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La maison Russie

Je sors de chacun des romans de John le Carré abasourdie par le talent de cet homme. Tout y est maîtrisé : le style, les personnages, l’intrigue, la construction du récit.

Celui-ci nous entraîne une fois de plus dans les obscurs souterrains des services secrets britanniques et américains.

imagesLors d’un salon du livre, à Moscou, une très belle Russe, Katia, confie à un éditeur, Niki Landau, des cahiers manuscrits qu’elle lui demande de remettre en mains propres à son voisin de kiosque, monsieur Blair, malheureusement absent. À l’occasion d’un de ses voyages en Russie, Bartholomew Scott Blair, Barley pour les intimes, avait fait la connaissance d’un étrange personnage, Goethe, un savant un peu fou, physicien travaillant au développement de l’arsenal atomique du pays. Au terme d’une soirée très arrosée, Goethe, séduit par le discours humaniste de l’éditeur, avait supplié celui-ci de publier un livre en cours d’écriture et qu’il lui remettrait à son prochain passage en Russie. Sans en dévoiler le contenu, Goethe avait fait comprendre à Barley qu’il faisait appel à son courage et son humanisme. Ce dernier avait réussi de peine et de misère à se défaire de cet illuminé. C’est ce document que Landau rapporte en Angleterre. Incapable de trouver Barley Blair, paniqué par ce qu’il saisit du contenu, Landau s’empresse de remettre cette patate chaude au Renseignement britannique. Une bombe! Les cahiers du savant font la démonstration de la faiblesse des Soviétiques en matière d’armes nucléaires et de leur incapacité à soutenir un conflit. Est-ce réel? Goethe est-il véritablement un savant repentant ou un agent à la solde du pays? Veut-il vraiment dénoncer les mensonges du régime ou le régime essaie-t-il de tromper l’Occident sur les capacités nucléaires de l’URSS?

Tout le reste du roman est une tentative pour répondre à cette question. Transformé tant bien que mal en espion, Barley, cet insoumis, est renvoyé en Russie avec une mission : authentifier la sincérité de la source. Pour l’atteindre, il devra passer par Katia. Dont il tombera amoureux, ce qui rendra encore plus hasardeuse la confiance que ses patrons et leurs homologues américains ont placée en lui. Amoureux, mais pas à la manière cavalière d’un James Bond. D’un sentiment altruiste qui lui fera mettre la sécurité de Katia et de ses enfants au-dessus de tout.

Ce qui est fascinant dans ce roman, c’est l’habileté de le Carré à nous faire ressentir l’angoisse de ne plus savoir où se trouve la vérité. Tout n’est que mensonges, fausses identités, stratégies tordues. Si bien que la plupart des protagonistes en perdent leurs repères et font des erreurs de jugement. À l’exception de Ned, un des « patrons » de Barley, tous sont aveugles aux indices permettant de comprendre que la mission de Barley est en train de déraper. Lorsqu’ils ouvriront les yeux, il sera trop tard et quelqu’un devra payer.

La maison Russie est une passionnante histoire d’espionnage, sans coup de feu, sans hémoglobine, entièrement construite sur la psychologie des personnages et sur les rouages infernaux des services secrets. Du grand art.

John le Carré, La maison Russie, Robert Laffont, 1989, 382 pages

 

Comme neige au soleil

C’est le titre de l’excellent roman qui m’a rendu la vie plus douce sur le vol de retour d’Europe. Pendant que l’avion filait dans le froid polaire de haute altitude, mon esprit voguait dans le récit de William Boyd, hors du temps et de l’espace. Comme on doit limiter le poids des bagages, le choix d’une valeur sûre en matière de lecture s’imposait. Et je n’ai pas été déçue. J’ai même dû me faire violence pour ne pas le dévorer durant le séjour à Paris.

UnknownL’histoire commence à l’orée de la Première Guerre mondiale, en Afrique Orientale que se partageaient les Britanniques, les Allemands et les Portugais. Anglais et Allemands qui vivaient en bonne entente deviennent du jour au lendemain de farouches ennemis. Premier geste de guerre, Temple Smith, un Américain installé du côté britannique, se fait expulser de sa ferme par son voisin allemand. En même temps, en Angleterre, on suit le spleen d’un jeune fils de souche aisée, Félix Cobb, qui a en horreur sa famille de militaire, à l’exception de son grand frère adoré, Gabriel, lequel vient de se marier au moment où il est appelé sous les drapeaux. Au fil du récit, ces deux mondes, celui de l’Europe et celui de l’Afrique, finiront par se rejoindre dans un dénouement qui laisse bien des portes ouvertes.

À travers les différents personnages mis en scène par l’auteur, on assiste à la tragédie de l’homme en guerre. Les morts s’additionnent plus vite qu’on peut les compter, les biens sont détruits, les corps se brisent, les amitiés sombrent, l’amour vacille. Et comme si ce n’était pas suffisant, la grippe espagnole parachève la dévastation qui s’est abattue sur l’humanité.

Si le récit est passionnant, c’est que les personnages sont particulièrement vivants. Tout en demi-teintes, en nuances, en ambivalence, comme dans la vraie vie. Au cœur du roman, Félix avance tâtons, ouvre les mauvaises portes, recule, repart, gauchement, courageusement. Imparfait et attachant jeune homme.

Récit passionnant, personnages attachants et comme toujours, une plume éblouissante. Je vous en donne pour preuve la description que Félix fait de son père :

Le major Cobb était un petit homme qui avait été autrefois puissamment bâti : il lui en restait encore quelques traces mais, depuis qu’il avait quitté l’armée, il avait dangereusement grossi. Ce soir, pensa Félix, il ressemblait à un gros cube blanc et noir en fureur. Il portait — sans que l’on sût pourquoi — des knickerbockers noirs, des bas de soie blancs, des chaussures à boucle, une queue-de-pie, un faux plastron à col cassé et un nœud papillon blanc. Un rang de médailles tintinnabulantes lui barrait la poitrine du côté gauche. On aurait dit un ambassadeur auprès de la Cour de St-James sur le point d’aller présenter ses lettres de créance. Il était presque complètement chauve mais, à l’encontre de la mode actuelle, il avait conservé ses luxuriants favoris. Le visage bouffi et le teint cireux — couleur de vieilles touches de piano —, on l’aurait cru à peine remis d’une maladie ou sur le point d’en attraper une. Il avait de grandes poches sous les yeux et d’épaisses caroncules en guise de paupières : les plis de chair affaissés ne lui laissaient que de minces fentes pour y voir. Un monsieur parfaitement déplaisant d’apparence, se dit Félix qui pria que sa propre vieillesse ne l’affecte point de la sorte.

Du grand Boyd. Je vous suggère fortement de visionner cette courte vidéo dans laquelle Bernard Pivot s’entretient, en 1985, avec le jeune William Boyd et qui fait un éloge dithyrambique de son livre, son deuxième en carrière. C’est du bonbon.

William Boyd, Comme neige au soleil, Balland, 1985, 437 pages

Du grand Toni Morrison

Sur ma liseuse, au-dessus de l’Atlantique Nord et en filant en TGV dans la campagne française, Sula m’accompagne. Maintenant, entre deux balades dans Paris, un petit mot pour en rendre compte. Sula, c’est un assez court roman de cette grande auteure américaine nobélisée qui nous entraîne dans un quartier noir d’une petite ville de l’Ohio. Une puissante histoire d’amitié entre deux fillettes, Nel et Sula, au tournant des années 20, amitié qui prendra abruptement fin au début de l’âge adulte pour cause d’adultère. Sula partie voir ailleurs si elle y est, reviendra dans son quartier dont elle deviendra le bouc émissaire de tous les malheurs de la communauté.

Mais Sula, c’est surtout l’occasion pour Morrison de nous faire pénétrer dans l’univers de ses concitoyens de couleur, dans leur vision du monde qui allie souffrance et joie, fatalisme et foi, colère et soumission, ainsi qu’une forte sensualité qui donne au moindre objets de la vie un relief inattendu. Un livre haut en couleur, odorant, mouvant. Une histoire rude et tendre à la fois qui décrit la misère des Noirs dans un Amérique profondément raciste sans tomber dans le piège de la victimisation. Du grand Morrison.

Toni Morrison, Sula, Christian Bourgois éditeur, 1973, 1992 pour la traduction française, 2015 pour la version numérique, 146 pages

C’est toujours sous le choc qu’on referme un roman de Monique Proulx. Ici, Homme invisible à la fenêtre. Couronné de nombreux prix et porté à l’écran par Jean Beaudin sous le titre Souvenirs intime, scénarisé par l’auteure.

hommeMax est peintre. Confiné à un fauteuil roulant depuis 20 ans à la suite d’un accident de voiture, il se cloître dans un appartement miteux, seul locataire d’un immeuble insalubre. Malgré tout, sa porte est ouverte à tout venant, propriétaire obèse, femmes en peine d’amour, jeune amant de femmes en peine d’amour. Ça entre et ça sort à toute heure du jour et de la nuit. Ça se confie sans retenue. Max écoute. Et dessine et peint. Comme si l’un ou l’une de ces paumés pouvait lui restituer ce qu’il a perdu. Il dessine des corps, des morceaux de corps, en fait. Les jambes de l’une, les bras ou le torse de l’autre. Maison ouverte à tous sauf aux témoins du passé, dont sa mère Julienne qui le poursuit de ses attentions. L’équilibre précaire de sa vie de reclus se maintient plus ou moins jusqu’au jour où Lady, son amour de jeunesse, loue l’appartement d’en face et entreprend de le reconquérir, ignorant tout de sa condition physique. Il y est question d’amour, d’amitié, mais surtout du corps, de la relation au corps, au sien propre et à celui des autres, du corps comme véhicule ou réceptacle plus ou moins bringuebalant de tout le reste, comme fondation de soi et du rapport aux autres.

Oubliez les histoires à rebondissements et à péripéties. L’action se déroule lentement. L’auteure, par la main de l’artiste, peint le tableau de chacun des protagonistes, tableaux éparpillés qui finiront par former une grande fresque révélatrice de l’univers de Max. Une action lente, mais une œuvre puissante au souffle haletant qui ne laisse au lecteur aucun moment de répit. Un ton d’urgence, un cri de détresse non exempt d’une salvatrice dose d’autodérision et d’humour noir. Une écriture poétique, singulière, magnifique. Du Proulx, quoi!

Monique Proulx, Homme invisible à la fenêtre, Boréal/Seuil, 1993, 239 pages

Un récit lent et jouissif

Au moment de vous livrer mes commentaires sur ma dernière lecture, je me suis interrogée sur le sens du titre, Armadillo, dont je ne me souviens pas avoir rencontré une seule occurrence dans ce roman. Voici ce que j’ai trouvé sur le Net : Nom usuel commun au tatou et à un cloporte, capables de se rouler en boule en cas de danger.

Se rouler en boule en cas de danger, voilà bien ce qui caractérise le singulier personnage de cet excellent roman de William Boyd.

UnknownLorimer Black (nom d’emprunt de celui qui est né Milomre Blocj, Milo pour sa famille) est expert en sinistre pour une compagnie dont l’objectif est bien entendu d’échapper le plus souvent possible à l’obligation d’indemniser les victimes de sinistres. Lorimer, beau garçon, bon garçon surtout, applique avec sérieux et sans états d’âme les lignes de conduite de l’entreprise, habile à débusquer les fraudeurs et à conclure des arrangements profitables pour son employeur et pour ses bonis. Mais si Lorimer excelle dans son métier, c’est bien davantage en raison d’une sorte de naïveté que du cynisme qui anime ses patrons. Tout baigne dans l’huile jusqu’à ce jour où il arrive chez un client avec l’intention de régler un litige en espèces sonnantes et découvre celui-ci qui se balance au bout d’une corde. Or, si Lorimer est chargé d’apporter à l’homme en question les liasses supposées clore le dossier, c’est Hogg, son colérique patron, qui en a négocié les termes. La vue du macchabée cause un choc à notre jeune expert, choc qui provoque lui-même une fissure dans sa fausse assurance. À partir de là, c’est toute la vie de Lorimer qui va se lézarder. En bon armadillo, il tentera bien de se rouler en boule pour se protéger du danger, mais sa stratégie se révélera totalement inefficace. Poussé dans les cordes, menacé de tout perdre, notre héros sera bien forcé d’improviser…

Au-delà du milieu crapuleux auquel nous initie l’auteur, l’intérêt du roman tient surtout au personnage de Lorimer pour lequel on se prend petit à petit d’affection, à mesure qu’on découvre sa sensibilité et son indécision, voire sa pusillanimité, mais aussi cette sorte de pureté que rien ne semble entamer, son besoin d’être aimé, son empathie, son amour des fleurs et des masques, ses insomnies. C’est avec tendresse et impatience qu’on le regarde faire le dos rond face à l’adversité, face à ceux (patrons, famille) qui exploitent sa bonne foi, son désir de plaire. Mais bondieu, va-t-il enfin se mettre en colère et tous les envoyer paître!

Boyd est un magicien. Un maître de la nuance, de la subtilité. Et un maître du style. Pas de giclée de sang ni de coups de feu. Juste le destin d’un jeune homme ordinaire qui se construit devant nous, par petites touches qui laissent au lecteur une part de création, d’imagination. De même pour la conclusion, dont je ne dirai rien sinon qu’elle est aussi peu spectaculaire que le récit. Une conclusion cohérente qui fait sourire par sa subtilité. Un vrai bonheur de lecture.

William Boyd, Armadillo, Éditions du Seuil, collection Points, 1998, 367 pages.

 

 

Quand un récit s’enlise

Ma critique de Rose de La Tuque n’avait rien de dithyrambique, et si ce n’est que j’avais acheté les deux livres de Jacques Allard dans un même élan, je ne serais pas en mesure de vous faire part de mes commentaires sur Sarah Zweig, la suite indépendante du précédent roman. Mais voilà, cela m’aura permis de donner une deuxième chance à cet auteur venu à la fiction à un âge vénérable.

sarahSarah Zweig m’a plu davantage que son premier roman. On y suit l’amie de Rose, une Autrichienne entrée illégalement au Canada grâce à sa riche protectrice américaine qui l’emploie comme gouvernante dans son domaine québécois. L’action s’installe rapidement. L’éclatement de la guerre a pour résultat de mettre la GRC sur les traces des indésirables, dont Sarah, autrichienne mais juive aussi. Deux tares dans le Canada de l’époque. Sarah pense d’abord au suicide et l’annonce à ses amis avant de disparaître chez les Attikameks. Malheureusement, de retour à La Tuque avec les membres de la tribu qui veulent assister à la messe de minuit, Sarah est dénoncée, arrêtée, emprisonnée, longuement interrogée. C’est qu’Ottawa traque d’éventuels espions. Ayant finalement convaincu ses limiers de son innocence, Sarah sera libérée à la condition de mettre sa connaissance de nombreuses langues au service du renseignement canadien en Angleterre. Tout cela on l’apprend rapidement, au début du récit. Puis l’action retombe. Employée sous une fausse identité et un statut fictif à la Maison du Canada à Londres, Sarah patiente tranquillement entre l’ennui de son amoureux, Hugues, le frère de Rose, engagé dans la RAF et qu’elle espère retrouver à Londres, et les journées plus ou moins monotones qui constituent son quotidien. À peine si l’on sent la guerre planer. Dans les quelque deux cents pages consacrées à son séjour dans la capitale anglaise, seule nous distrait quelque peu son escapade avec son pilote enfin retrouvé. Puis tout se bouscule, bascule. Les dernières péripéties de l’aventure sont malheureusement tout juste évoquées par Hugues dans des lettres à Rose.

Si le compte rendu des activités du renseignement à Londres durant la guerre a capté mon intérêt, je n’ai pu m’attacher à ce personnage qui s’exprime par la voie du journal intime. D’autre part, mis à part les dialogues (peu nombreux) qui manquent de naturel, le style d’Allard m’a semblé plus alerte, imagé, parfois même inventif, se dépassant dans les descriptions de scènes sensuelles. Comme dans celle-ci où Sarah imagine les retrouvailles avec Hugues :

Alors oui, allongés l’un contre l’autre, encore à demi vêtus vous blablaterons, ferons patienter le pressant désir, nous racontant moult riens avec petits mots tendres, alors oui sa main emprisonnera la mienne, me plaquera, renversera, me saisira toute de sa bouche, rongera mes seins délivrés… puis ah! seras pris dans la guêpière noire, dans la soie rose échancrée sur l’origine du monde, la pulpe tendre de mes cuisses où mordre, ah oui me voudra toute, partiront ces jarretelles mauves, ces nylons noirs à couture, ah oui me libérera de tous les artifices de Soho de toutes phrases de tous mots toutes virgules m’abandonnerai nue comme maya comme lagune au soleil lui sera chaud chaud ah oui me dardera jusqu’au cœur au plus creux de mon âme le retournerai trônerai sur le pivot du monde et voguerons vaguerons cousus d’amour confondus aux confins de l’Univers.

L’impression générale que me laisse cette lecture est celle d’un sujet prometteur mais d’un récit qui s’emballe et passe trop vite sur les événements pour rapidement s’enliser dans l’absence d’action.

Jacques Allard, Sarah Zweig, Hurtubise, 2017, 410 pages

 

Tel était le thème du concours d’écriture de la dernière édition du festival littéraire, Les correspondances d’Eastman. Voici donc ma lettre fictive à Thérèse, un des nombreux visages qui nous étaient propo

sés pour stimuler notre imagination, lettre qui m’a valu l’honneur d’être finaliste.

Chère Thérèse,

Therese

Je suis de retour à la maison après mon séjour chez toi, où tu m’as accueillie avec tant de chaleur et de gentillesse. J’avais déjà trop tardé à faire la rencon

tre de mes lointaines cousines d’Alberta. Ce voyage est devenu pressant lorsque j’ai appris la grave maladie de ta sœur cadette.

Merci donc de m’avoir ouvert ta porte toute grande, de m’avoir guidée dans ta ville, d’avoir organisé un souper avec tes sœurs. Merci surtout de m’avoir ouvert ton cœur, d’avoir partagé avec moi tes peines et tes joies comme si j’étais une amie de longue date. J’en ai été profondément touchée.

Les propos que tu m’as tenus au sujet de ta piètre maîtrise du français m’ont particulièrement bouleversée. Tu ne t’exprimes correctement dans aucune langue, ni en français ni en anglais, m’as-tu dit avec dépit, les larmes aux yeux. La chance que tu as de parler deux langues ne te console pas de l’érosion de celle qu’on dit maternelle.

Tu m’as informée que, des six filles de la famille, seules les quatre aînées peuvent encore parler le français, mais, m’as-tu avoué, aucune ne peut le lire couramment. Elles se sont jointes à nous pour un souper de cousines. Encore là, j’ai été consternée d’apprendre qu’elles avaient hésité à accepter l’invitation, embarrassées en ma présence par leur niveau de langage. C’était à pleurer. Moi qui n’avais qu’un désir, créer des liens avec les filles de mon oncle, le frère adoré de mon père, et dont nous avions tant entendu parler. Malgré mon enthousiasme et mes efforts pour les mettre à l’aise, tes sœurs ont été peu loquaces. La conversation est demeurée malaisée, et elles sont rentrées chez elles très tôt.

Sur le vol de retour vers le Québec, j’ai beaucoup songé à tout cela. À cette désolation qui est la vôtre. Je crois que mon oncle et ma tante tenaient à vous transmettre le français en héritage. Or, après le primaire, vous avez dû fréquenter l’école anglaise et ce fut ardu. Toutes ont par la suite épousé un anglophone, toutes ont travaillé en anglais. Comme quoi, on peut être exilé à l’intérieur de ses propres frontières. En soi-même aussi lorsque ses limites érigent un mur infranchissable entre soi et les autres. Comme les îles que ne relierait aucun pont. Pourtant, quoi que vous en disiez, votre français a tenu bon et a permis des échanges intimes entre nous deux.

J’aimerais tant te consoler. Je sens bien cependant que la blessure est profonde, de l’ordre d’une amputation que ma visite a eu pour effet de mettre en évidence. Malgré tout, j’espère que nous saurons cultiver ce lien encore fragile, cette ébauche de passerelle que nous venons de créer. Après tout, nous habitons le même archipel, celui de la francophonie menacée.  

Avec toute mon affection,

Ta cousine du Québec

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