familier de quelqu’un qui se raconte, en toute simplicité, sans grandes envolées lyriques. Quelle efficacité! Si jamais le récit ne nous fait battre le cœur à tout rompre, jamais non plus il ne nous lasse.

Ce deuxième séjour dans l’univers de William Boyd présage une longue fréquentation.

Pour lire une opinion tout aussi favorable que la mienne, cliquez ici

William Boyd, Les vies multiples  d’Amory Clay, Seuil, 2015, 415 pages

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Quel bonheur de découvrir une nouvelle voix! Nouvelle pour moi, s’entend, car l’homme publie depuis près de 40 ans! Des amis m’avaient recommandé certains des titres de William Boyd, que je n’ai malheureusement pas trouvés en version numérique, un must puisque je suis en Floride et n’ai accès qu’aux œuvres dématérialisées. J’ai cependant mis la main (au figuré, bien entendu) sur un de ses plus récents romans, L’Attente de l’aube, et je n’ai pas été déçue.

aubeL’histoire démarre lentement, juste avant la Première Guerre mondiale. Prenant congé de sa fiancée anglaise, Lysander Rief s’est réfugié à Vienne pour consulter en secret le docteur Bensimon, savant collègue du non moins réputé Sigmund Freud. Le psychanalyste lui apprendra que son trouble porte un nom: l’anorgasmie, soit la difficulté à atteindre la jouissance sexuelle, et qu’il croit pouvoir l’en guérir. Cette introduction permet à l’auteur de mettre en place l’idée qui court sous l’œuvre, soit que nous n’avons accès à la réalité qu’au travers du prisme de notre perception. De ce fait tout est toujours incertain. Tout est fiction, comme l’explique Bensimon à son patient.

Ce monde, non perçu par nos sens, demeure là-bas comme un squelette, appauvri et sans passion. Quand nous ouvrons nos yeux, quand nous sentons, entendons, touchons et goûtons, nous ajoutons de la chair à ces os selon notre nature et la manière dont notre imagination fonctionne. Ainsi l’individu transforme «le monde» – l’esprit d’une personne tisse sa propre et éclatante couverture sur une réalité neutre. Ce monde que nous créons est une «fiction», il est à nous seul, il est unique et non partageable.

C’est dans l’antichambre de Bensimon que Lysander fera la connaissance de Hettie Bull. Leur relation torride confirmera à Lysander la guérison de son trouble sexuel, mais lui fera mettre le doigt dans un engrenage dont il ne sortira pas sans peine. L’intrigue accélère. De fil en aiguille, sous une fausse accusation de viol, il devra accomplir de périlleuses missions pour son pays désormais en guerre. Et toujours cette impression que les choses et les gens ne sont peut-être pas qui ils prétendent être. Qui sont les alliés, qui sont les ennemis? Nous nagerons jusqu’à la fin dans les eaux troubles des apparences.

William Boyd illustre avec style et ingéniosité cette idée que je partage: la réalité et la fiction sont indissociablement imbriquées. Voilà quelqu’un que je n’ai pas fini de fréquenter.

William Boyd, L’Attente de l’aube, Éditions du Seuil, Paris, 2012, 299 pages

 

 

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