Du bonheur en feuilles

Dominique Fortier, Les villes de papier, Alto, 2020, 185 pages

Une biographie hors norme d’une poétesse également hors norme. Une approche très personnelle, toute en sensibilité et en poésie.

À lire, l’article du Devoir.

Prix Renaudot Essai 2020

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Marie-Hélène Lafon, Histoire de fils, Buchet Chastel, 2020, 171 pages

André est le fils de Gabrielle et d’un amant qui ignore l’existence de l’enfant. André est élevé en région, par sa tante et son oncle. Pour eux, il est le fils inespéré après la naissance de trois filles. De même, pour les cousines, il est le frère qu’elles n’ont pas eu. Tout le monde adore André. Ce qui ne l’empêchera pas de sentir en lui une brèche qu’il tentera de combler en cherchant à découvrir l’identité de son père. En peu de pages, l’auteure nous fait traverser un siècle. On sort de cette lecture avec la conscience du caractère essentiel des racines et de la fugacité d’une existence. Vertige.

À lire sur France Culture

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Etienne de Montety, La grande épreuve, Stock, 2020, 300 pages

Dès le début du roman, on sait à quoi s’attendre. Deux jeunes barbus entrent dans une église, armés de couteaux, durant une messe à laquelle n’assistent qu’une poignée de personnes. Puis l’auteur nous ramène en arrière et nous montre les rouages en action, qui vit mener à l’assassinat du vieux prêtre. J’ai commencé le livre avant le souper et je n’ai pu aller me coucher que lorsque je l’ai eu terminé. Autopsie poignante d’une société clivée entre ses groupes sociaux et religieux ainsi que des mécanismes qui soutiennent la radicalisation de certains de ses membres.

Lire l’article du Nouvel Observateur

Y a que les folles qui ne changent pas d’idée. J’avais annoncé la mort de ce blogue, mais je ne peux résister à l’envie de vous dire un mot du roman que je viens de terminer : Évasion, de Benjamin Whitmer. La quintessence du noir, déclare Pierre Lemaitre dans la préface qu’il signe. Un roman noir, ça, c’est certain. Ténébreux. Avec tout au plus quelques lueurs pour ne pas nous désespérer complètement. Mais un sacré bon livre.

L’affaire se passe aux États-Unis, dans une petite ville dont toute la vie semble tourner autour de la prison d’Old Lonesome. Un soir de tempête, des prisonniers s’évadent et se dispersent dans la nature. Le brutal directeur de la prison lâche ses chiens sur leur piste. Ses chiens, comprenez les gardiens de prison qui, à une exception près, sont d’une férocité innommable. Deux journalistes et la cousine d’un des fuyards sont de la partie pour des raisons qui leur sont propres. Et nous partons avec eux dans la tempête pour une nuit d’enfer et de carnage. Il y aura beaucoup de sang répandu et de chair broyée. 

Par-delà les éléments du récit, c’est la face sombre de l’Amérique que Whitmer nous révèle. On entrevoit cette Amérique inculte, pauvre, victime de l’alcool et de la drogue. Face sombre qui a sans doute à voir avec la fascination de nos voisins pour les armes et les tueries si régulières et si nombreuses qu’elles nous en paraissent banales, les Terminators s’attaquant au Capitol, un policier écrasant à mort le cou d’un Afro-Américain. Oui, Évasion est un roman impitoyable et ne distille que peu d’espoir. Mais c’est aussi un roman éclairant et d’une écriture moderne et efficace. Seul petit agacement, la traduction française du dialecte des bas-fonds. Je vous le recommande si vous n’avez pas trop peur du sang.

Benjamin Whitmer, Évasion, Gallmeister, 2018, 407 pages

Une dernière rafale

Avec Les derniers des branleurs, ce n’était pas gagné d’avance. La brique de Vincent Mondiot nous plonge dans l’univers tordu de lycéens français en danger de rater cette importante étape du parcours scolaire, celui qui leur permettra d’accéder aux études supérieures. Ce ne sont pas de mauvais ados, mais ils ont juste perdu tout intérêt pour leurs études et leur préfèrent le temps passé à fumer des joints, à s’amuser à des jeux vidéo ou à lire des bandes dessinées de manga. Pourtant, malgré le décalage entre leur univers et le mien, malgré leur langage d’ados mal embouchés, malgré le peu de péripéties du récit, je me suis surprise à tenir bon, à vouloir savoir à quoi rimerait cette histoire. Les personnages sont à la fois détestables et attachants. À mon propre étonnement, j’ai bien aimé.

Prix Vendredi 2020

Vincent Mondiot, Les derniers des branleurs, Acte Sud junior, 2020, 451 pages

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Ce qui plaisait à Blanche ne m’a pas beaucoup plu. J’avais pourtant été harponnée dès les premières pages, mais la suite a fini par me lasser. L’auteur nous parle d’un homme qui se laisse séduire par une femme au magnétisme exceptionnel, femme qui aime entraîner sa cour dans des soirées plus que sulfureuses où tout est permis et son contraire. Jean-Paul Enthoven crée un univers aux accents gothiques dont la substance me semble quand même légère.

Prix Interallié 2020

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Grasset, 2020, 309 pages

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Après ces deux livres très particuliers, j’ai eu le goût de me plonger dans un roman qui ne me laisserait pas le temps de souffler. Les ombres de Katyn, du regretté Philip Kerr, me promettait ce genre de plaisir. Comme toujours, les oeuvres de Kerr sont basées sur des événements historiques bien documentés comme en font foi les notes de l’auteur en fin de récit. Dans ce roman, Kerr nous présente une scène troublante de la Deuxième Guerre mondiale : les Russes ont abattu et enterré dans la forêt de Katyn, 14500 officiers polonais. L’action du récit se situe en 1943, alors que les Allemands, installés dans le coin, découvrent le site d’enfouissement. Bernie Gunther, le célèbre inspecteur créé par l’auteur, y est dépêché pour enquêter sur le drame qu’on ne fait encore que soupçonner. Kerr arrive à nous instruire de cette terrible page d’histoire sans pour autant renoncer à son humour caustique qui allège par moment l’atmosphère. Un excellent Kerr.

Philip Kerr, Les ombres de Katyn, Le livre de poche, 2013, 661 pages

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Dans un tout autre registre, le plus récent bouquin de Bernard Pivot, … mais la vie continue. L’octogénaire nous parle des avantages et des désagréments de la vieillesse avec l’humour et la légèreté qui le caractérisent. Il éblouit par l’étendue de son vocabulaire et des expressions avec lesquelles il jongle avec un plaisir évident. J’ai souri, j’ai même ri par moments. Un livre bonbon.

Bernard Pivot, … mais la vie continue, Albin Michel, 2021, 221 pages

Sur ce, je met fin à la tenue de ce blogue que j’ai alimenté durant plus de dix ans. D’autres activités me demandent de leur consacrer davantage de temps et celui-ci n’étant pas élastique… Merci à vous tous qui m’avez lue et qui avez parfois partagé vos réflexions. Et bonne lecture !

Récit à contre-courant

Il faut un certain courage pour écrire aujourd’hui un livre comme celui de Thibault de Montaigu, La grâce. Il faut aussi que l’auteur ait un immense talent pour qu’un jury (prix de Flore 2020) ait préféré ce récit à tant d’autres œuvres méritantes et pour que je n’aie pas pensé à abandonner ma lecture avant la fin.

Et de quel sujet osé et hors norme ose parler l’auteur ? De foi et de conversion. Rien de moins.

Le propos

À 37 ans, le narrateur, athée et noceur impénitent, fait l’expérience de la rencontre avec Dieu à la suite d’une sévère dépression, rencontre qui bien sûr bouleverse sa vie et sa relation aux autres. Et en particulier, sa relation avec son oncle Christian qui au même âge avait fait une expérience similaire. Sauf que Christian, contrairement au narrateur, avait tout laissé pour entrer dans les ordres, chez les Franciscains. Le regard du narrateur sur cet oncle qui l’a toujours agacé en est entièrement changé et la mort prématurée du franciscain crée en lui un immense désarroi. Dans la quête de sens qui accompagne sa conversion, il part sur les traces de cet oncle méconnu dont il découvrira la part d’ombre, nous livrant un récit captivant et ses réflexions sur la foi, le bonheur, le pouvoir.

Dès la première ligne, on ressent l’angoisse de l’auteur qui mène le récit d’une écriture nerveuse, concise et précise. En voici les premières lignes:

Extrait

Si je suis passé à côté de Christian du temps de son vivant, c’est à cause de préjugés minables. Mon oncle paternel incarnait à mes yeux une vieille France confite dans son passé, à mille lieues des trépidations de la capitale. Une vieille France où l’on vivait dans des maisons mal chauffées aux armoires vastes comme des tombeaux et aux fauteuils toussotant de poussière. Où des maries-louises ovales entouraient les photos d’aïeux endimanchés, dont on ne se rappelait plus grand-chose. Où les grives et les faisans rapportés de la chasse, comme dans une nature morte de Chardin, pendaient à un crochet de la cuisine dans l’attente d’être plumés. Où le fermier d’à côté passait boire un godet le soir, casquette vissée sur la tête, les lignes de la main noircies par la terre, commençant chacune de ses phrases par « Sans s’mentir… ». Une vieille France dont l’enfant que j’étais écoutait les derniers murmures sans se rendre compte que bientôt ce monde-là ne serait plus. (p.13)

La magnifique plume de l’auteur, son talent de conteur et le destin de l’oncle, un homme plus grand que nature, ont contrebalancé mon agacement pour le thème religieux. Si les histoires conversion ne vous font pas peur, vous pourrez trouver intérêt à ce singulier récit.

Vous trouverez en suivant ce lien l’opinion de plusieurs critiques positives de La grâce.

Thibault de Montagu, La grâce, Plon, 2020, 310 pages.

L’énigme tirebouchonnée

On ne peut reprocher à Joël Dicker de manquer d’imagination. Peut-être d’en avoir trop ?

J’avais vraiment été éblouie par sa créativité dans La vérité sur l’affaire Harry Québert. J’avais aussi beaucoup aimé Les Baltimore. L’énigme de la chambre 622 me laisse par contre un peu plus froide. Mais que raconte ce dernier opus du jeune romancier suisse ?

Le propos

Un écrivain, surnommé l’Écrivain par tous les personnages au fil du roman, prend des vacances dans un village suisse à la suite d’une rupture amoureuse. Il y rencontre Scarlett, sa voisine de chambre, une femme d’une grande curiosité, qui s’étonnera avec lui du fait que sa chambre porte le numéro 621 bis, le numéro 622 étant absent de l’étage. À demi-mots, le personnel de l’hôtel leur apprend qu’un meurtre non élucidé y a été commis quelques années plus tôt. Il n’en faut pas plus pour que Scarlett convainque l’Écrivain de faire enquête, de résoudre l’énigme et d’en faire un livre. Dès lors, on se promène entre diverses époques, celle de cette enquête en cours, celle où le meurtre fut commis et celle, quinze ans plus tôt, où se produisent des événements qui seront à la racine du drame. En parallèle de l’histoire, l’Écrivain, alter ego de Dicker lui-même, fait l’éloge de Bernard de Fallois, éditeur de Dicker, récemment décédé. Aucun lien entre ces éléments tirés de la réalité et la fiction qui nous est racontée. 

Trop c’est trop

Contrairement aux deux autres romans cités plus haut, les personnages mis en scène m’ont peu émue, leur caractère me paraissant trop unidimensionnel et leurs relations peu crédibles. De même, plusieurs des innombrables rebondissements dont Dicker nous gave m’ont paru invraisemblables, tirés par les cheveux. Considérant que Dicker n’est pas ce que j’appelle une grande plume, le résultat laisse, à mon avis, à désirer. Ce qui n’empêche que je n’ai jamais eu la tentation de jeter l’éponge, tout de même intriguée par l’énigme de cette fameuse chambre 622.

Extrait

Il sortit de la penderie le costume qu’il avait fait faire pour son accession à la présidence. Il le revêtit. Il appliqua ses boutons de manchettes en or. Il enfila à son poignet l’une de ses plus précieuses montres, apportée pour l’occasion. Il noua sa cravate avec application et referma par-dessus un gilet particulièrement élégant. À l’intérieur du veston, il avait fait broder : M.E., Président. Il contempla l’inscription avec tristesse. Il se regarda encore dans le miroir. Il ne s’était jamais trouvé aussi beau. Il se contempla encore. C’est ainsi qu’il aurait dû devenir président. C’est ainsi qu’il mourrait. Et c’est ainsi qu’on le retrouverait. Demain, une femme de chambre tomberait sur son corps étendu sur la moquette toute tachée de son sang coagulé. (p. 335)

À lire l’intéressante critique de Caroline Montpetit dans le Devoir

Joël Dicker, L’énigme de la chambre 622, Éditions de Fallois, 2020, 574 pages

Confronté à soi-même

Il arrive parfois, dans la vie, qu’un événement — rencontre, conflit, accident, maladie, deuil — nous frappe et nous révèle à nous-mêmes. Que, d’un seul coup, on se voit vraiment tel qu’on est, que cette vision nous conforte ou nous fasse horreur. C’est exactement ce qui va se produire pour les passagers d’un vol Paris-New York, et plus particulièrement pour une dizaine d’entre eux qu’on suit de plus près.

Sans trop révéler l’intrigue, on peut dire que ce vol a été fortement perturbé par un événement extraordinaire qui va mettre la planète sur le qui-vive, et plus directement la France et les États-Unis dont sont originaires la plupart des passagers. Des prix Nobel, des religieux, des psychologues, des philosophes vont tenter d’expliquer le phénomène, sans grand succès. 

L’anomalie est un récit captivant par la singularité du problème qu’il pose et amusant par le regard sarcastique de l’auteur sur les sommités impliquées dans sa résolution. Du président américain (les événements se passent en 2020), le narrateur dira qu’il reste la bouche ouverte, présentant une forte ressemblance avec un gros mérou à perruque blonde. L’auteur «brasse avec finesse, audace et humour toutes les incertitudes du temps présent: la post-vérité, les débordements populistes, les recompositions sociales, la condition des minorités, la globalisation, les avancées technologiques aussi fascinantes qu’inquiétantes et même les crises mystiques et religieuses qui secouent la planète des années 2020. Hervé Le Tellier est même parvenu à y glisser une touche de covid, c’est dire si L’Anomalie, roman miroir, boule à facettes du réel chamboulé qui est le nôtre, est en plein dans l’actualité» écrit Éléonore Sulser dans Le Temps.

L’idée d’Hervé Le Tellier est originale, l’intrigue soutenue et le style très efficace. C’est une lecture qui nous sort du quotidien, qui donne à sourire et à réfléchir à l’essence de la nature humaine, à notre degré de liberté, à la connaissance de soi et à la lucidité que cela requiert.

Extrait

En file indienne, entre deux colonnes de soldats armés et équipés de combinaisons jaune anticontamination, les passagers cheminent vers le hangar. Ils traversent un portique de test de radioactivité, un sas antibactérien et pénètrent sous l’immense dôme, au compte-gouttes ; une rangée de soldats note leur nom, leur prénom, leur numéro de siège. Rares sont ceux qui protestent. À l’énervement puis la colère ont succédé l’épuisement et l’anxiété. Seule une avocate excédée trouve l’énergie de distribuer sa carte professionnelle. (p.137)

L’anomalie a été couronnée du prix Goncourt 2020.   

Hervé Le Tellier, L’anomalie, Gallimard, 2020, 332 pages

Le cadeau de Noël

Je n’ai pas encore pris le temps de vous faire part de mon cadeau de Noël annuel et de vous faire saliver. J’ai lu Betty et Nature humaine et j’ai l’impression d’avoir mangé mon dessert en premier…

1- Prix Goncourt : Hervé Le Tellier, L’Anomalie 🙂

2- Prix Interallié : Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche 🤔

3- Prix Renaudot roman : Marie-Hélene Lafon, Histoire du fils 🙂

4- Prix Renaudot de l’essai : Dominique Fortier, Les villes de papier 😗

5- Prix Femina : Serge Joncour, Nature humaine  😗

6- Prix Femina spécial : Charif Majdalani, Beyrouth 2020 : Journal d’un effondrement

7- Prix du roman FNAC : Tiffany McDaniel, Betty 🥰

8- Prix Femina Étranger : Deborah Levy, Le coût de la vie et Ce que je ne veux pas savoir

9- Prix Médicis : Chloé Delaume, Le cœur synthétique 

10- Prix de Flore : Thibault de Montaigu, La grâce 🙂

11- Grand Prix du roman de l’Académie française : Étienne de Montety, La Grande Épreuve 🙂

12- Prix littéraire France-Québec : Michel Jean, Kukum

13- Prix Nobel de littérature : Louise Gluck, Averno (2006)

14- Grand prix du livre Montréal : Martine Delvaux, Le Boys Club 🤔

15- Prix Décembre 2020 : Grégory Le Floch, De parcourir le monde et d’y rôder 😏

16- Prix Vendredi : Vincent Mondiot, Les derniers des branleurs 🙂

Trois formidables lectures

Mon compagnon d’insomnie

Depuis plusieurs mois, Mémoire du feu m’accompagne dans mes insomnies malheureusement plus fréquentes avec la progression de l’âge. Ce livre est un objet étrange et difficile à décrire. Au début, j’ai dû m’accrocher. Ce n’était pas évident d’entrer dans l’univers d’Eduardo Galeano. Mais au fil des pages, je me suis laissée gagner. Disons d’abord qu’il s’agit de trois livres publiés consécutivement entre 1982 et 1986, puis regroupés et enfin traduits de l’espagnol pour notre plus grand bonheur. C’est un bouquin qu’on ne peut dévorer tant sa structure est éclatée et son contenu dense. L’auteur s’est donné comme mission de sauver de l’oubli l’histoire, ô combien tragique, des premiers habitants des Amériques, de 1492 à 1986 ! Pourquoi 1986 ? Parce qu’il faut bien arrêter quelque part, j’imagine. Parce que l’histoire n’a pas de fin.

Mémoire du feu est composé de milliers de fragments très courts (souvent moins d’une page), le plus souvent des portraits de personnages oubliés ou contemporains, extraits de 1063 ouvrages de référence. Ces fragments, tels les points colorés d’une peinture pointilliste, dessinent lentement le contour des nations nombreuses et riches qui furent réduites en esclavage, parquées dans des réserves ou carrément exterminées par les conquérants. Nous sommes témoin des guerres, des révoltes écrasées ou non, des tentatives récurrentes des peuples premiers de redevenir maîtres de leur destin, de l’apparition des premiers bateaux à voile jusqu’aux plus récents soubresauts politiques de l’Amérique latine. De tout temps, l’appât du gain a semé la mort. Malgré la violence de l’histoire, Galeano réussit, de sa plume crue ou poétique, à faire chatoyer la vie qui s’obstine à durer, de l’homme qui s’obstine à danser sur le malheur.

Un échantillon

1795, Quito

Espejo

Il s’est frayé un chemin dans l’histoire en tranchant et en créant. Ses lignes les plus mordantes s’attaquaient au régime colonial et à ses méthodes d’éducation qu’il qualifie d’éducation d’esclaves, et éventraient le style ampoulé des rhéteurs de Quito. […] Il a prédit que l’Amérique serait gouvernée par ceux qui y sont nés. Il a suggéré de lancer le cri d’indépendance dans toutes les vice-royautés et audiences à la fois et que les colonies s’unissent pour devenir des patries, avec des gouvernements démocratiques et républicains. Il était fils d’Indien. […] Il a fondé et rédigé de la première à la dernière page Premicias de cultura, le premier journal de Quito. Il a été directeur de la bibliothèque publique sans jamais toucher le moindre salaire. Accusé de crimes contre le roi et contre Dieu, Espejo a été incarcéré dans une cellule infecte où il est mort de prison. Dans son dernier souffle, il a imploré le pardon de ses créanciers. La ville de Quito n’a pas enregistré, dans le répertoire de ses sommités, la fin de ce précurseur de l’indépendance hispano-américaine qui fut pourtant le plus brillant de ses enfants. (p. 404)

Critique de la Presse

Eduardo Galeano, Mémoire du feu, Lux, 2013, 990 pages

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Celle dont tout le monde parle

BettyBetty… Si vous n’en avez pas encore entendu parler, sachez qu’il s’agit d’un des personnages les plus attachants qu’il m’a été donné de connaître depuis longtemps. Née de mère blanche et de père Cherokee, Betty a 8 ans lorsqu’on fait sa connaissance. Elle vit dans l’Ohio de l’Amérique des années 60, soit à une époque où le racisme s’exprime encore sans complexes et vise autant les Noirs que les Amérindiens à la peau trop foncée. Cependant, le propos ne porte pas seulement sur les tensions raciales, mais sur un monde confiné, celui de la famille Carpenter. Le côté sombre de cette famille émane d’abord du vécu de ses membres. Betty découvre peu à peu des blessures et des drames secrets qui viennent bousculer la sérénité de l’enfance. L’écriture et l’amour infini de son père lui permettront de devenir femme sans perdre confiance en la vie. 

Tiffany McDaniel, jeune auteure américaine, fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle de l’art du récit et nous offre un livre à la fois terrible et lumineux. Une lecture mémorable.

Extrait

Je ne voulais pas que le loup en moi soit celui qui se nourrit de colère et de haine, alors je me suis mise à travailler dans le jardin. C’était le seul endroit qui nous donnait, à mon père et à moi, la possibilité de nous retrouver. Nous y travaillions côte à côte. À travers la façon dont nous parlions de la force des tiges et des feuilles, nous parlions de notre force à nous. (p. 519)

Lire la critique de Christian Desmeules dans le Devoir

Prix du roman de la FNAC

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister, 2020, 716 pages

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Vous avez dit Progrès ?

Nature humaine raconte l’histoire d’un jeune fermier français de 1976 à 1999. En 1976, je m’en souviens parce que j’y étais, la France a subi une sécheresse historique qui avait mis bien des fermiers sur les genoux. En 1999, la nature a de nouveau montré les dents. Des vents extraordinaires, du jamais vu, ont semé la mort et la destruction dans tout le pays, fauchant entre autres des arbres multicentenaires du domaine de Versailles, ce qui avait frappé l’imagination de tous. La tranche de vie d’Alexandre se situe donc entre ces deux catastrophes, l’une annonçant peut-être de l’autre. Mais la vraie catastrophe pour le jeune homme, ce serait plutôt la marche du progrès, l’obligation pour vivre de la terre de toujours plus investir, de se plier aux exigences du marché, et à terme de dénaturer le métier qu’il aime pourtant plus que tout. De plus, la fille dont il tombe amoureux, une grande blonde de l’Allemagne de l’Est qui étudie à Toulouse, est plutôt du genre « globe-trotteuse » humanitaire. Et ses amours à distance s’en vont tranquillement à vau-l’eau. Pour Alexandre, le bogue de l’an 2000 pourrait bien n’être pas celui que tous appréhendent.

Serge Joncour réussit à rendre très concret le drame de tant de fermiers français (et sans doute de ceux de bien d’autres pays occidentaux), l’engrenage de l’endettement, la transformation de la consommation qui pousse à l’industrialisation du métier et à l’appauvrissement de ses artisans. Tout ça sur fond de tensions sociales, de manifestations contre le nucléaire ou le capitalisme, de bombes et d’attentats. Et il sait de quoi il parle, Serge Joncour. Son père a été un de ceux-là et il s’est suicidé.

Extrait

La pénombre gagnait tout. Constanze était si belle, pensa Alexandre, il aimait ses paroles, sa voix, l’accent qui animait son sourire, même quand elle ne parlait pas sa grande bouche dessinait un large contentement universel, un sourire permanent. Ils ne se regardaient pas, ne se cherchaient pas même des yeux, et s’ils se prirent la main, ils eurent tous les deux, au même moment, le même réflexe, c’était moins pour se saisir que pour se rassurer. Parce que, à partir de cet instant-là, ils ne furent plus sûrs de rien, même s’il faisait réellement froid ou pas, tout devint incertain, comme si l’enfance ou l’adolescence venait de les rejeter là, de les projeter sur la plage ultime de l’innocence, celle depuis laquelle on embarque enfin dans sa vie, mais sans vraiment savoir laquelle. S’ils se prirent la main, c’est qu’ils venaient tous deux de tomber de haut. Tous deux, sans rien dire, ils ruminaient leurs liens, tout ce qui les empêchait d’être réellement libres, elle qui se sentait appelée par d’autres pays pour sans cesse fuir le sien, et lui qui se sentait viscéralement attaché à sa terre. (p. 145)

Lire l’article de Manon Dumais dans le Devoir

Prix Femina 2020

Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion, 2020, 398 pages

Douloureuse mue

Extrait

Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j’étais très laide. Cette phrase fut prononcée à mi-voix, dans l’appartement que mes parents avaient acheté juste après leur mariage au Rione Alto, en haut de San Giacomo dei Capri. Tout est resté figé — les lieux de Naples, la lumière bleutée d’un mois de février glacial, ces mots. En revanche, moi je n’ai fait que glisser, et je glisse aujourd’hui encore à l’intérieur de ces lignes qui veulent me donner une histoire, alors qu’en réalité je ne suis rien, rien qui soit vraiment à moi, rien qui ait vraiment commencé ou vraiment abouti : je ne suis qu’un écheveau emmêlé dont personne ne sait, pas même celle qui écrit en ce moment, s’il contient le juste fil d’un récit, ou si tout n’est que douleur confuse, sans rédemption possible. (p. 11)

Le propos

Ainsi s’ouvre La vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante. Giovanna a treize ans le jour où elle entend son père la comparer à sa tante, Zia Vittoria. Jusqu’à ce jour, Giovanna vivait dans l’univers serein de l’enfance, fille unique de parents qu’elle croyait unis, intellectuels aisés installés dans un quartier huppé de Naples. Mais voilà que leur fille adorée commence à éprouver des difficultés inédites à l’école malgré les efforts soutenus qu’elle consacre à ses études si importantes pour eux, tous deux enseignants. 

« Ça n’a rien à voir avec l’adolescence : elle est en train de prendre les traits de Vittoria. » Cette phrase entendue à l’insu des parents provoque chez Giovanna un véritable séisme. Il faut savoir que Vittoria est la sœur abhorrée d’Andrea, le père, qui a coupé toutes relations avec elle et les autres membres de la famille depuis de nombreuses années, avant même la naissance de Giovanna. Ces mots ouvrent une brèche dans laquelle s’engouffrent toutes les certitudes de la jeune fille. Commence alors une période de quête intense fouettée par la rencontre de la tante Zia Vittoria, personnage haut en couleur. Giovanna découvre le milieu dont est issu son père, les quartiers pauvres de Naples, un milieu vivant, mais brutal. Elle noue de nouvelles amitiés, se frotte à la racaille. Elle expérimente, s’initie à une vie moins calfeutrée, plus réelle, à la fois attirante et effrayante.

Le talent de Ferrante

Elena Ferrante nous offre ici un roman intense aux incessants rebondissements des pensées intimes de son héroïne. Pas de meurtre, pas de viol, pas de sang dans cette histoire. Mais trois années d’existence secouée jusqu’à l’insupportable. Une expulsion douloureuse de l’enfance. Comme l’est si souvent le passage de l’enfance à cette entrée dans la vie adulte qu’on appelle l’adolescence. L’auteure excelle dans la capacité à créer des personnages complexes, infiniment nuancés, et si attachants, comme cette Giovanna, sensible et lucide. Si vous avez aimé L’amie prodigieuse, vous adorerez La vie mensongère des adultes.

Le point de vue du Devoir et de La Presse. Une série Netflix est en préparation.

Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, Gallimard, 2019, 404 pages

Trois univers singuliers

Une fois de plus, la paresse m’oblige à condenser dans un même billet mes impressions de lecture. Je serai donc brève afin de retourner le plus vite possible aux belles lectures qui m’attendent.

Moi qui suis peu friande de nouvelles, j’ai quand même pris plaisir à Mort en lisière, un recueil de Margaret Atwood paru en 1991. J’y ai retrouvé l’imagination sans borne de l’auteure de La servante écarlate et son incomparable habileté à faire chanter la langue. 

Extrait

L’histoire est devenue celle de sa propre stupidité ou de son innocence, comme on veut, qui brille dans le lointain, d’une lumière douce, aux contours estompés. C’est une histoire qui ressemble à un objet venu d’une civilisation disparue, dont les mœurs nous sont devenues incompréhensibles. Pourtant, tous les détails matériels lui sont présents à l’esprit : elle voit encore le miroir ébréché dans la chambre, les toasts racornis au petit déjeuner, les herbes qui s’agitaient à la surface de la tourbière. De tout cela, elle se souvient parfaitement. À chaque fois qu’elle raconte l’histoire, elle a le sentiment d’y être plus présente. (p. 110)

Margaret Atwood, Mort en lisière, Robert Laffont, 1991, 255 pages

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Une amie m’a prêté Anna et l’enfant-vieillard de Francine Ruel. Une petite plaquette de 199 pages très aérées. Anna, c’est la mère d’un itinérant. Ce qui est le cas de l’auteure, qui ne s’en cache pas. Cette mère s’interroge, s’inquiète, se sent impuissante, coupable, essaie de lâcher prise. Le tout est évoqué avec une économie de mots pleins de délicatesse. 

Extrait

J’ai besoin de faire le deuil d’un enfant vivant. Et je ne sais pas comment faire ça. 

C’est ce qu’Anna a répondu à la dame assise en face d’elle quand celle-ci lui a demandé pourquoi elle venait consulter.

Un enfant qui vient de mourir et qu’on doit laisser partir, à qui on doit faire des adieux définitifs ; le corps qu’on doit mettre en terre ou envoyer à l’incinération, pour repartir ensuite avec ses souvenirs et son immense chagrin à jamais tatoués sur le cœur… Ça, elle pouvait arriver à l’imaginer, même si ça lui semblait être la chose la plus difficile à accomplir pour un parent. Mais quitter un enfant vivant, même si c’est pour son bien, comment arrive-t-on à faire cela ? (p. 11)

Francine Ruel, Anna et l’enfant-vieillard, Libre Expression, 2019, 199 pages

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D’autres amis m’ont prêté Un jardin de papier de Thomas Wharton, livre ayant été couronné du prix littéraire du Gouverneur général en 2006.

Un jardin de papier, c’est une drôle de bibitte. L’intrigue est touffue et affranchie du carcan de la vraisemblance. Disons qu’elle met en scène un éditeur d’une très grande ingéniosité qui sera entraîné dans un périple autour du monde qui lui fera faire de bien étranges rencontres et visiter de bien singuliers endroits. Disons encore que ça parle de création, de la magie du livre. Et de magie tout court, évoquant par moments l’univers d’Alice au pays des merveilles.

Extrait

Si l’on pouvait passer sans transition d’une pièce à l’autre, le comte insistait pour que ce phénomène ne s’étende pas aux classes sociales, ce qui compliquait d’autant le fonctionnement du château. Une fois l’heure et tant que durait la nuit, le lit du comte et celui de sa fille Irena sortaient de leur chambre provisoire pour errer sur leurs rails de fer, revenant le matin à leur point de départ. Le compte veillait à ce qu’au cours de ce vagabondage nocturne, aucun des deux lits ne s’approche des quartiers réservés à la valetaille. Pour leur part, les domestiques avaient appris à vaquer à leurs tâches de la façon la plus discrète possible. Leur présence rappelait constamment au comte qu’il n’était pas encore parvenu à élaborer un château doué d’un fonctionnement autonome, exempt de toute intervention humaine. (p. 37)

Thomas Warthon, Un jardin de papier, Alto, 2007, 488 page

Lecture parfaite en temps de pandémie

Un long silence peut signifier qu’il n’y a aucune nouvelle lecture à signaler ou une longue, très longue lecture. Ceux qui ont parcouru les trois tomes de la trilogie Le siècle de Ken Follett me comprendront. Trois mille deux cent quatre pages pour dresser un portrait du 20e siècle en Europe et en Amérique. 

Ce récit s’amorce dans les mines de charbon du pays de Galles, en 1911 et se conclue en 2008 par l’élection de Barak Obama. Des protagonistes et leur descendance, originaires d’Angleterre, d’Allemagne, de Russie et des États-Unis, aristos et prolétaires, militaires et civils, Blancs et Noirs, hommes et femmes incarnent l’histoire par leur destin hors du commun. Ça fait beaucoup de monde. Heureusement, l’auteur a eu la bonne idée de mettre la liste des personnages en début de chaque livre pour aider à nous y retrouver. 

En plus de l’intérêt suscité par les péripéties vécues par les divers personnages, la trilogie constitue une revue intéressante des faits marquants — conflits armés, révolutions, guerre froide, avancées sociales, tensions raciales — de ce siècle des plus sanglants. 

Ken Follett, Le siècle 1, La chute des géants (2010), 998 pages, Le siècle 2 L’hiver du monde (2012), 996 pages, Le siècle 3, Aux portes de l’éternité (2014), 1210 pages, Robert Laffont.

Colette en image

J’ai visionné avec grand plaisir le film Colette, œuvre américaine du réalisateur Wash Westmoreland produite en 2018 et disponible sur Tou.tv extra (payant, mais actuellement débrouillé). Colette, ce nom éveille en moi des réminiscences de jeunesse. Adolescente ou jeune adulte, je me suis immergée avec délectation dans sa prose ouvragée et ses histoires parfois scabreuses. Si j’ai oublié le plus gros des récits, j’en ai conservé la mémoire d’un plaisir absolu. Aussi, ce film a-t-il titillé un appétit qu’il n’a pas réussi à rassasier, nous laissant au seuil de son émancipation comme écrivaine. Je me suis donc empressée de chercher en librairie une biographie qui me permettrait de prendre la mesure de cette exceptionnelle carrière littéraire.

Les 7 vies de Colette de Frédéric Maget a partiellement répondu à mon désir. Ce livre-album découpe la vie de la sulfureuse Colette en sept grandes parties comme l’annonce le titre, soit : Les sortilèges de l’enfance, Les apprentissages de Colette, Une femme de lettre qui a mal tourné, Une carrière à perdre le souffle, Entre reconnaissance et scandale, Une femme parmi les autres, Savoir décliner. Maget nous offre un survol du parcours hors du commun de l’écrivaine, illustré par pas moins de 339 photos (personnages et documents d’archive). Le plaisir de l’image compense pour un texte plutôt synthétique. Mais pour qui aime Colette ou aimerait la découvrir, ce magnifique livre-album constitue une introduction choisie.

Extrait

De quoi faire pleurer Marcel Proust, qui écrit à Colette une longue lettre, modèle de critique littéraire et stylistique d’un écrivain à un autre écrivain, et qui témoigne de l’estime sincère dans laquelle l’auteur d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs tenait sa consoeur: «J’ai un peu pleuré ce soir, pour la 1re fois depuis longtemps, et pourtant depuis q[uel]q[ue] temps, je suis accablé de chagrin, de souffrances et d’ennuis […]. Les deux lettres finales, c’est le chef-d’oeuvre du livre. Peut-être s’il fallait absolument pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges vous dire ce que je ne me permettrais pas d’appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou, si belle, est aussi un peu trop jolie, qu’il y a, parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux.»(p. 146)

À lire, en complément, un article de Manon Dumais dans Le Devoir, qui s’entretient avec l’auteur, Frédéric Maget, lors de la sortie du livre.

Une vidéo de 7 minutes, très intéressante, donne la parole à l’auteur qui explique sa passion pour Colette, passion qui soutient la création de ce très beau livre.

Frédéric Maget, Les 7 vies de Colette, Flammarion, 2019, 230 pages

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