– Le pouvoir et la prédation –

La lecture du roman Les choses humaines convoque les spectres de célèbres prédateurs ayant récemment eu maille à partir avec la justice. On pense à Gilbert Rozon, Jian Ghomeshi, Harvey Weinstein, Éric Salvail, Bill Cosby. Tous des hommes faisant de brillantes carrières, souvent adulés par le public, des hommes dotés d’un pouvoir considérable dans leur zone de performance. C’est un peu leur histoire que raconte Karine Tuil dans ce roman décapant, d’une froideur clinique, d’une brutale lucidité.

Le propos…

Jean Farel, journaliste politique consacré, vit avec la peur d’être évincé de son trône par la direction de la chaîne télévisuelle où il anime depuis des années une émission d’interviews avec les personnalités influentes du monde entier. Et, malgré ses soixante-dix ans, son travail, le prestige et le pouvoir qu’il lui confère, est vraiment ce qui lui importe le plus dans la vie. Et il tient ferme son carré d’as: Claire, sa femme plus jeune que lui d’une trentaine d’années, essayiste féministe reconnue, Alexandre, talentueux jeune homme étudiant dans une prestigieuse université californienne, et Françoise, sa fidèle maîtresse. Pourtant, il suffit parfois de peu pour perdre la main. Par exemple, le fait que Claire le quitte pour un autre ou que son fils soit accusé de viol. Une partie importante du roman porte d’ailleurs sur le procès d’Alexandre et brosse un portrait brillant et impitoyable des forces en jeu, des rouages de la prédation et du viol, des arcanes juridiques si souvent favorables au violeur, de l’influence des réseaux sociaux, de celle du mouvement #MeToo, de la conception du consentement expliquée par chacune des parties. 

Extrait…

Chaque fois qu’il pénétrait dans les locaux de la chaîne, ce grand bâtiment de verre qui dominait Paris, Jean Farel ressentait une forme d’irradiation interne — c’étaient moins les lieux qui le grisaient encore que les égards auxquels il avait droit dès qu’il franchissait le portique de sécurité, ces marques de reconnaissance dont l’expression, souvent servile, lui rappelait son importance. Le pouvoir, il l’avait, et depuis tant d’années qu’il l’avait exercé de toutes les façons possibles ; il avait fini par trouver son équilibre en respectant deux règles : tout contrôler, ne rien lâcher tout en affirmant publiquement : je n’ai jamais cherché à maîtriser ma vie, ma carrière est le fruit du hasard.(p. 65)

Curieusement, aucun des protagonistes n’est attachant. Jean Farel, fourbe, immoral, narcissique à l’extrême, nous hérisse les poils sur le corps. Par ailleurs, avec ses doutes et ses angoisses, Claire peut susciter une certaine sympathie sans nous émouvoir profondément. Enfin, l’incapacité d’Alexandre de se mettre à la place de celle qui l’accuse, de s’élever au-dessus de son égocentrisme adolescent, nous laisse pantois, déçus. Pourtant, ce roman est passionnant et nous tient de la première à la dernière ligne. On a l’impression d’avoir pu pénétrer dans l’antre de la bête et d’un peu mieux comprendre sa logique viciée.

Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 2019, 342 pages

Violette au jardin des allongés

Le « merveilleux des choses simples ». Voilà bien une expression (trouvée en quatrième de couverture) qui traduit tout ce qui fait le charme de Changer l’eau des fleurs. Charme également bien reflété par le titre du roman de Valérie Perrin. Mais ne vous y trompez pas. À ces choses simples se mêlent des drames, mais évoqués avec une sorte de douceur. 

Violette Toussaint est garde-cimetière. Cette orpheline élevée dans des familles d’accueil est une femme pleine de tendresse et de sollicitude. Mariée toute jeune à Philippe Toussaint, coureur invétéré, elle est négligée par son mari et méprisée par sa belle-famille. Une petite fille naît bientôt, comblant en partie l’immense capacité d’aimer de la maman. Violette supporte stoïquement les écarts de son mari, refusant d’envisager la séparation malgré la froideur qui s’est installée dans le couple au fil des ans. Sa famille est bancale, mais c’est une famille, ce qu’elle n’a jamais eu. Pourtant un drame frappe Violette, réduisant à néant sa joie de vivre. Sa fille de 7 ans partie en colonie de vacances meurt dans un incendie qui sera jugé accidentel. S’en suivront des années noires et le naufrage du couple. Enfin, des rencontres lui seront salutaires, celles d’un ami, d’un jardin, d’un cimetière…

Changer l’eau des fleurs illustre la résilience portée par Violette, son souci des autres, son écoute sans jugement, sa compréhension. C’est un grand roman de tendresse. Ça parle aussi de l’incommunicabilité des êtres qui ne se sont pas choisis pour les bonnes raisons, qui ont hérité des carences d’éducateurs incompétents. Et puis, c’est un roman qui fait sourire, notamment lorsque le regard singulier de la narratrice se pose sur le comportement souvent cocasse des visiteurs du cimetière dont elle a la garde.

À propos des choses simples :

En avril, je mets des larves de coccinelles sur mes rosiers et ceux des défunts pour lutter contre les pucerons. C’est moi qui dépose les coccinelles avec un petit pinceau une à une sur les plantes. C’est comme si je repeignais mon cimetière au printemps. Comme si je plantais des escaliers entre la terre et le ciel. Je ne crois ni aux fantômes ni aux revenants, mais je crois aux coccinelles. P. 185)

À propos de l’humour :

Gaston est encore tombé dans la fausse. Je ne compte plus le nombre de fois où cela arrive. Il y a deux ans, au cours d’une exhumation, il est tombé à quatre pattes dans le cercueil et s’est retrouvé à plat ventre dans les ossements. Combien de fois, pendant les enterrements, s’est-il pris les pieds dans des cordes imaginaires ? (p. 91)

Malgré la cruauté du destin de Violette, Changer l’eau des fleurs est paradoxalement un roman apaisant et remarquablement bien construit, par des allers-retours entre le présent et le passé. Chacun des 94 courts chapitres s’ouvre sur un florilège d’épitaphes. Très à propos.

J’ai adoré.

Pour d’autres points de vue, tous deux positifs, la critique des journaux Libération et La Croix.

Valérie Perrin, Changer l’eau des fleurs, Livre de poche, 2018, 666 pages

La genèse d’une colère

Paul Hansen, né à Toulouse, fils d’un pasteur danois et d’une mère française qui administre un petit cinéma de répertoire dans sa ville natale, croupit dans la prison de Bordeaux. Oui, celle du quartier Ahuntsic, à Montréal. Il y partage une cellule avec Patrick Horton, Hells Angel de profession, une brute qui défaille devant une souris ou une paire de ciseaux à cheveux, mais qui a pris Paul en affection et le protège des pires vicissitudes carcérales. Dans ce lieu qui laisse beaucoup de place aux souvenirs, Paul remonte le cours de son histoire pour comprendre lui-même comment il en est arrivé là. 

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, prix Goncourt 2019, est un roman étonnant par certains aspects. D’abord, par son personnage principal, Paul, « un maudit bon gars » ! Paul est un être plutôt indéterminé qui se laisse porter par les événements. Après le divorce de ses parents, il suit son père dans son exil au Canada, plus précisément à Thetford Mines, et apprend divers métiers sur le tas. Son talent naturel pour les tâches manuelles et surtout son irrépressible désir de se rendre utile en font un employé apprécié. Après la mort de son père, il deviendra concierge d’un immeuble à condos de luxe, à Montréal, où il posera ce geste qui lui servira de billet d’entrée à Bordeaux. Et curieusement, ce geste « regrettable » se révélera fondateur de son identité, la pierre d’assise d’un futur davantage assumé.

Le récit de Jean-Paul Dubois se déroule lentement, les pièces se mettant en place tout doucement, au gré des réminiscences livrées par une plume exceptionnelle. Il démontre par ailleurs une connaissance étonnante du Québec, de son histoire récente, de ses particularités sociales, ce qui est vraiment inattendu et amusant pour un lecteur québécois. 

Extrait

Mon père nous parlait très peu du temple et de ce qu’il y faisait. Loin de ses performances danoises couronnées de rappels enflammés, il semblait ne délivrer ici qu’un service minimal dans une indifférence polie. Il écrivait toujours ses prédications avec application, mais quelque chose en lui semblait désamorcé. Ma mère n’avait jamais fréquenté son office et, pour ma part, je ne venais plus depuis longtemps écouter ses sornettes qui, à l’image de celles de ses confrères et concurrents, tournaient en rond depuis des siècles sur le phonographe des prophètes.

Je ne sais pas combien de temps survivra Paul Hansen dans la galerie de personnages que j’héberge, mais j’ai passé avec lui un très bon moment. Pour amateur de lecture lente, d’humour caustique, de chronique du quotidien. 

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Éditions de l’Olivier, 2019, 252 pages

Histoire de panache

Résumé du 4e de couverture

Pamina habite en montagne avec son compagnon Nils. Elle se sait entourée par un clan de cerfs. Ceux-ci lui sont restés mystérieux jusqu’à ce qu’un inconnu, Léo, photographe animalier, construise dans les parages une cabane d’affût. Tandis qu’elle s’initie à la vie du clan, affrontant la neige, le givre, la grêle, enveloppée d’un filet de camouflage, elle nous parle de la peur de la nuit, de la magie de l’inconnu, du plaisir à guetter l’apparition des cerfs, à les distinguer, à les nommer. Mais elle nous livre aussi ce qu’elle va découvrir, un monde plus cruel que celui du règne animal…

Prédation et anthropomorphisme

Ce livre plaira à quiconque s’oppose à toute domination de l’humain sur ses congénères animaux. Mais laissera perplexes ceux qui pensent que la prédation est inhérente à la nature animale, incluant l’homme. Bien sûr, il y a prédation et prédation. La deuxième catégorie de lecteurs rejette la prédation qui a pour but de satisfaire le désir de pouvoir et de domination, mais accepte que l’homme prélève dans la nature, avec respect, ce qui est nécessaire à sa subsistance. Tout comme le coyote ou le loup satisfont leur faim à même le cheptel à panache. Bien sûr, les organismes chargés de veiller sur la survie des espèces sauvages servent parfois d’autres intérêts, ce qui est fort regrettable. Les risques d’extinction de n’importe quelle espèce animale ou végétale doit être combattus. Mais que ceux qui chassent du gibier en consomment la chair me semble dans l’ordre des choses. Et la stupéfaction de la narratrice qui découvre les lieux d’abattage m’a laissée de glace. Le gaspillage de la ressource m’aurait autrement scandalisée.

Extrait

C’était devenu une obsession. Contempler des cerfs. J’aurais aimé approcher leurs présences, connaître leurs pensées, pénétrer leurs méditations, dormir dans leurs yeux, écouter dans leurs oreilles, me glisser dans leur mufle, être leur salive verdie du suc des herbes, frémir sous leur pelage, bondir dans leurs muscles, m’enfoncer profondément dans leurs sabots, dans leur fonds d’expérience, parcourir le temps qui existe et le temps qui n’existe pas, nager dans les vapeurs qui montent des prairies ou dans celles qui montent des grottes, cinq cerfs nageant dans la brume aux parois de Lascaux, porter le poids de leur couronne, connaître une seconde, une seule, leur souveraineté, la mêler aux branches des forêts traversées, ne plus savoir si je suis cerf ou forêt en train de nager, de bondir. D’exister. (p. 73)

Les descriptions lentes et méditatives m’ont parfois charmée, les velléités anthropomorphiques de l’auteure m’ont par contre ennuyée. Et je n’ai pas encore bien compris ce qui a valu le prix Décembre à cette œuvre.

Pour ceux que ce livre charmera, lisez cet article du journal Le Temps qui est allé à la rencontre de l’auteure pour parler de l’oeuvre.

Claudie Hunzinger, Les grands cerfs, Grasset, 2019, 191 pages

L’impossible consentement

Le Consentement de Vanessa Springora ayant déjà fait couler beaucoup d’encre, je ménagerai la mienne.

 Rappelons qu’il s’agit du récit par l’auteure de sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle n’était âgée que de quatorze ans et que son séducteur était quinquagénaire.

Vanessa Springora a, me semble-t-il, trouvé le ton juste pour évoquer ce passé trouble qui a longtemps miné ses relations aux hommes. La description factuelle des événements, de ses émotions, de ses ambivalences, mieux que toute charge accusatrice, permet de comprendre en quoi cet apparent consentement ne peut excuser les actes du prédateur. 

L’auteure cherche à cerner ce qui chez elle explique cette relation qui deviendra si dévastatrice. 

Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude. ( p.88)

Sa réflexion porte aussi sur les caractéristiques de la société de l’époque qui ont permis que ce crime se déroule en toute impunité, au vu et au su de tous, puisque l’auteur en tirait profit en publiant son journal.

Le Consentement est le premier livre de Vanessa, éditrice. Ce récit se lit le cœur battant tant on sent bien dans quel filet s’empêtre et se blesse la jeune fille abandonnée par ceux, père et mère, qui avaient charge de la protéger. 

À lire aussi un intéressant article dans le journal La Presse au sujet du pouvoir de l’écriture.

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020, 206 pages

La mort ne voulait pas de lui

Lori Lansens vient de gagner une place sur ma liste de lecture. Les égarés, son plus récent roman, m’a séduite et donné le goût de mieux connaître son œuvre.

Le propos

L’action se déroule principalement dans les montagnes de la Californie, tard à l’automne. Wolf a dix-huit ans et pour souligner cet anniversaire (en fait pour ne pas avoir à en souligner d’autres), il est parti sans son indispensable sac à dos, il a pris le téléphérique puis il a emprunté les sentiers qu’il avait si souvent arpentés avec son ami Byrd, avant l’accident. Son but, faire le grand saut. Son plan est cependant déjoué par la rencontre de trois femmes, Nola, Bridget et Vonn, trois générations d’une même famille, qui cherchent sans succès le lac Secret, lieu de mémoire de Nola, et qui implorent Wolf de les guider. Cependant, un incident les entraîne hors des sentiers connus. Perdus, sans eau et sans nourriture, trop légèrement vêtus, ils passeront quatre jours et quatre nuits à lutter pour leur survie. Les dangers sont partout : blessures, froid, bêtes sauvages, vautours. Personne ne sortira indemne de l’aventure.

Lori Lansens a du souffle et du talent pour créer une atmosphère de tension, des personnages complexes et attachants, ainsi que pour construire un récit qui ménage ses effets et ses révélations. Les souvenirs qu’éveille la montagne nous permettent de comprendre ce qui a conduit Wolf à son entreprise désespérée. Les descriptions de la nature sont précises, concrètes et évocatrices à la fois. Les égarés est un hommage à l’amitié, au courage, à la résilience.

Extrait

Vonn n’a pas opposé de résistance quand j’ai tiré son pied vers moi et elle a seulement fermé les yeux lorsque j’ai lentement mis ses orteils dans ma bouche. Je les ai réchauffés avec ma langue, puis je les ai sucés avec douceur pour y faire circuler le sang de nouveau. J’ai été ému par ses gémissements, qui n’avaient rien à voir avec le plaisir. Je ne pouvais lui épargner la souffrance, mais les engelures, peut-être. Dans le noir, nous nous sommes regardés, et ces étranges circonstances ont engendré l’un des plus grands et singuliers moments d’intimité de ma vie. (p. 267)

Pour en savoir plus, lire d’autres points de vue : dans le Journal de Montréal, le Soleil, la Presse.

Lori Lansens, Les égarés, Alto, 2018, 489 pages

La fille de Brooklyn est une histoire qui part sur les chapeaux de roue et garde le rythme jusqu’à la fin. J’ai dévoré ses 473 pages en deux soirs.

L’intrigue est complexe et entrecroise deux drames, celui de l’enlèvement et de la séquestration d’adolescentes par un pervers, dix ans plus tôt, et celui de la disparition récente d’une jeune femme qui avait autrefois réussi à fuir cet enfer.

Le propos

Raphaël et Anna se paient une fin de semaine de congé en amoureux, trois mois avant leur mariage. Cependant, le mystère qui plane sur l’enfance et la jeunesse d’Anna rend Raphaël suspicieux et anxieux. Poussée dans ses retranchements, Anna lui montre la photo de trois cadavres calcinés. « C’est moi qui ai fait ça » lui dit-elle. Choqué, Raphaël s’enfuit. Mais reprenant bientôt ses esprits, il fait demi-tour et revient à la maison de location. Trop tard. Anna n’y est plus. Il comprend qu’elle est rentrée à Paris, ce qu’il s’empresse de faire à son tour pour courir demander le pardon à la femme qu’il aime et écouter l’histoire sous-jacente à ce drame. Or Anna est introuvable. Avec l’aide de Marc, voisin de palier et ami, ancien flic à la retraite, il se lance dans une enquête qui met au jour une affaire pleine de ramifications et de cadavres.

Le style

Le style de Guillaume Musso est clair et limpide, sans particularités mises à part les constantes références à des œuvres littéraires, cinématographiques ou picturales qui m’ont occasionnellement agacée par leur nombre. Raphaël s’exprime au je alors qu’un narrateur impersonnel nous fait part des faits et gestes de Marc, ces choix éditoriaux s’avérant tout à fait pertinents à la lumière du dénouement de l’histoire. Par contre, l’idée de permettre à des personnages décédés de nous donner leur version des faits dans la dernière partie du roman me semble plus discutable et un peu facile. Reste que l’intrigue est bien menée et qu’elle captive le lecteur.

Guillaume Musso, La fille de Brooklyn, XO Éditions, 2016, 473 pages

Le fric ou l’amour

La tentation, quelle est-elle ? Peut-être celle de la force brute des armes. Le roman de Luc Lang s’ouvre d’ailleurs sur une scène de chasse. François, chirurgien renommé, est également un chasseur émérite. Le cervidé qu’il traque depuis deux ans dans les forêts de Savoie, un 16 pointes, est enfin à portée de carabine. Il vise, hésite, tire. Blesse la bête à la patte. Il retrouve l’animal, l’endort, réussit à la tirer jusqu’au treuil, et de là, dans la boîte de la camionnette. De retour au relais, sa maison de campagne, il hisse le cerf sur la table où il fait habituellement boucherie, opère et relâche sa proie. 

En parallèle, on découvre les liens difficiles qu’il entretient avec chacun des membres de sa famille. Sa femme, Maria, souffre de délire mystique et séjourne régulièrement dans des couvents ou des maisons de retraite. Mathieu, son fils, a abandonné ses études en médecine pour la finance et fraye dans le milieu des opérations occultes, des bandits à cravate, des paradis fiscaux. Mathilde, sa fille, s’est amourachée d’un riche client de Mathieu. Un soir, François entend des coups de feu près du relais. Quelques minutes plus tard, sa fille paniquée frappe à la porte en soutenant un homme blessé, Loïc Tommer, le révolver à la main, qui exige d’être soigné par François. Même si François soupçonne Tommer ne n’être pas net, il n’hésite pas longtemps et prend le parti de sa fille contre celui de la justice. Il va aider. Commence alors une course contre la montre pour faire évacuer le malade vers un hôpital, faire disparaître la voiture criblée de balles. Puis tout dérape dans un scénario apocalyptique.

Le style précis, chirurgical, de Luc Lang, contraste avec la construction du récit, les retours en arrière illustrant la tentation de l’auteur de réécrire l’histoire. Comme chacun pourrait aimer réécrire certains événements de sa vie. Là où nous sommes impuissants, l’auteur se fait plaisir, retourne sur ses pas, propose un glissement dans les pensées, un petit quelque chose qui peut tout changer à la conclusion de l’histoire. 

Extraits

Son fils, à presque 30 ans, affichait une morgue et une assurance toutes fondées sur la puissance de son capital. Son rapport aux choses était dépourvu d’aspérités, lissé, parce que plus rien d’affectif, encore moins de social, ne traversait ses relations. Il était au-delà, entretenant des liens de pure convenance et de politesse creuse, sans incidence sur sa vie propre, posé qu’il était sous un invisible dôme de verre qui assourdissait tout bruit, décolorait toute couleur, affadissait chaque goût, chaque parfum. Toutes les expériences étant à sa portée, duplicables à l’infini, l’argent faisait de lui un immortel hors du temps et de l’histoire, l’emprisonnant dans une atonie qui devenait sa solitude et sa prison. (p. 164)

Les réserves de nourriture s’accumulent dérisoirement dans une bâtisse où il n’y a plus d’enfants, plus de chasseurs ni de chiens, où il n’y a plus d’épousée ni de parents. L’édifice est somptueux, mais le royaume est en ruine, seuls les êtres qui l’habitaient en consacraient la magnificence, il voit le Saint Jérôme de Ribera, assis, tenant un crâne, à moitié nu dans sa toge rouge sur son corps amaigri… François se tient dans une église vice, c’est le vent qui souffle entre ses os. Il baisse la tête, enfouit ses mains dans les poches, se dirige vers la maison, la neige geint sous ses semelles, les trois marches du seuil, il pousse la porte, la lumière du hall veille. (p, 189)

Un des thèmes qui traversent tout le livre : la futilité du fric et de la réussite professionnelle, quand les liens avec les êtres chers s’étiolent. Et si le fric, si la réussite professionnelle en étaient justement la cause ?

Autre point de vue à lire ici.

La tentation a été couronnée du prix Médicis 2019

Luc Lang, La tentation, Stock, 2019, 354 pages

Sécheresse du Dakota du Nord

J’avais lu, il y a quelques années, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, et j’avais adoré. Je traînais depuis longtemps, sur ma liste, une autre suggestion de lecture de cette auteure : Le pique-nique des orphelins. Je dois avouer que cette œuvre m’a moins émue que la précédente. On y retrouve les mêmes paysages plats et poussiéreux des plaines américaines où cohabitent plus ou moins en harmonie Blancs et Amérindiens. Mais cette histoire déjantée a mis à plus rude épreuve ma tolérance aux libertés que prend un auteur avec le réalisme, la vraisemblance, ce qui ne semble pas être le premier souci de Erdrich. Je ne peux bien sûr le lui reprocher dans la mesure où ces libertés sont caractéristiques de sa position créatrice. 

Propos

Dans le Dakota du Nord, Karl (11 ans) et Mary (6 ans), progéniture d’un homme marié entretenant une relation avec leur mère, sont abandonnés par celle-ci à l’occasion du bien nommé Pique-nique des orphelins. On les retrouve bientôt dans un wagon de marchandises en route vers Argus où leur tante tient une boucherie. Au moment de leur arrivée à destination, un incident sépare les deux enfants et seule Mary rejoint la maison de sa parente. Elle y sera élevée avec sa cousine Sita qui nourrira une forte jalousie à son endroit, acceptant difficilement l’attention de sa mère envers l’orpheline et le détournement de l’attention de son amie Célestine au profit de la nouvelle venue. 

On suit ces différents personnages et quelques autres, Blancs et Amérindiens vivant hors réserve, sur une quarantaine d’années, dans un monde où le bonheur est fuyant et les relations sèches comme le climat. Chacun exprime sa version des faits à tour de rôle. Les amitiés et les amours y sont rudes, les hommes toujours ailleurs ou sur le pas de la porte. Les familles se désintègrent. Seules les filles et les femmes semblent capables de tenir debout, au même endroit, contre vents et marées. Les incidents et les mésaventures parfois rocambolesques s’additionnent sans pour autant provoquer l’effondrement du petit macrocosme constitué par quelques résistants. 

Deux extraits illustrant d’une part l’atmosphère étrange du récit et d’autre part, la plume singulière, originale de l’auteure.

Extraits

Elle attendait, mais je n’allais pas dire ce qu’elle voulait que je dise. Sa silhouette dessinait une tache d’ombre compacte d’un noir de jungle, et ses yeux brillaient d’un éclat aveuglant comme les pointes de deux punaises. Elle se maintenait sur ses jambes en s’appuyant au dossier de la chaise. Aucun de nous ne bougea tant que la cigarette ne fut pas consumée jusqu’au filtre. Puis je tendis le bras par-dessus la table et lui retirai le mégot des doigts. Je le posai sur le cendrier bleu en forme de trèfle. (p. 338)

Le soleil se coucha. L’herbe froufroutait dans la petite brise, le son paraissait anormalement bruyant, tout comme les canards, qui marmonnaient dans leurs nids douillets, et les rats musqués. J’avais l’impression de les entendre gifler l’eau dans leur chasse aux insectes. Même les nuages qui s’amoncelaient semblaient produire un léger chuintement tandis qu’ils se rétractaient, se repliaient et prenaient des couleurs. (p. 73)

Est-ce le style d’Erdrich ou est-ce des maladresses de traductions? Quelques phrases m’ont fait tiquer :

« … j’eus soudain cette impression qui m’avait toujours effrayé d’obscurité… » ou « Dire la bonne aventure était un passe-temps que Sita ne supportait pas d’adorer… ».

Le pique-nique des orphelins est un livre singulier pour amateur de récits rabelaisiens.

Point de vue plus positif d’un lecteur

Louise Erdrich dresse le portrait d’une famille éclatée où chacun, tout en s’accrochant aux autres, joue sa propre partition et accumule les fausses notes. Sans cynisme, avec une pointe d’humour noir, une écriture puissante et poétique, un art consommé des dialogues et de la mise en scène. Un roman ample, riche, ambitieux, violent et beau comme ces vies se déroulant de façon chaotique au fil des décennies.

Louise, Erdrich, Le pique-nique des orphelins, Albin Michel, 1986,454 pages

Mère féroce en action

Preuves d’amour est le premier tome d’une trilogie mettant en vedette Tessa Leoni. Dans le deuxième, Famille parfaite, le passé de Tessa était parfois évoqué. On comprenait que l’assassinat de son mari, Brian Darby, lui avait, dans un premier temps, été imputé et lui avait coûté sa carrière de policière durement gagnée. Je n’ai pu résister longtemps à y aller voir de plus près. 

En gros…

Tessa avoue être l’auteure du meurtre de son mari abattu avec son arme de service de trois balles au cœur et plaide la légitime défense contre un mari violent. On ne tarde pas à l’accuser aussi du meurtre de sa fille Sophie, dont la disparition se prolonge anormalement. Tessa réfute cette allégation, clamant son amour pour sa fille et soutenant que le lit de Sophie était vide lorsqu’elle est rentrée de sa ronde de nuit. D.D. Warren est chargée de l’enquête. Curieusement, la détective éprouve une antipathie immédiate pour Tessa et s’acharne à démontrer sa culpabilité. Tout nouvel indice pouvant disculper Tessa est interprété pour appuyer la thèse inverse. En fait, les choses sont beaucoup moins claires que ne le croit D.D. Warren au départ et l’affaire s’épaissit au fur et à mesure de la progression du récit.

Extrait

« Bon, reprenons. Voilà nos hypothèses : Tessa Leoni aurait tué mari et enfant, sans doute dans la soirée de vendredi ou la matinée de samedi. Elle aurait congelé le corps de son mari dans le garage. Elle se serait débarrassée de sa fille pendant le trajet en voiture du samedi après-midi. Ensuite elle aurait pris son service (très probablement après avoir mis le corps de son mari à décongeler dans la cuisine) et quand elle serait rentrée chez elle, elle aurait laissé son amant la tabasser avant d’appeler ses collègues. Ça se tiendrait. Maintenant, sortez d’ici et trouvez-moi des faits. Je veux des courriels et des messages téléphoniques entre elle et son amant. Je veux un voisin qui l’aurait vue décharger de la glace ou pelleter de la neige. Je veux savoir exactement où s’est rendue la Denali blanche de Brian Darby le samedi après-midi. Je veux le corps de Sophie. Et, si c’est bien ce qui s’est passé, je veux que Tessa Leoni passe le restant de ses jours derrière les barreaux. Des questions ?

Lisa Gardner ne fait pas dans la dentelle dans ce roman. Tessa devra faire preuve d’ingéniosité et de cruauté pour se sortir du guêpier dans lequel on l’a mise et retrouver sa fille saine et sauve. Des têtes vont tomber, le sang va couler. Ce récit est aussi une réflexion sur la maternité et sur la conciliation travail – maternité. L’action qui démarre en trombe dès la première page, la dissémination des informations et des indices modifiant en continu notre compréhension du drame, l’absence de temps morts sont autant d’ingrédients qui font de Preuves d’amour un roman absolument haletant.  

Lisa Gardner, Preuves d’amour, Albin Michel, 2013, 539 pages

L’autre, cet éternel inconnu

Première rencontre pour moi avec Lisa Gardner, prolifique écrivaine de romans policiers. Et sans doute pas la dernière. 

Résumé

Famille parfaite, c’est celle de Justin Danbe, Libby et Ashlyn. Justin est le propriétaire, à Boston, d’une entreprise de construction, Danbe Construction, qui fait dans l’institutionnel – hôpitaux, prisons, bureaux. C’est son père qui lui a légué l’entreprise qui vaut maintenant dans les 100 millions de dollars. Libby, issue d’un milieu modeste est femme au foyer, créatrice de bijoux en argent et veille sur son adolescente rebelle, Ashlyn.

À l’ouverture du roman, le couple vacille sur ses fondations. Justin est infidèle, Libby est toxicomane et leur fille se referme sur elle-même. Au retour d’un souper d’amoureux visant à reconstruire leur couple, toute la famille est enlevée par trois hommes, anciens soldats ou anciens prisonniers, chose certaine, des professionnels, qui les amènent au New Hampshire et les enferment dans une prison toute neuve, construite par Danbe Construction, mais encore inoccupée. Tessa Leoni, enquêtrice privée, dont Danbe Construction a retenu les services, est mandatée par la compagnie pour mener une investigation parallèle. Elle aura à travailler avec des agents du FBI et avec Wyatt, shérif du New Hampshire, qui tous mettront beaucoup d’effort pour retrouver la famille disparue et démasquer l’auteur de la machination. Durant ce temps, la famille vivra des jours difficiles et longs dont elle ne sortira pas indemne. 

Pas de doute, Lisa Gardner sait raconter une histoire. À l’intérêt de l’enquête complexe menée par les forces de l’ordre s’ajoute celui de la réflexion sur la famille, le couple, la parentalité, alimentée par Libby, dans des chapitres écrits à la première personne. Par la voix de l’épouse et de la mère, l’auteure soulève différents thèmes, dont ceux de l’amour, de l’usure du couple, de l’imperfection des parents, de la fidélité et de l’infidélité, de la méconnaissance de ses proches.

Extrait

Une famille ne se décompose pas comme ça du jour au lendemain. Même à cause d’une infidélité. Il fallait qu’il ait eu des fissures, des défauts dans les fondations. Mais je ne les avais pas vus, ou alors je n’avais pas voulu les voir. Ashlyn avait raison sur un point : je me mettais en quatre pour être parfaite et conciliante. Je voulais que mon mari soit heureux. Que ma fille soit heureuse. Et je ne comprenais pas ce qu’il y a de mal à faire ça. (p. 260)

Famille parfaite est un roman qu’on ne peut plus lâcher sitôt qu’on a ouvert la première page, soit-elle de papier ou numérique (mon cas).

Lisa Gardner, Famille parfaite, Albin Michel, 2015, 607 pages

Un Grisham hilarant

Le roman de Grisham lu précédemment, L’Associé, était dans la pure veine du polar judiciaire. Preuve du talent et de la versatilité de l’auteur, le dernier à mon palmarès, La Revanche, nous transporte dans un autre univers, celui du football américain à l’italienne. Hilarant ! 

Le propos

Rick, un quart-arrière substitut, appelé en renfort sur le terrain, offre la victoire du Super Bowl à l’équipe adverse en donnant trois interceptions. C’est la dernière de ses bévues qui lui ont valu le titre de Première Andouille de l’histoire du sport professionnel et un changement d’équipe annuel. À court de possibilités, son agent, Arnie, l’expédie à Parme, en Italie, où une équipe d’amateurs, les Panthers, est en quête de son premier Super Bowl italiano et mise sur le talent de cette recrue de la NFL. Rick est un gars sympathique, mais unilingue et sans culture comme tant d’autres de ses compatriotes nourries au sport et aux hamburgers. Forcément, c’est le choc culturel. Il découvre le vin, la bonne cuisine, les repas interminables et l’expressivité débridée des Italiens. Et le football à l’italienne. Ce qui, au départ, avait tout du pensum devient peu à peu une aventure dans laquelle Rick s’investit et qui va changer sa vie. 

Extrait

La surprise, ce fut la table. Dressée dans le patio, petite terrasse fleurie dominant tout le centre de la ville, elle était faite d’une dalle de marbre posée sur deux urnes imposantes, et encombrée de chandeliers, d’argenterie, de fleurs, de porcelaine fine et de bouteilles de vin rouge. L’air nocturne était limpide et calme, plus frais seulement quand une légère brise soufflait. Une enceinte invisible diffusait en sourdine un air d’opéra.

Mais où suis-je là ? se demanda L’Américain. D’habitude, en mars, il traînait en Floride où il squattait une chambre chez un copain, jouait au golf, soulevait des haltères, courait, s’efforçait de garder la forme pendant qu’Arnie s’activait au téléphone, se démenant pour lui trouver une équipe. Il subsistait toujours un espoir. Le prochain appel pouvait annoncer le prochain contrat. La prochaine équipe pouvait offrir le grand coup de chance. Chaque printemps était porteur d’un nouveau rêve, qu’il trouve enfin sa place — une équipe dotée d’une grande ligne offensive, d’un meneur de jeu brillant, de receveurs talentueux, tout. Ses passes seraient au cordeau. Les défenses s’écroulaient. Le Super Bowl. Et ensuite, le Pro Bowl. Un gros contrat. Des appuis. La renommée. Des tas de pom-pom girls. (p. 1880)

Ce roman m’a beaucoup amusé, au point de rire aux éclats par moments. Situations cocasses, descriptions élaborées de la cuisine italienne, compte rendu détaillé de chacune des parties dans ce franglais qui caractérise le vocabulaire sportif des Français. Un petit échantillon :

Adoptant une formation en « I », avec Franco posté quatre yards derrière lui en position de fullback et Sly trois yards plus loin, Rick balaya rapidement la défense adverse du regard, mais ne vit rien qui soit susceptible de l’inquiéter. Le smash, c’était une transmission du ballon de main en main loin de l’aile droite, donnant au tailback toute latitude de « lire » la défense des bloqueurs et de choisir un trou. (p. 1891)

Bien que l’auteur m’ait perdu durant les matchs, j’ai eu beaucoup de plaisir à voyager en Italie avec Rick.

John Grisham, Le Client, L’Associé, La Revanche, Robert Laffont, 2007, 520 pages

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