Le style 19e de Boyd

Nous sommes à Édimbourg, en 1894. Brodie Moncur, jeune accordeur de piano à l’oreille parfaite, est envoyé à Paris par son employeur, le propriétaire des pianos Channon, pour y développer les affaires sous la direction de son fils, Calder. Brodie s’acquitte de sa mission malgré l’hostilité et la malhonnêteté de Chalder. Par ailleurs, sa réputation d’accordeur se répand et lui vaut des relations avec les grands concertistes de l’heure, dont Kilbarron, surnommé le Liszt irlandais, dont il devient le secrétaire et l’amoureux transi de sa maîtresse, la belle Lika Blum. En découlent pour Brodie des péripéties à travers l’Europe et la poursuite du rêve d’épouser Lika.

Comme souvent chez Boyd, l’histoire se met sur les rails avec lenteur. À un moment donné, je commence à soupirer pour de l’action. J’en suis à la page 274 ! Mais voilà, le récit s’accélère et se dramatise. Boyd a fini de disposer ses pions et la partie démarre réellement. Les obstacles se dressent sur le chemin de Brodie.

L’amour est aveugle n’est pas le roman de Boyd que j’ai préféré, mais j’ai tout de même passé un bon moment avec ce Brodie très 19e siècle, pas très perspicace, ballotté par les événements. Un doux rêveur auquel on souhaiterait un destin moins cruel.

Le tour de force de William Boyd dans cette œuvre est de nous faire oublier totalement qu’elle a été écrite en 2019. L’intrigue des plus romantiques, même dans ses moments dramatiques, les personnages, le contexte, le vocabulaire, tout nous plonge dans ce passé déjà lointain. Bluffant ! L’autre aspect qui force l’admiration est la capacité de cet auteur à se renouveler d’un roman à l’autre et à nous déstabiliser. 

Extrait

Il sortit rue Saint-Dominique et héla une victoria pour se faire conduire jusqu’au magasin Channon avenue de l’Alma, à deux pas des Champs-Élysées. Par cette froide journée de février au ciel plombé, il était content d’avoir mis sa vieille redingote en tweed et l’écharpe de laine fauve que Doreen lui avait tricoté. Il jeta au passage un coup d’œil à la tour Eiffel, dont le sommet était obscurci par des nuages stationnaires, et se demanda combien de temps il fallait avoir vécu à Paris pour ne plus la remarquer, pour qu’elle fasse partie du paysage comme Notre-Dame ou l’Arc de triomphe. Il trouvait dommage que cette construction fût vouée à la démolition sous quelques années, mais peut-être tenait-elle trop de la monstruosité pour qu’une ville l’acceptât. La plus haute structure construite par l’homme à la surface du globe ! Incroyable ! Magnifique ! Il était déjà monté deux fois au dernier étage. (p. 80)

William Boyd, L’amour est aveugle, Seuil, 2019, 483 pages

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