En rattrapage

Il est toujours ardu de rendre compte de lectures qui datent de quelques semaines, voire plus d’un mois. La faute en revient au plaisir que je prends, ces temps-ci, à m’initier à l’acrylique. Vous m’excuserez donc de résumer en quelques mots des bouquins qui méritent beaucoup plus.

Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature en 2018, signait en 1996 une œuvre à cheval sur le roman et sur le conte, Dieu, le temps, les hommes et les anges. La Polonaise nous amène dans un village qui est, pour ses habitants, le centre du monde. Les gens ne sont pas riches et la vie n’y est pas facile, comme partout ailleurs. Dieu préside à leurs destinées, donnant parfois son point de vue sur le cours des choses. Les anges gardiens font leur métier tout en se permettant occasionnellement de faire l’école buissonnière. Les morts peuvent traîner dans les environs, question de satisfaire leur besoin de vengeance. Puis vient la guerre, la deuxième, qui s’abat sans ménagement sur la fourmilière humaine, provoquant l’effarement et la dispersion.

Admirablement écrit, j’ai tout de même dû m’accrocher un peu pour en terminer la lecture. Faut aimer le genre.

Olga Tokarczuk, Dieu, le temps, les hommes et les anges, Robert Laffont, 2019, 395 pages

J’ai aussi dû m’accrocher pour poursuivre la lecture de Girl d’Edma O’Brien, mais pas pour les mêmes raisons. L’auteure, récipiendaire du prix Femina spécial pour l’ensemble de son œuvre 2020, se met dans la peau d’une des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014. Il en résulte forcément des scènes très dures, presque insoutenables. L’héroïne finit par s’évader avec l’enfant que lui a fait un des djihadistes et regagner son village où le plus dur l’attend, le rejet de sa communauté pour qui elle a souillé le sang de son peuple.

Un très beau roman appuyé par une recherche rigoureuse.

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser, 2019, 250 pages

La Rhapsodie des oubliés nous transporte à Paris, au cœur du XVIII, quartier multiculturel où se côtoient toutes les formes de misères urbaines. Abad, 13 ans, vient de s’y retrouver parachuté, en provenance d’un Liban une fois de plus dans la tourmente. Abad s’adapte difficilement et fait les quatre cents coups avec ses copains. Au point d’être pris en charge par les services sociaux, lesquels à bout de ressources le confient à une psychologue. Malgré ses réticences, Abad finit par se laisser gagner par la patiente sollicitude de la psy et entreprend de se réconcilier avec la vie.

Un roman attachant, écrit dans la langue de la rue parisienne. Faut parfois deviner le sens des mots. Premier roman couronné du prix de Flore.

Sofia Aouine, Rhapsodie des oubliés, Éditions de la Martinière, 2019, 202 pages

C’est une chose étrange à la fin que le monde. Écrit peu de temps avant sa disparition, Jean d’Ormesson réfléchit au sens de la vie, à la possibilité de quelque chose qu’on appelle Dieu, tergiverse en athéisme et espoir d’une sorte de vie après la mort. 

Bien sûr, la plume de l’académicien ne peut que nous éblouir. Et si la question de ce qui nous pend au bout du nez à la fin de nos jours nous titille un peu, ce petit bouquin ne peut que nous intéresser.

Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde, Robert Laffont, Pocket, 2010, 283 pages

Enfin, une histoire d’un romantisme absolu campé dans une Algérie qui se prépare à se déchirer. Un roman captivant, sublimement écrit par Yasmina Khadra. Ce que le jour doit à la nuit.

Younes, le principal personnage est arabe. On le suit depuis son jeune âge alors que son père, escroqué par les caïds de son village, perd sa terre et se réfugie dans la ville d’Oran pour tenter de se refaire une vie. Témoin de sa lente déchéance, Younes est recueilli et élevé avec amour par son oncle, pharmacien. Inscrit dans la meilleure école, Younes que son oncle rebaptise Jonas, fréquente dorénavant les Européens avec qui il développe une amitié très forte qui se brisera sur les récifs des premières amours. Younes incarne à lui seul toutes les facettes ambivalentes de l’Algérie d’après-guerre dirigée par les descendants des Français qui y sont établis depuis plusieurs générations. Les Arabes y sont soit européanisés, soit pauvres et souvent exploités par la classe dominante. Younes marche sur le mur étroit qui oppose les deux peuples en tentant de ne pas tomber. Il faudra que tout ce à quoi il tenait s’effrite pour qu’il assume enfin son identité et trouve un certain bonheur. 

Ce court résumé est bien injuste pour un roman d’une très grande richesse, d’une grande profondeur et pour le style époustouflant de Khadra. À lire sans la moindre hésitation.

Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit, Pocket, 2008, 441 pages

Les bonheurs de la route (littéraire)

Étrange ! Comment expliquer le bonheur de certaines lectures alors que d’autres nous laissent de glace ? Tandis que je m’étais accrochée pour terminer le Femina Étranger, Ordesa de Manuel Vilas, le Femina, lui, m’a captivé sans que j’arrive à identifier les ingrédients de la recette. Quel mérite a de plus, à mes yeux, Par les routes de Sylvain Prudhomme ? Je serais bien en peine de vous le dire. Mais ce fut un réel bonheur de lecture.

L’intrigue? Elle est mince comme la lame d’un couteau. Sacha, écrivain et peintre, décide de quitter Paris pour s’installer dans un petit village du sud de la France qu’on lui a chaudement recommandé. Quel n’est pas son étonnement d’apprendre que son ancien colocataire, du temps de ses études, soit une vingtaine d’années plus tôt, y est établi avec femme et enfant. Bien qu’il ait voulu à l’époque que ce colocataire (qui n’aura d’autre nom tout au long du récit que l’autostoppeur) sorte de sa vie, Sacha ne perd pas de temps pour reprendre contact et faire connaissance de sa femme, Marie, et de leur fils, Augustin. La suite : l’autostoppeur fait de l’autostop, Sacha tente d’écrire tout en se sentant de plus en plus attiré par Marie. Petit à petit, Marie se fatigue des départs imprévisibles et interminables de son amant. L’attirance entre elle et Sacha devient réciproque. L’absence de l’amant devient permanente. Le nouveau couple se consolide et s’installe dans une relation heureuse. Fin.

Je suis consciente, en résumant ainsi le livre, de lui être terriblement infidèle. Car, malgré la minceur de l’intrigue, l’œuvre a de la substance, de l’épaisseur. C’est une ode à l’amitié, à l’amour, aux moments charnière de l’existence, à la vie ordinaire qui est en soi extraordinaire. Derrière la simplicité des faits, on sent bien qu’il y a une deuxième grille de lecture possible. Car le personnage de l’autostoppeur n’est tout de même pas banal. Un homme dans la quarantaine passe une partie de sa vie à courir les routes, le pouce en l’air. Il collectionne les photographies, noms et adresses de chacun des automobilistes qui l’ont pris à bord. Du temps des études, Sacha a ainsi voyagé avec l’autostoppeur. Mais il a depuis longtemps renoncé à ce mode de transport. Mais peut-être l’autostoppeur n’est-il « qu’un double » de lui-même, « une figure de jeunesse, de ses années de vagabond », « l’homme qu’il n’est plus et qu’il revoit avec un mélange de tendresse et de défi ».

Le style de Prudhomme est sobre, concis, concret, excessivement précis et efficace.

Extrait

Nous avons marché jusqu’à ma voiture. Il s’est assis à côté de moi. Nous sommes sortis de la ville. Avons pris la quatre-voies. Le paysage s’est mis à défiler. Les champs nus. La campagne plongée dans l’hiver. J’ai accéléré, doublé un camion, puis un autre. J’ai pensé comme lui sans doute : que pour une première fois son autostoppé c’était moi.

Je sens bien que je n’arrive pas à traduire le charme singulier de ce livre qui m’a tout de suite captivé et ne m’a pas laissé tomber. L’avenir dira si ce roman laissera en moi des traces permanentes.

L’opinion du Devoir et de France Culture

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, 2019, 296 pages

En rafale

Je repousse depuis des jours le fardeau de rendre compte de mes dernières lectures. Ça en dit peut-être beaucoup sur l’effort qu’elles m’ont demandé. 

Ordesa de Manuel Vilas. Prix Femina Étranger 2019. Phénomène de librairie en Espagne. Phénomène tout court, oui ! Les quelque 400 pages de cette brique se déclinent en 157 courts chapitres, comme autant de petites fenêtres qui s’ouvrent furtivement sur le passé. Le narrateur décrit avec minutie les détails parfois minuscules et apparemment insignifiants qui ne constituent pas moins la trame des souvenirs, lesquels assemblés en une immense mosaïque, tentent de donner un sens à la vie.  

Sur le quatrième de couverture, Antonio Munoz Molina, figure importante de la littérature espagnole, dit ceci : « Voici l’album, les archives, la mémoire sans mensonges ni consolation d’une vie, d’une époque, d’une famille, d’une classe sociale condamnée à tant d’efforts pour obtenir si peu. Il faut beaucoup de précision pour dire ces choses, un acide, un couteau aiguisé, une aiguille assez fine pour faire éclater le ballon de la vanité. Ce qui reste à la fin, c’est l’émotion propre de la vérité et la détresse devant tout ce qui a été perdu. »

La quête mémorielle de l’auteur me rappelle celle de Modiano qui m’avait tant émue. Le narrateur tente de retenir les souvenirs qu’il a de ses parents et de combler le vide de tout de qu’il ignore de ses ascendants. 

Extrait

Il n’y a rien de ce côté-là, il est vain de dire « mes grands-pères ». J’ignore qui ils étaient, la vie qu’ils ont menée, s’ils étaient petits ou grands, bruns ou blonds, je ne sais rien d’eux. Pas même leurs prénoms. Je ne sais pas qui était mon grand-père paternel. J’en sais encore moins sur mon grand-père maternel. Je ne connais pas la date de sa mort, qu’on ne me révélera jamais, car je ne peux poser la question à personne. (p.195)

Pour une raison qui m’échappe, l’univers de Vilas ne m’a pas happée comme celui de Modiano. J’ai résisté à la tentation de fermer le livre prématurément. Quelque chose me retenait (la nostalgie, la tendresse, l’acharnement de la mémoire?) sans me séduire entièrement.

Critique du journal Libération

Manuel Vilas, Ordesa, Éditions du sous-sol, 2019, 399 pages

Le hasard fait parfois drôlement les choses. Après la lecture d’Ordesa, j’ai pigé Le drap blanc de Céline Huyghebaert dans ma réserve de livres. Également autobiographique, ce livre couronné du Prix du Gouverneur général 2019 comporte de nombreuses passerelles avec le précédent. Il s’agit d’une longue enquête menée par la narratrice auprès de diverses personnes ayant connu son père prématurément mort d’un cancer. Celle-ci porte une forte culpabilité à son endroit, culpabilité découlant notamment de la dernière carte qu’elle lui a adressée de l’étranger, une carte pleine de reproches et qui fut sa dernière communication avec lui. 

Extrait

Je lui ai dit qu’un jour j’avais envoyé à mon père une carte de souhaits avec une œuvre de Magritte, L’homme au chapeau melon, et à l’intérieur de la carte, j’avais écrit un long message qui parlait de résilience. Ou alors de renoncement. Ou des minces chances qui restaient à mon père de ne pas rater sa vie. Je me servais des mots comme de bombes à cette époque, et j’avais bien l’intention que ceux-ci lui sautent à la figure dès qu’il ouvrirait l’enveloppe. Mais le choc avait été tellement violent que mon père était parti pour l’hôpital et j’avais dû prendre le premier avion sur la demande pressante de ma sœur. Le temps d’attacher ma ceinture, de la détacher, de traverser l’Atlantique, de rattacher ma ceinture pour l’atterrissage, de toucher le sol de Roissy, d’apercevoir ma valise sur le tapis, et mon téléphone avait sonné à nouveau. C’était ma sœur, c’était trop tard, il était mort. Mais ne t’inquiète pas, avait-elle continué, il savait que tu l’aimais. (p. 21-22)

Cette recherche prend des formes diverses : échanges écrits sous la forme d’un dialogue théâtral, interview (question et réponse), analyse graphologique de la signature du père, liste d’anecdotes, journal des rêves, narration à la première personne. 

Encore une fois, j’ai résisté plusieurs fois à la tentation d’abandonner ma lecture, mais j’ai poursuivi, comme si j’espérais une grande révélation, un punch, une émotion. Mais rien de tout cela n’est survenu. 

Ça promettait, pourtant. Est-ce la forme éclatée du livre qui a fait obstacle à mon plaisir de lecture? Je n’en sais rien, mais une chose est certaine, après ces deux lectures, j’étais mûre pour un bon roman policier !

Ce qu’en a dit Le Devoir

Céline Huyghebaert, Le drap blanc, Le quartanier, 2019, 325 pages

Heureusement, j’avais dans ma bibliothèque un Kathy Reichs, Meurtres à la carte. Pour ceux qui ne connaissent pas l’auteure, précisons qu’elle est anthropologue judiciaire, tout comme son héroïne, Tempe Brennan, c’est-à-dire qu’elle fait parler les vieux ossements trop dégarnis pour le coroner. 

Dans la cave en terre battue d’un vieil immeuble de Montréal, on découvre des ossements. Le travail de Tempe consiste à savoir s’il s’agit d’humains ou d’animaux, et de déterminer l’époque de la mort. Celui qui a découvert les dépouilles a aussi trouvé des boutons datant du 19e siècle, incitant le détective responsable de l’enquête à fermer le dossier. Or Tempe a l’intuition que ces morts sont plus récentes. L’impulsive anthropologue et le suffisant enquêteur entrent bien sûr en collision frontale. Mais l’opiniâtre Tempe poursuit ses investigations, fait jouer ses relations, arrive à mettre une date plus précise sur les restes et, de fil en aiguille, découvre un trafic humain qui donne froid dans le dos.

Extrait

La tâche de pourchasser les méchants, c’est aux flics qu’elle revient. Mais Hollywood, avec son clinquant, a créé une nouvelle façon de danser les claquettes. À force de manipulations scénaristiques, elle a convaincu le public que les techniciens de l’identité judiciaire étaient à la fois des savants et des détectives. Résultat : il ne s’écoule pas une semaine sans que je sois contactée par un téléspectateur émerveillé, persuadé d’avoir mis la main sur un indice capital. J’essaie de rester aimable, mais je trouve quand même que ce dernier mythe mérite un sérieux coup de pied au cul. (p. 61) 

J’ai dévoré ce roman, solidement harponnée par l’intrigue et conquise par l’humour corrosif de l’auteure. Un vrai bon livre qui a délassé mon cerveau tout crispé par les précédentes lectures.

Kathy Reichs, Meurtres à la carte, Pocket, 2006, 412 pages

– Le pouvoir et la prédation –

La lecture du roman Les choses humaines convoque les spectres de célèbres prédateurs ayant récemment eu maille à partir avec la justice. On pense à Gilbert Rozon, Jian Ghomeshi, Harvey Weinstein, Éric Salvail, Bill Cosby. Tous des hommes faisant de brillantes carrières, souvent adulés par le public, des hommes dotés d’un pouvoir considérable dans leur zone de performance. C’est un peu leur histoire que raconte Karine Tuil dans ce roman décapant, d’une froideur clinique, d’une brutale lucidité.

Le propos…

Jean Farel, journaliste politique consacré, vit avec la peur d’être évincé de son trône par la direction de la chaîne télévisuelle où il anime depuis des années une émission d’interviews avec les personnalités influentes du monde entier. Et, malgré ses soixante-dix ans, son travail, le prestige et le pouvoir qu’il lui confère, est vraiment ce qui lui importe le plus dans la vie. Et il tient ferme son carré d’as: Claire, sa femme plus jeune que lui d’une trentaine d’années, essayiste féministe reconnue, Alexandre, talentueux jeune homme étudiant dans une prestigieuse université californienne, et Françoise, sa fidèle maîtresse. Pourtant, il suffit parfois de peu pour perdre la main. Par exemple, le fait que Claire le quitte pour un autre ou que son fils soit accusé de viol. Une partie importante du roman porte d’ailleurs sur le procès d’Alexandre et brosse un portrait brillant et impitoyable des forces en jeu, des rouages de la prédation et du viol, des arcanes juridiques si souvent favorables au violeur, de l’influence des réseaux sociaux, de celle du mouvement #MeToo, de la conception du consentement expliquée par chacune des parties. 

Extrait…

Chaque fois qu’il pénétrait dans les locaux de la chaîne, ce grand bâtiment de verre qui dominait Paris, Jean Farel ressentait une forme d’irradiation interne — c’étaient moins les lieux qui le grisaient encore que les égards auxquels il avait droit dès qu’il franchissait le portique de sécurité, ces marques de reconnaissance dont l’expression, souvent servile, lui rappelait son importance. Le pouvoir, il l’avait, et depuis tant d’années qu’il l’avait exercé de toutes les façons possibles ; il avait fini par trouver son équilibre en respectant deux règles : tout contrôler, ne rien lâcher tout en affirmant publiquement : je n’ai jamais cherché à maîtriser ma vie, ma carrière est le fruit du hasard.(p. 65)

Curieusement, aucun des protagonistes n’est attachant. Jean Farel, fourbe, immoral, narcissique à l’extrême, nous hérisse les poils sur le corps. Par ailleurs, avec ses doutes et ses angoisses, Claire peut susciter une certaine sympathie sans nous émouvoir profondément. Enfin, l’incapacité d’Alexandre de se mettre à la place de celle qui l’accuse, de s’élever au-dessus de son égocentrisme adolescent, nous laisse pantois, déçus. Pourtant, ce roman est passionnant et nous tient de la première à la dernière ligne. On a l’impression d’avoir pu pénétrer dans l’antre de la bête et d’un peu mieux comprendre sa logique viciée.

Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 2019, 342 pages

Violette au jardin des allongés

Le « merveilleux des choses simples ». Voilà bien une expression (trouvée en quatrième de couverture) qui traduit tout ce qui fait le charme de Changer l’eau des fleurs. Charme également bien reflété par le titre du roman de Valérie Perrin. Mais ne vous y trompez pas. À ces choses simples se mêlent des drames, mais évoqués avec une sorte de douceur. 

Violette Toussaint est garde-cimetière. Cette orpheline élevée dans des familles d’accueil est une femme pleine de tendresse et de sollicitude. Mariée toute jeune à Philippe Toussaint, coureur invétéré, elle est négligée par son mari et méprisée par sa belle-famille. Une petite fille naît bientôt, comblant en partie l’immense capacité d’aimer de la maman. Violette supporte stoïquement les écarts de son mari, refusant d’envisager la séparation malgré la froideur qui s’est installée dans le couple au fil des ans. Sa famille est bancale, mais c’est une famille, ce qu’elle n’a jamais eu. Pourtant un drame frappe Violette, réduisant à néant sa joie de vivre. Sa fille de 7 ans partie en colonie de vacances meurt dans un incendie qui sera jugé accidentel. S’en suivront des années noires et le naufrage du couple. Enfin, des rencontres lui seront salutaires, celles d’un ami, d’un jardin, d’un cimetière…

Changer l’eau des fleurs illustre la résilience portée par Violette, son souci des autres, son écoute sans jugement, sa compréhension. C’est un grand roman de tendresse. Ça parle aussi de l’incommunicabilité des êtres qui ne se sont pas choisis pour les bonnes raisons, qui ont hérité des carences d’éducateurs incompétents. Et puis, c’est un roman qui fait sourire, notamment lorsque le regard singulier de la narratrice se pose sur le comportement souvent cocasse des visiteurs du cimetière dont elle a la garde.

À propos des choses simples :

En avril, je mets des larves de coccinelles sur mes rosiers et ceux des défunts pour lutter contre les pucerons. C’est moi qui dépose les coccinelles avec un petit pinceau une à une sur les plantes. C’est comme si je repeignais mon cimetière au printemps. Comme si je plantais des escaliers entre la terre et le ciel. Je ne crois ni aux fantômes ni aux revenants, mais je crois aux coccinelles. P. 185)

À propos de l’humour :

Gaston est encore tombé dans la fausse. Je ne compte plus le nombre de fois où cela arrive. Il y a deux ans, au cours d’une exhumation, il est tombé à quatre pattes dans le cercueil et s’est retrouvé à plat ventre dans les ossements. Combien de fois, pendant les enterrements, s’est-il pris les pieds dans des cordes imaginaires ? (p. 91)

Malgré la cruauté du destin de Violette, Changer l’eau des fleurs est paradoxalement un roman apaisant et remarquablement bien construit, par des allers-retours entre le présent et le passé. Chacun des 94 courts chapitres s’ouvre sur un florilège d’épitaphes. Très à propos.

J’ai adoré.

Pour d’autres points de vue, tous deux positifs, la critique des journaux Libération et La Croix.

Valérie Perrin, Changer l’eau des fleurs, Livre de poche, 2018, 666 pages

La genèse d’une colère

Paul Hansen, né à Toulouse, fils d’un pasteur danois et d’une mère française qui administre un petit cinéma de répertoire dans sa ville natale, croupit dans la prison de Bordeaux. Oui, celle du quartier Ahuntsic, à Montréal. Il y partage une cellule avec Patrick Horton, Hells Angel de profession, une brute qui défaille devant une souris ou une paire de ciseaux à cheveux, mais qui a pris Paul en affection et le protège des pires vicissitudes carcérales. Dans ce lieu qui laisse beaucoup de place aux souvenirs, Paul remonte le cours de son histoire pour comprendre lui-même comment il en est arrivé là. 

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, prix Goncourt 2019, est un roman étonnant par certains aspects. D’abord, par son personnage principal, Paul, « un maudit bon gars » ! Paul est un être plutôt indéterminé qui se laisse porter par les événements. Après le divorce de ses parents, il suit son père dans son exil au Canada, plus précisément à Thetford Mines, et apprend divers métiers sur le tas. Son talent naturel pour les tâches manuelles et surtout son irrépressible désir de se rendre utile en font un employé apprécié. Après la mort de son père, il deviendra concierge d’un immeuble à condos de luxe, à Montréal, où il posera ce geste qui lui servira de billet d’entrée à Bordeaux. Et curieusement, ce geste « regrettable » se révélera fondateur de son identité, la pierre d’assise d’un futur davantage assumé.

Le récit de Jean-Paul Dubois se déroule lentement, les pièces se mettant en place tout doucement, au gré des réminiscences livrées par une plume exceptionnelle. Il démontre par ailleurs une connaissance étonnante du Québec, de son histoire récente, de ses particularités sociales, ce qui est vraiment inattendu et amusant pour un lecteur québécois. 

Extrait

Mon père nous parlait très peu du temple et de ce qu’il y faisait. Loin de ses performances danoises couronnées de rappels enflammés, il semblait ne délivrer ici qu’un service minimal dans une indifférence polie. Il écrivait toujours ses prédications avec application, mais quelque chose en lui semblait désamorcé. Ma mère n’avait jamais fréquenté son office et, pour ma part, je ne venais plus depuis longtemps écouter ses sornettes qui, à l’image de celles de ses confrères et concurrents, tournaient en rond depuis des siècles sur le phonographe des prophètes.

Je ne sais pas combien de temps survivra Paul Hansen dans la galerie de personnages que j’héberge, mais j’ai passé avec lui un très bon moment. Pour amateur de lecture lente, d’humour caustique, de chronique du quotidien. 

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Éditions de l’Olivier, 2019, 252 pages

Histoire de panache

Résumé du 4e de couverture

Pamina habite en montagne avec son compagnon Nils. Elle se sait entourée par un clan de cerfs. Ceux-ci lui sont restés mystérieux jusqu’à ce qu’un inconnu, Léo, photographe animalier, construise dans les parages une cabane d’affût. Tandis qu’elle s’initie à la vie du clan, affrontant la neige, le givre, la grêle, enveloppée d’un filet de camouflage, elle nous parle de la peur de la nuit, de la magie de l’inconnu, du plaisir à guetter l’apparition des cerfs, à les distinguer, à les nommer. Mais elle nous livre aussi ce qu’elle va découvrir, un monde plus cruel que celui du règne animal…

Prédation et anthropomorphisme

Ce livre plaira à quiconque s’oppose à toute domination de l’humain sur ses congénères animaux. Mais laissera perplexes ceux qui pensent que la prédation est inhérente à la nature animale, incluant l’homme. Bien sûr, il y a prédation et prédation. La deuxième catégorie de lecteurs rejette la prédation qui a pour but de satisfaire le désir de pouvoir et de domination, mais accepte que l’homme prélève dans la nature, avec respect, ce qui est nécessaire à sa subsistance. Tout comme le coyote ou le loup satisfont leur faim à même le cheptel à panache. Bien sûr, les organismes chargés de veiller sur la survie des espèces sauvages servent parfois d’autres intérêts, ce qui est fort regrettable. Les risques d’extinction de n’importe quelle espèce animale ou végétale doit être combattus. Mais que ceux qui chassent du gibier en consomment la chair me semble dans l’ordre des choses. Et la stupéfaction de la narratrice qui découvre les lieux d’abattage m’a laissée de glace. Le gaspillage de la ressource m’aurait autrement scandalisée.

Extrait

C’était devenu une obsession. Contempler des cerfs. J’aurais aimé approcher leurs présences, connaître leurs pensées, pénétrer leurs méditations, dormir dans leurs yeux, écouter dans leurs oreilles, me glisser dans leur mufle, être leur salive verdie du suc des herbes, frémir sous leur pelage, bondir dans leurs muscles, m’enfoncer profondément dans leurs sabots, dans leur fonds d’expérience, parcourir le temps qui existe et le temps qui n’existe pas, nager dans les vapeurs qui montent des prairies ou dans celles qui montent des grottes, cinq cerfs nageant dans la brume aux parois de Lascaux, porter le poids de leur couronne, connaître une seconde, une seule, leur souveraineté, la mêler aux branches des forêts traversées, ne plus savoir si je suis cerf ou forêt en train de nager, de bondir. D’exister. (p. 73)

Les descriptions lentes et méditatives m’ont parfois charmée, les velléités anthropomorphiques de l’auteure m’ont par contre ennuyée. Et je n’ai pas encore bien compris ce qui a valu le prix Décembre à cette œuvre.

Pour ceux que ce livre charmera, lisez cet article du journal Le Temps qui est allé à la rencontre de l’auteure pour parler de l’oeuvre.

Claudie Hunzinger, Les grands cerfs, Grasset, 2019, 191 pages

L’impossible consentement

Le Consentement de Vanessa Springora ayant déjà fait couler beaucoup d’encre, je ménagerai la mienne.

 Rappelons qu’il s’agit du récit par l’auteure de sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle n’était âgée que de quatorze ans et que son séducteur était quinquagénaire.

Vanessa Springora a, me semble-t-il, trouvé le ton juste pour évoquer ce passé trouble qui a longtemps miné ses relations aux hommes. La description factuelle des événements, de ses émotions, de ses ambivalences, mieux que toute charge accusatrice, permet de comprendre en quoi cet apparent consentement ne peut excuser les actes du prédateur. 

L’auteure cherche à cerner ce qui chez elle explique cette relation qui deviendra si dévastatrice. 

Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude. ( p.88)

Sa réflexion porte aussi sur les caractéristiques de la société de l’époque qui ont permis que ce crime se déroule en toute impunité, au vu et au su de tous, puisque l’auteur en tirait profit en publiant son journal.

Le Consentement est le premier livre de Vanessa, éditrice. Ce récit se lit le cœur battant tant on sent bien dans quel filet s’empêtre et se blesse la jeune fille abandonnée par ceux, père et mère, qui avaient charge de la protéger. 

À lire aussi un intéressant article dans le journal La Presse au sujet du pouvoir de l’écriture.

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020, 206 pages

La mort ne voulait pas de lui

Lori Lansens vient de gagner une place sur ma liste de lecture. Les égarés, son plus récent roman, m’a séduite et donné le goût de mieux connaître son œuvre.

Le propos

L’action se déroule principalement dans les montagnes de la Californie, tard à l’automne. Wolf a dix-huit ans et pour souligner cet anniversaire (en fait pour ne pas avoir à en souligner d’autres), il est parti sans son indispensable sac à dos, il a pris le téléphérique puis il a emprunté les sentiers qu’il avait si souvent arpentés avec son ami Byrd, avant l’accident. Son but, faire le grand saut. Son plan est cependant déjoué par la rencontre de trois femmes, Nola, Bridget et Vonn, trois générations d’une même famille, qui cherchent sans succès le lac Secret, lieu de mémoire de Nola, et qui implorent Wolf de les guider. Cependant, un incident les entraîne hors des sentiers connus. Perdus, sans eau et sans nourriture, trop légèrement vêtus, ils passeront quatre jours et quatre nuits à lutter pour leur survie. Les dangers sont partout : blessures, froid, bêtes sauvages, vautours. Personne ne sortira indemne de l’aventure.

Lori Lansens a du souffle et du talent pour créer une atmosphère de tension, des personnages complexes et attachants, ainsi que pour construire un récit qui ménage ses effets et ses révélations. Les souvenirs qu’éveille la montagne nous permettent de comprendre ce qui a conduit Wolf à son entreprise désespérée. Les descriptions de la nature sont précises, concrètes et évocatrices à la fois. Les égarés est un hommage à l’amitié, au courage, à la résilience.

Extrait

Vonn n’a pas opposé de résistance quand j’ai tiré son pied vers moi et elle a seulement fermé les yeux lorsque j’ai lentement mis ses orteils dans ma bouche. Je les ai réchauffés avec ma langue, puis je les ai sucés avec douceur pour y faire circuler le sang de nouveau. J’ai été ému par ses gémissements, qui n’avaient rien à voir avec le plaisir. Je ne pouvais lui épargner la souffrance, mais les engelures, peut-être. Dans le noir, nous nous sommes regardés, et ces étranges circonstances ont engendré l’un des plus grands et singuliers moments d’intimité de ma vie. (p. 267)

Pour en savoir plus, lire d’autres points de vue : dans le Journal de Montréal, le Soleil, la Presse.

Lori Lansens, Les égarés, Alto, 2018, 489 pages

La fille de Brooklyn est une histoire qui part sur les chapeaux de roue et garde le rythme jusqu’à la fin. J’ai dévoré ses 473 pages en deux soirs.

L’intrigue est complexe et entrecroise deux drames, celui de l’enlèvement et de la séquestration d’adolescentes par un pervers, dix ans plus tôt, et celui de la disparition récente d’une jeune femme qui avait autrefois réussi à fuir cet enfer.

Le propos

Raphaël et Anna se paient une fin de semaine de congé en amoureux, trois mois avant leur mariage. Cependant, le mystère qui plane sur l’enfance et la jeunesse d’Anna rend Raphaël suspicieux et anxieux. Poussée dans ses retranchements, Anna lui montre la photo de trois cadavres calcinés. « C’est moi qui ai fait ça » lui dit-elle. Choqué, Raphaël s’enfuit. Mais reprenant bientôt ses esprits, il fait demi-tour et revient à la maison de location. Trop tard. Anna n’y est plus. Il comprend qu’elle est rentrée à Paris, ce qu’il s’empresse de faire à son tour pour courir demander le pardon à la femme qu’il aime et écouter l’histoire sous-jacente à ce drame. Or Anna est introuvable. Avec l’aide de Marc, voisin de palier et ami, ancien flic à la retraite, il se lance dans une enquête qui met au jour une affaire pleine de ramifications et de cadavres.

Le style

Le style de Guillaume Musso est clair et limpide, sans particularités mises à part les constantes références à des œuvres littéraires, cinématographiques ou picturales qui m’ont occasionnellement agacée par leur nombre. Raphaël s’exprime au je alors qu’un narrateur impersonnel nous fait part des faits et gestes de Marc, ces choix éditoriaux s’avérant tout à fait pertinents à la lumière du dénouement de l’histoire. Par contre, l’idée de permettre à des personnages décédés de nous donner leur version des faits dans la dernière partie du roman me semble plus discutable et un peu facile. Reste que l’intrigue est bien menée et qu’elle captive le lecteur.

Guillaume Musso, La fille de Brooklyn, XO Éditions, 2016, 473 pages

Le fric ou l’amour

La tentation, quelle est-elle ? Peut-être celle de la force brute des armes. Le roman de Luc Lang s’ouvre d’ailleurs sur une scène de chasse. François, chirurgien renommé, est également un chasseur émérite. Le cervidé qu’il traque depuis deux ans dans les forêts de Savoie, un 16 pointes, est enfin à portée de carabine. Il vise, hésite, tire. Blesse la bête à la patte. Il retrouve l’animal, l’endort, réussit à la tirer jusqu’au treuil, et de là, dans la boîte de la camionnette. De retour au relais, sa maison de campagne, il hisse le cerf sur la table où il fait habituellement boucherie, opère et relâche sa proie. 

En parallèle, on découvre les liens difficiles qu’il entretient avec chacun des membres de sa famille. Sa femme, Maria, souffre de délire mystique et séjourne régulièrement dans des couvents ou des maisons de retraite. Mathieu, son fils, a abandonné ses études en médecine pour la finance et fraye dans le milieu des opérations occultes, des bandits à cravate, des paradis fiscaux. Mathilde, sa fille, s’est amourachée d’un riche client de Mathieu. Un soir, François entend des coups de feu près du relais. Quelques minutes plus tard, sa fille paniquée frappe à la porte en soutenant un homme blessé, Loïc Tommer, le révolver à la main, qui exige d’être soigné par François. Même si François soupçonne Tommer ne n’être pas net, il n’hésite pas longtemps et prend le parti de sa fille contre celui de la justice. Il va aider. Commence alors une course contre la montre pour faire évacuer le malade vers un hôpital, faire disparaître la voiture criblée de balles. Puis tout dérape dans un scénario apocalyptique.

Le style précis, chirurgical, de Luc Lang, contraste avec la construction du récit, les retours en arrière illustrant la tentation de l’auteur de réécrire l’histoire. Comme chacun pourrait aimer réécrire certains événements de sa vie. Là où nous sommes impuissants, l’auteur se fait plaisir, retourne sur ses pas, propose un glissement dans les pensées, un petit quelque chose qui peut tout changer à la conclusion de l’histoire. 

Extraits

Son fils, à presque 30 ans, affichait une morgue et une assurance toutes fondées sur la puissance de son capital. Son rapport aux choses était dépourvu d’aspérités, lissé, parce que plus rien d’affectif, encore moins de social, ne traversait ses relations. Il était au-delà, entretenant des liens de pure convenance et de politesse creuse, sans incidence sur sa vie propre, posé qu’il était sous un invisible dôme de verre qui assourdissait tout bruit, décolorait toute couleur, affadissait chaque goût, chaque parfum. Toutes les expériences étant à sa portée, duplicables à l’infini, l’argent faisait de lui un immortel hors du temps et de l’histoire, l’emprisonnant dans une atonie qui devenait sa solitude et sa prison. (p. 164)

Les réserves de nourriture s’accumulent dérisoirement dans une bâtisse où il n’y a plus d’enfants, plus de chasseurs ni de chiens, où il n’y a plus d’épousée ni de parents. L’édifice est somptueux, mais le royaume est en ruine, seuls les êtres qui l’habitaient en consacraient la magnificence, il voit le Saint Jérôme de Ribera, assis, tenant un crâne, à moitié nu dans sa toge rouge sur son corps amaigri… François se tient dans une église vice, c’est le vent qui souffle entre ses os. Il baisse la tête, enfouit ses mains dans les poches, se dirige vers la maison, la neige geint sous ses semelles, les trois marches du seuil, il pousse la porte, la lumière du hall veille. (p, 189)

Un des thèmes qui traversent tout le livre : la futilité du fric et de la réussite professionnelle, quand les liens avec les êtres chers s’étiolent. Et si le fric, si la réussite professionnelle en étaient justement la cause ?

Autre point de vue à lire ici.

La tentation a été couronnée du prix Médicis 2019

Luc Lang, La tentation, Stock, 2019, 354 pages

Sécheresse du Dakota du Nord

J’avais lu, il y a quelques années, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, et j’avais adoré. Je traînais depuis longtemps, sur ma liste, une autre suggestion de lecture de cette auteure : Le pique-nique des orphelins. Je dois avouer que cette œuvre m’a moins émue que la précédente. On y retrouve les mêmes paysages plats et poussiéreux des plaines américaines où cohabitent plus ou moins en harmonie Blancs et Amérindiens. Mais cette histoire déjantée a mis à plus rude épreuve ma tolérance aux libertés que prend un auteur avec le réalisme, la vraisemblance, ce qui ne semble pas être le premier souci de Erdrich. Je ne peux bien sûr le lui reprocher dans la mesure où ces libertés sont caractéristiques de sa position créatrice. 

Propos

Dans le Dakota du Nord, Karl (11 ans) et Mary (6 ans), progéniture d’un homme marié entretenant une relation avec leur mère, sont abandonnés par celle-ci à l’occasion du bien nommé Pique-nique des orphelins. On les retrouve bientôt dans un wagon de marchandises en route vers Argus où leur tante tient une boucherie. Au moment de leur arrivée à destination, un incident sépare les deux enfants et seule Mary rejoint la maison de sa parente. Elle y sera élevée avec sa cousine Sita qui nourrira une forte jalousie à son endroit, acceptant difficilement l’attention de sa mère envers l’orpheline et le détournement de l’attention de son amie Célestine au profit de la nouvelle venue. 

On suit ces différents personnages et quelques autres, Blancs et Amérindiens vivant hors réserve, sur une quarantaine d’années, dans un monde où le bonheur est fuyant et les relations sèches comme le climat. Chacun exprime sa version des faits à tour de rôle. Les amitiés et les amours y sont rudes, les hommes toujours ailleurs ou sur le pas de la porte. Les familles se désintègrent. Seules les filles et les femmes semblent capables de tenir debout, au même endroit, contre vents et marées. Les incidents et les mésaventures parfois rocambolesques s’additionnent sans pour autant provoquer l’effondrement du petit macrocosme constitué par quelques résistants. 

Deux extraits illustrant d’une part l’atmosphère étrange du récit et d’autre part, la plume singulière, originale de l’auteure.

Extraits

Elle attendait, mais je n’allais pas dire ce qu’elle voulait que je dise. Sa silhouette dessinait une tache d’ombre compacte d’un noir de jungle, et ses yeux brillaient d’un éclat aveuglant comme les pointes de deux punaises. Elle se maintenait sur ses jambes en s’appuyant au dossier de la chaise. Aucun de nous ne bougea tant que la cigarette ne fut pas consumée jusqu’au filtre. Puis je tendis le bras par-dessus la table et lui retirai le mégot des doigts. Je le posai sur le cendrier bleu en forme de trèfle. (p. 338)

Le soleil se coucha. L’herbe froufroutait dans la petite brise, le son paraissait anormalement bruyant, tout comme les canards, qui marmonnaient dans leurs nids douillets, et les rats musqués. J’avais l’impression de les entendre gifler l’eau dans leur chasse aux insectes. Même les nuages qui s’amoncelaient semblaient produire un léger chuintement tandis qu’ils se rétractaient, se repliaient et prenaient des couleurs. (p. 73)

Est-ce le style d’Erdrich ou est-ce des maladresses de traductions? Quelques phrases m’ont fait tiquer :

« … j’eus soudain cette impression qui m’avait toujours effrayé d’obscurité… » ou « Dire la bonne aventure était un passe-temps que Sita ne supportait pas d’adorer… ».

Le pique-nique des orphelins est un livre singulier pour amateur de récits rabelaisiens.

Point de vue plus positif d’un lecteur

Louise Erdrich dresse le portrait d’une famille éclatée où chacun, tout en s’accrochant aux autres, joue sa propre partition et accumule les fausses notes. Sans cynisme, avec une pointe d’humour noir, une écriture puissante et poétique, un art consommé des dialogues et de la mise en scène. Un roman ample, riche, ambitieux, violent et beau comme ces vies se déroulant de façon chaotique au fil des décennies.

Louise, Erdrich, Le pique-nique des orphelins, Albin Michel, 1986,454 pages

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