Le sillon

Lorsque j’ai visité la Turquie, il y a de ça environ 13 ans, Erdoğan, depuis peu premier ministre, soulevait beaucoup d’espoir. Pourtant, notre guide, Günseli, s’inquiétait déjà de la montée de l’intégrisme musulman qui agitait les campus universitaires. Des signes épars laissaient entrevoir un effritement de la laïcité si chère à Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne.

Le sillon de Valérie Manteau nous propulse 10 ans plus tard, dans la Turquie actuelle où justice et liberté d’expression ne veulent plus dire grand-chose.

Ce roman tient davantage du récit que de la fiction. À quelques exceptions près, les personnages sont réels mais portent des noms fictifs, question de ne pas aggraver les menaces à leur sécurité. La narratrice, journaliste et écrivaine de profession, est venue à Istanbul pour y retrouver l’homme qu’elle aime. Elle s’investit bientôt dans une enquête sur Firat Hrant Dink, journaliste arménien assassiné en 2007 par un jeune nationaliste turc avec lequel la police s’empresse de poser fièrement. Le crime est signé. La cour pénale internationale blâmera le pouvoir et l’assassin sera jugé et condamné. Mais quel crime avait donc commis ce journaliste ? Dink publiait un journal bilingue, Agos (le Sillon en français), en arménien et en turc. Il revendiquait son origine arménienne, parlait à haute et claire voix du génocide perpétré contre les Arméniens au début du 20esiècle, non pour crier vengeance, mais pour militer en faveur d’une réconciliation des deux peuples. Or une loi a été récemment adoptée et prévoit des peines lourdes pour toute personne, artiste ou journaliste qui attaque l’identité turque. Parler du génocide, depuis toujours nié par le pouvoir, c’est dénigrer la turcité. Une véritable paranoïa. 

Valérie Manteau nous balade aux quatre coins d’Istanbul, de ses lieux hautement touristiques aux quartiers inconnus des voyageurs, de l’Europe à l’Asie que sépare, au cœur de la ville, le magnifique Bosphore. La cité mythique s’anime sous nos yeux, les chats et les chiens s’y prélassent sans loi ni maîtres, les hommes fument la chicha sur les terrasses des cafés, la circulation démentielle fabrique ses bouchons, les petits marchands ambulants sollicitent les passants. Ça sent les épices, la fumée… et la peur. Cette peur qui a jeté son couvercle de plomb sur la ville qui se rêvait européenne. Du moins dans certains quartiers alors que d’autres étaient déjà hantés par les êtres fantomatiques dissimulés sous les noirs tchadors.

Le sillon est le récit d’un itinéraire dans Istanbul et dans l’histoire. Disons, une sorte de guide de voyage dans un pays soumis à la montée en puissance de la dictature. La lecture en est facilitée par une langue claire, mais compliquée par notre méconnaissance de l’histoire turque et des faits évoqués. Compliquée aussi par l’absence des habituels marqueurs graphiques des dialogues. Il arrive qu’on se sache plus qui émet quelle opinion. Mais ce détail n’enlève rien à l’intérêt du récit et à sa valeur éducative relativement à ce qui se passe dans ce pays déchiré entre deux mondes et dont les forces intellectuelles (notamment les journalistes et les professeurs d’université) sont en voie d’être décapitées par l’homme fort du moment.

Le sillon se veut un témoignage en appui à la lutte que mènent les hommes et les femmes qui, là-bas, mettent tous les jours leur vie en danger pour défendre la liberté d’expression et le droit pour tous les Turcs, quelle que soit leur origine, Kurde, Arménienne, Syrienne, Juive ou Grecque, de vivre en paix et en harmonie au pays d’Atatürk.

Voyez Valérie Manteau parler de son livre à La grande librairie.

Valérie Manteau, Le sillon, Le Tripode, 2018, 262 pages

Petite musique lascive

Les musiques se suivent, mais ne se ressemblent pas. Après douce et la lancinante, en voici une pour le moins lascive. 

Le propos

Un homme, dont la femme gagne honorablement sa vie en publiant un roman chaque année, abandonne son bureau d’architecte pour se mettre lui aussi à la fiction. Pas si facile, semble-t-il, de pondre un bouquin. Partant d’une règle personnelle, notre apprenti romancier décide que pétomanie et Shoah seraient tous les deux présents dans chacun [des] chapitres, alternativement sur un mode majeur et mineur. Autre grande intuition de notre scribouilleur en herbe, l’inspiration est fille du désir et celui-ci, c’est bien connu, prend sa source dans le désir sexuel, ou plutôt, l’un et l’autre ne seraient que deux faces d’une même chose. Donc, pour stimuler son imagination, le teneur de crayon commence ses séances d’écriture en saisissant à pleine main son membre créateur réveillé par le visionnement de porno. Aussi bien alimentée, l’inspiration de l’auteur devrait déborder, que dis-je, éclabousser la feuille blanche. Mais il n’en est rien. L’affaire va ainsi jusqu’au moment ou notre Hugo en panne tombe sur le journal de sa femme et y lit ceci : Ai revu Léon. Il m’a prise deux fois sans débander. Sa queue est plus grosse que celle de Raphaël. Je n’avais jamais fait attention à cette question de la taille. Maintenant, je comprends. Il me pénètre mieux, plus vigoureusement, plus profondément. Le mari aussi ignorant que nous de ce que Laetitia a compris n’aura de cesse de tenter d’élucider la question, puis de se venger.

Chercher la substance

Si Anatomie de l’amant de ma femme est un texte bien tourné, si l’auteur, Raphaël Rupert, est un érudit qui parsème son livre de références littéraires, je n’ai pu m’empêcher tout au long de ma lecture d’en chercher la substance. Mises à part quelques réflexions intéressantes (sans être originales) sur l’écriture et sur la mince frontière qui sépare la fiction de la réalité, je n’ai pas trouvé là matière à me divertir, à m’émouvoir ou à m’instruire. Et si j’en ai poursuivi la lecture jusqu’à la fin, entre deux bâillements et deux éclats de rire (c’est parfois très drôle), c’est que la chose a le mérite d’être brève (moins de 200 pages). Quelles vertus pour moi invisibles y ont découvert les membres du jury du Prix de Flore ?

Un échantillon

Quelque chose, en plus de mes tracasseries habituelles, me contrariait, je ne savais pas quoi, et quand je pris conscience que ce qui me décevait, c’était que pour une fois, je ne pouvais pas discuter avec Laetitia des tares du nouvel amant de Béatrice pour la bonne raison que l’amant, c’était moi, cela me fit réaliser mon lamentable nouveau statut. J’étais dans la lignée des amants habituels de Béatrice, fuyant, égoïste et marié. Et toute cette histoire à trois avec Béatrice et Laetitia, cela virait à du vaudeville, à de la bonne baise bourgeoise. Madame se tape le palefrenier bien membré pendant que Monsieur se tape l’amie de Madame. Je n’avais pas calculé en engageant cette liaison avec Béatrice combien cela serait désolant, et, croyant y gagner et me venger de Laetitia, je ne faisais que m’ennuyer et me détruire moi-même. Le désir ne se lève que dans le trouble. Dans cette baise bourgeoise, je vivais dans l’excès et le trouble a besoin du manque. Mon roman dans ces conditions n’avait aucune chance d’exister. Il fallait que je lui adresse un coup de fouet salvateur qui le fasse repartir de l’avant. Pour cela, je devais rompre les amarres et voguer vers le grand large, mais je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait concrètement signifier.

Raphaël Rupert, Anatomie de l’amant de ma femme, L’arbre vengeur, 2018, 199 pages

une musique douce

Dans mon dernier billet, je me demandais ce qui nous fait rester de glace devant un roman que d’autres encensent. La question pourrait tout aussi bien être inversée. Qu’est-ce qui nous jette en bas de notre chaise en lisant certaines œuvres ? Qu’a de si admirable La neuvième heure d’Alice McDermott ? Alors même que je savourais ce petit roman si singulier, je me demandais bien comment j’arriverais à en démontrer le charme incomparable. En ce moment encore, je suis bien embêtée pour vous communiquer mon enthousiasme.

En bref

L’histoire s’ouvre sur un drame. À New York, au tout début du 20esiècle, un homme fraîchement congédié se suicide en provoquant une fuite de gaz dans son appartement, laissant derrière lui une veuve enceinte de leur premier enfant. Sœur Saint-Sauveur arrive sur les lieux et prend en charge Annie, la jeune maman. On l’engage à la blanchisserie du couvent où elle gagne sa vie en prêtant main-forte à sœur Illuminata tout en élevant sa petite fille. On croise aussi souvent sœur Jeanne et sœur Lucy des Petites Sœurs soignantes des Pauvres Malades de la Congrégation de Marie devant la Croix. L’essentiel de l’histoire porte sur la vie quotidienne d’Annie et de sa fille Sally, sur les visites des infatigables petites Sœurs chez les malades et laissés pour compte de la société. Et sur l’amour naissant, mais illégitime d’Annie pour le laitier et la vocation dont Sally se croit investie à son tour. Vocation dont on se doute bien qu’elle aura fait long feu puisque certains chapitres nous sont racontés par les enfants de Sally.

Pourquoi j’ai aimé

Voilà, passionnant, non ? Vous ne trouvez pas? Et pourtant oui. Savoureux. Touchant. Vivant.Les personnages de La neuvième heure sont tous attachants, et particulièrement ces religieuses, infirmières et travailleuses sociales avant l’heure et sans le salaire, croyantes sans pour autant être angéliques, trop rompues à la misère pour ne pas être lucides, vives, aidantes, aimantes. Il se dégage de ce récit une lumière qui transcende la grisaille, la crasse, l’indigence. Voilà sans doute ce qui fait qu’on se laisse charmer par cette histoire sans rebondissements dont émane, on dirait, comme une petite musique douce.

Extrait

Les deux religieuses remontèrent l’escalier. Sœur Saint-Sauveur avait conscience de la patience de la petite sœur Jeanne, qui s’arrêtait avec elle à chaque marche, une main prête à lui offrir de l’aide. Une fois dans l’appartement, elles persuadèrent la fille qui sanglotait, à genoux, de se lever et de se mettre au lit. Sœur Jeanne prit alors le relais — aucune fatigue dans ses épaules étroites, aucun signe qu’elle ressentait la lassitude de trop de commisération pour une inconnue. Une fois Annie installée, sœur Jeanne incita sœur Saint-Sauveur à rentrer au couvent pour se reposer. Elle murmura qu’elle veillerait pendant la longue nuit et s’assurerait que la dame soit prête le lendemain à la première heure.

La neuvième heure, prix Femina Étranger 2018, est un petit bijou et il plaira à qui vibre à la maîtrise du récit, à la précision du langage et à la flopée de détails qui finissent par nous faire croire que nous y sommes.

Alice Dermott, La neuvième heure, Quai Voltaire, 2018, 282 pages

D’autres en parlent bien mieux que moi…

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Neuvieme-Heure-dAlice-McDermott-2018-09-06-1200966617

Petite musique lancinante

Pourquoi un livre qui a su gagner le cœur des membres d’un jury (prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec) laisse-t-il le nôtre de glace ? Rien n’est plus mystérieux parfois. Le jeu de la musique ne m’a pas davantage séduite qu’une chanson de Louis-Jean Cormier. Comprenez-moi bien, je ne porte aucun jugement de valeur sur le travail de l’auteur-compositeur-interprète ni sur celui de l’auteure de ce recueil de nouvelles. Mais le fait est que les textes de l’un comme de l’autre me laissent de glace. Question de génération, peut-être…

En bref…

Le jeu de la musique met en scène les membres d’un groupe de jeunes par le biais d’une série de nouvelles de longueur variable. Si on sait qu’ils furent très liés, l’auteure nous les dépeint plutôt esseulés, aux prises avec leurs questions identitaires et existentielles. Le livre s’ouvre sur le suicide d’un jeune du groupe. Qu’elles soient aux études ou sur l’aide sociale, les autres semblent perdues, déprimées, voire dépressives, épuisées ou victimes de violence. Au féminin, parce que les principales protagonistes du recueil sont de jeunes femmes que l’on suit sur une dizaine d’années à partir du début de la vingtaine.

Le mal de vivre

En cours de lecture, j’avais l’impression de voir les personnages émerger lentement d’un brouillard dense qui ne nous les livrait jamais complètement. D’une nouvelle à l’autre, leurs traits se mélangeaient, leurs voix se confondaient. J’ai pensé que l’effet était peut-être celui recherché par l’auteure : nous dépeindre un même mal de vivre, indistinct, indissociable de cette période de vie. Et si peu de lumière dans ces récits.

Un talent certain

Le talent de Stéfanie Clermont pour faire ressentir la déprime des personnages, leurs peurs ou leur désespoir, est manifeste. Sa prose est le plus souvent sobre, factuelle, minimaliste, terriblement efficace, avec, à l’occasion, une envolée poétique.

Je suis entrée au Centre local d’emploi. Le plancher était plein de slotche. Les réceptionnistes étaient assises derrière des vitres, des expressions défensives et sarcastiques au visage. Chaque vitre était percée de deux fentes, l’une pour parler, l’autre pour faire passer des documents. Quelques regards fatigués se sont tournés vers moi, puis se sont penchés sur des mains croisées, des formulaires, des bébés et des téléphones cellulaires.

C’est un matin que je me suis réveillée avec un cercle sombre autour de la bouche. Des insectes y avaient chié, des chiens y avaient hurlé, des enfants y avaient perdu la main de leur mère. Longtemps, ce cercle sombre m’a suivie partout et a servi à tout. Il a été un jardin où je pousse encore, la frontière entre le néant et la peau, la ligne dessinée entre la fatigue et l’infiniment grand, celui que l’on peut toucher.

Ci-dessous, trois articles qui rendent davantage justice au talent de cette jeune auteure dont Le jeu de la musique est le premier livre.

https://larecrue.org/le-jeu-de-la-musique-par-stéfanie-clermont-174681f12182

https://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201711/21/01-5144322-stefanie-clermont-chroniques-de-la-derive-dure.php

https://www.ledevoir.com/lire/507535/le-portrait-de-groupe-avec-drame-de-stefanie-clermont

Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Le Quartanier, 2018, 341 pages

Vieillir pour rajeunir

La grande librairie m’apporte souvent des moments de bonheur. L’émission du 27 février, que vous pouvez écouter en streaming, fait partie de ces moments exceptionnels, inoubliables. Jetez-vous sur votre ordinateur, cliquez sur ce lien, et faites la rencontre du grand Michel Serres, ce très vieux monsieur, si jeune, si lucide, si vivant, qu’on se sent soi-même un peu vieux à son écoute, mais qui vous donne en même temps envie de consacrer les années qui restent à rajeunir. Comment? En s’intéressant à mille choses, en inventant sa propre vie. En lisant.

Son dernier livre (le 76e), Les morales espiègles, vient de paraître.


La froideur de l’absence

En bref…

François et sa fille Bahia sont emportés au large par une vague scélérate qui les cueille alors qu’ils marchaient sur le rivage. François avait 47 ans, sa fille, 10. Un appel nocturne apprend la terrible nouvelle à l’auteur, Michaël Ferrier. François et Michaël avaient noué dès l’adolescence une amitié profonde dont ni le temps ni l’éloignement n’avait eu raison. Michaël Ferrier tente par l’écriture de François, portrait d’un absent de garder vivante la mémoire de son ami.

Impression

J’avais vibré très fort à la lecture d’un autre livre portant sur le même sujet : Avec toutes mes sympathies d’Olivia de Lamberterie. L’auteure voulait, par la littérature, éviter que son frère disparu sombre dans l’oubli. Le présent essai aurait, a priori, dû me plaire. Cette œuvre qu’on a qualifiée de bouleversante m’a curieusement laissée de glace, ou presque. Pourquoi ? Le style trop littéraire ? Les nombreuses digressions qui nous parlent davantage des lieux que de l’ami ? Reste que Ferrier écrit très bien.

Extrait

Je suis revenu dans la rue Sambre-et-Meuse. La nostalgie possède un charme redoutable, mais c’est autre chose que je suis venue chercher ici. Tout d’un coup, les événements paraissent reculer de manière prodigieuse. Et alors que je ne pensais trouver que la tristesse, le regret, la mélancolie qui s’attache si souvent aux fantômes du passé, je suis happé par les bruits du printemps, l’odeur des lilas, les rayons du soleil qui jouent sur ma main et suffisent à refermer le frigidaire de la nostalgie, à la repousser au loin. La mémoire est nomade, elle suit les chemins qu’elle veut.

Enfin…

Si vous carburez aux réflexions méditatives, aux envolées littéraires, aux descriptions déjantées, vous aimerez ce livre. Quelques liens pour vous permettre d’en savoir davantage sur cette œuvre qui a été couronné du prix Décembre.

http://www.lacauselitteraire.fr/francois-portrait-d-un-absent-michael-ferrier

L’auteur parle de son livre

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Francois-portrait-dun-absent-Michael-Ferrier-2018-08-23-1200963407

Michaël Ferrier, François, portrait d’un absent, Gallimard, 2018, 236 pages

La vraie vie

Le propos

La vraie vie… Pour la narratrice de ce court roman percutant, la vraie vie, c’est celle qu’elle aura lorsqu’elle aura réussi le retour dans le passé, effaçant le drame qui a anéanti le rire de son petit frère. Pour ce faire, elle se plonge dans l’étude de la physique quantique, croyant y trouver le moyen de remonter le temps.

La fillette a 10 ans au moment de l’accident qui va causer à son frère, Gilles, un grave choc post-traumatique. Ils n’avaient pourtant pas besoin de ça, ces deux enfants, oubliés entre une mère absente et un père violent et alcoolique. Un père chasseur de gros gibier qui enferme dans une chambre ses trophées empaillés, dont une hyène. Le regard de la bête poursuit sans relâche la narratrice tout comme nous tenaille l’appréhension d’un danger imminent.

Durant les cinq ans que couvre le récit, la narratrice dont on ignore le prénom n’aura qu’un but, ramener le sourire de son petit frère. Ce désir et sa propre énergie vitale lui permettront de surmonter des épreuves hors norme sans que s’éteigne jamais le feu qui couve en elle, qui est force, lumière, chaleur. 

Extrait

La pluie a fini par cesser et l’automne est arrivé. Je suis rentrée à l’école dans l’année supérieure. Les autres élèves avaient un an de plus que moi, mais je les voyais toujours comme une armée de crétins cruels et frivoles. Ça se reniflait le derrière, sans oser passer à l’action. Les filles avaient peur de passer pour des traînées et les garçons, pour des obsédés. Alors qu’ils étaient simplement des organismes étourdis par la cacophonie de leur système hormonal en pleine mutation. Et il n’y avait aucune honte à ça.

En bref

La vraie vie vous saisit à la première page et ne vous laisse aucun répit avant la fin. L’écriture est fluide et efficace, parsemée de jolies images ici et là. Un gros plaisir de lecture. Trop court.

Écoutez l’auteure parler de ce premier roman à La grande librairie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’iconoclaste, roman, 2018, 266 pages

Ce roman a reçu le Prix FNAC 2018.

Vie et mort d’un géant

Couvert de prix!

Quel étrange objet que ce livre de Stefano Massini, Les frères Lehman, couronné de nombreux prix italiens et du prix Médicis essai 2018. Étrange que ce récit métaphorique et poétique, incluant quelques planches de bande dessinée, soit associé à la catégorie des essais. Étrange également par son écriture en vers libres. Étrange, mais fascinant !

Qui est ce géant?

Lehman Brother (les personnes intéressées par le monde des affaires s’en souviendront), est tombé en 2008, dans la foulée de la crise provoquée par le dérapage des brokers qui ont, sans scrupules et pendant des années, dopé les marchés de produits toxiques. Mais qu’était cette institution au nom prestigieux ? C’est son histoire que nous raconte Massini. En 1844, Heyum Lehmann, bientôt Henry Lehman, fils d’un marchand de bétail allemand, débarque à New York avec l’intention de renflouer ses goussets avant de retourner épouser sa promise, à Rimpar, en Bavière. Mais Henry ne repartira jamais. Ce sont plutôt ses deux frères qui viendront le rejoindre et fonder Les frères Lehman, mieux connu sous le nom de Lehman Brothers.

L’épopée des frères Lehman et de leurs descendants, c’est aussi celle de l’Amérique, du moins d’une face de l’Amérique, celle de ses fameux self-made-man venus d’ailleurs pour faire fortune sur cette terre de tous les espoirs, du culte de l’argent et du libéralisme sans contraintes. Alors que se succèdent les Lehman à la tête de l’entreprise, celle-ci s’investira successivement dans le coton, le charbon ou le pétrole sur fond de guerre civile, de prohibition et de guerres mondiales. Ces immigrants Juifs, férus d’affaires et ayant créé leur banque, injectent des fonds dans tout ce qui peut rapporter jusqu’à faire de la Lehman Brothers une des institutions financières les plus puissantes au monde.

Que s’est-il donc passé pour que le géant s’effondre en 2008 ? À quelle dérive cupide se sont laissés aller ceux qui avaient les mains sur les commandes ? Massini n’explique rien, ne juge ni ne défend personne. Il aligne les faits. L’effet est foudroyant.

Un aperçu

Ils sont tout ouïe quand s’exprime le directeur marketing
un être vaporeux à la chevelure plastifiée
dont les yeux semblent en Cellophane et les dents en résine-verre.
Mais quel charisme !
« Je voudrais réfléchir avec vous aujourd’hui sur le verbe : acheter.
Que signifie acheter ?
Cela signifie donner de l’argent en échange de quelque chose.
Cette chose a une valeur, la valeur est un prix.
Le prix est l’argent que vous me donnez.
Ni plus ni moins.
Parfait.Si vous voulez que les gens achètent, il faut leur dire le contraire.
Leur dire qu’ils n’achètent pas. Leur dire : “Vous et moi, nous ne faisons pas un échange
car c’est vous qui y gagnez
j’accepte ce prix à contrecœur,
mais, bon, je l’accepte
même si —il faut le savoir —j’y perds.”
Voici la nouveauté, messieurs.
Voici la ligne du marketing.

En bref…

Les frères Lehman est une brique de quelque 841 pages qu’on traverse à vive allure en raison de sa facture aérée, bien sûr, mais aussi de l’intérêt du sujet et de la créativité étonnante dans la construction du récit.

Stefano Massini, Les Frères Lehman, Globe, 2018, 841 pages

Née sous une étoile sombre

En bref…

Au tournant des années 2000, Romy vit de strip-tease et de prostitution à San Francisco. Dès l’enfance, laissée à elle-même par un père absent et une mère occupée ailleurs, Romy traîne avec des voyous, picole et s’initie aux drogues. Malgré une intelligence vive, elle abandonne ses études avant l’obtention d’un diplôme. De ses relations aléatoires naît un petit garçon, Jackson, dont sa mère dit qu’il est programmé pour le bonheur. Un jour, au Mars Club où Romy s’offre au voyeurisme de la clientèle, un désaxé s’entiche d’elle et entreprend de la traquer jour et nuit. Elle fuit à Los Angeles avec son fils, mais l’homme la retrouve. Désespérée, incapable de le convaincre de repartir, Romy le frappe et le tue. Elle hérite pour son crime de deux peines de réclusion à perpétuité incompressibles au pénitencier de Stanville. En prison, elle apprend que sa mère qui avait la garde de Jackson vient de se tuer dans un accident de voiture. Reprendre contact avec son fils deviendra sa grande obsession et sa planche de survie.

Baisé dès le départ

Rachel Kushner trace un tableau saisissant des quartiers pauvres de la riche Amérique, où fleurissent la drogue et le banditisme. Sa description de la vie carcérale, des femmes qui y purgent leur peine, de la hiérarchie qui s’y installe avec ses règles, ses trafics, sa violence, est encore plus saisissante. On serait tenté de croire qu’il y a une part de vécu derrière ce roman si les notices biographiques de l’auteure le démentaient clairement.

À travers la galerie de personnages que met en scène Kushner, c’est toute la question du déterminisme social qui est ainsi illustré. Comment la pauvreté entraîne l’exclusion, comment l’exclusion devient à son tour un terreau fertile pour la germination des délits de toute nature. C’est aussi l’avocat commis d’office auprès des laissés pour compte, lequel ne saura défendre un meurtre aux circonstances atténuantes. C’est également une réflexion sur l’équité de la peine qui pourra différer substantiellement en fonction des moyens de l’accusé. C’est enfin un portrait désolant de la justice à l’américaine, son caractère avant tout punitif, sa sévérité extrême. Et, dans toute cette noirceur, de la lumière, de l’humanité.

Extrait

Depuis le lycée et l’université, Gordon savait ce qu’étaient les gosses de riches. Ceux qui grandissaient avec de l’argent jouaient d’un instrument de musique, violon ou piano. Faisaient partie du club de débat. Préféraient une certaine marque de jean dont le revers était pile comme il faut, tiraient peut-être sur une clope ou fumaient de l’herbe avec un bong dans la Lexus de papa, puis arrivaient en retard aux révisions pour le SAT. Mais cela se passait autrement pour bien d’autres mômes, des mômes façonnés autrement. Quand vous étiez originaire de Richmond, d’East Oakland ou de South LA comme Sanchez, vous aviez de grandes chances d’avoir été formé, presque depuis la naissance, à représenter votre quartier, votre gang, à vous entraîner dur physiquement, à être fier, à être dur. Vous aviez peut-être des tas de frères et sœurs à surveiller et vous ne connaissiez sans doute presque personne qui avait terminé le lycée ou avait un travail stable. Des membres de votre famille étaient certainement en prison, des pans entiers de votre communauté l’étaient, et cela faisait partie de la vie d’atterrir en taule, un jour. Bref, vous étiez baisé dès la naissance.

Finalement…

Le Mars Clubest un bouquin au rythme lent, comme pour bien nous faire sentir combien le temps s’englue pour une jeune femme condamnée à perpétuité. On en ralentit parfois soi-même la lecture pour reprendre son souffle tant est sans pitié le destin de Romy. Mais c’est un livre magnifique, couronné avec raison du Prix Médicis étranger 2018.

Rachel Kushner, Le Mars Club, 2018, Stock, 472 pages

Frère d’âme

Première guerre mondiale. La grande boucherie. Des millions de morts. Dont des jeunes venus des colonies. Dont des tirailleurs sénégalais.

David Diop a cherché, dans Frère d’âme, à faire parler ceux dont la voix s’est éteinte à 20 ans, héritiers d’une tradition orale ayant laissé peu d’écrits.

Argument

Alfa Ndiaye et Mademba Diop se connaissent depuis l’enfance. Au coup de sifflet, ils bondissent de la tranchée. Mademba tombe, le ventre ouvert, les viscères répandus. Alfa se couche près de lui, lui tient la main, l’accompagne dans son agonie, refusant de l’achever, de mettre fin à ses souffrances. Mademba meurt. Alfa le ramène dans la tranchée au risque de sa vie. Il est un héros. Décoré. Mais en lui, quelque chose s’est détraquée. Sa vengeance sera terrible, mais elle n’est rien à comparer à la guerre elle-même, au sacrifice insensé de millions de jeunes hommes.

Impressions

Frère d’âme est un petit roman singulier, petit par sa longueur – 175 pages, aérées -au ton incantatoire. L’auteur semble avoir voulu traduire dans l’écrit l’âme de la langue parlée, le wolof ou le peul. Il rend compte des horreurs de la guerre et de la folie avec poésie, de la même poésie avec laquelle il parle de l’amour.

Extrait

Fary n’était pas la plus belle fille de ma classe d’âge, mais c’était celle dont le sourire me remuait le coeur. Fary était très émouvante. Fary avait la voix douce comme le clapotis du fleuve sillonné par les pirogues les matins de pêche silencieuse. Le sourire de Fary était une aurore, ses fesses aussi rebondies que les dunes du désert de Lompoul. Fary avait des yeux de biche et de lion à la fois. Tantôt tornade de terre, tantôt océan de tranquillité.

Et pourtant…

Et pourtant, je n’ai pas été conquise par ce récit original, lauréat du Prix Goncourt des lycéens. Allez donc savoir pourquoi certains livres nous prennent aux tripes, nous touchent au coeur, et d’autres moins…

Je vous suggère d’écouter David Diop en parler dans cet extrait de la Grande Librairie

David Diop, Frère d’âme, Seuil, 2018, 175 pages

LE CADEAU!

Mes fidèles lecteurs me voient peut-être venir. Eh oui! encore cette année, j’ai reçu de mon tendre époux LE CADEAU dont tout lecteur rêve: une caisse de livres, composée à partir de la longue liste des prix littéraires français et canadiens.

  • Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Prix Goncourt
  • David Dion, Frère d’âme, Prix Goncourt des lycéens
  • Valérie Manteau, Le sillon, Prix Renaudot
  • Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, Prix Fémina Essai
  • Adeline Dieudonné, La vraie vie, Prix du roman FNAC
  • Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Prix Ringuet
  • Alice McDermott, La neuvième heure, Prix Fémina étranger
  • Rachel Kushner, Le mars club, Prix Médicis étranger
  • Michel Ferrier, François, portrait d’un absent, Prix Décembre
  • Raphaël Rupert, Anatomie de l’amant de ma femme, Prix de Flore
  • Thomas B. Beverdy, L’hiver du mécontentement, Prix Interallié
  • Stefano Massini, Les frères Lehman, Prix Médicis Essai, Prix Mondello, Prix Viktorio de Sica
  • Éric Plamondon, Taqawan, Prix France-Québec, Prix des chroniqueurs
  • Karoline Georges, De synthèse, Prix littéraire du Gouverneur général
  • Alain Bernard Marchand, Sept vies, dix-sept morts, Prix du livre d’Ottawa
  • Pierre Guyota, Idiotie, Prix Médicis

16 livres, 16 voyages dans l’univers d’un auteur, dans une autre galaxie. Les voici, bien rangés sur une étagère, fermés, énigmatiques, mes compagnons d’hiver.

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La force des racines

Leurs enfants après eux sauront-ils mieux tirer leur épingle du jeu que leurs parents? Voilà la question qu’on se pose rapidement à la lecture de ce magnifique roman, Prix Goncourt 2018, signé Nicolas Mathieu.

En bref

L’action se passe dans une petite ville de France située à quelques encablures du Luxembourg. Nous y suivons durant quelques années quelques adolescents et adolescentes, chrysalides se transformant sous nos yeux en adultes dans un écosystème inhospitalier ayant déjà broyé leurs parents.

Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s’étaient fait la malle. Irène, la mère du cousin, appartenait justement à cette catégorie des épouses délaissées. Le cousin avait grandi vite, du coup. À seize ans, il savait tondre, conduire sans permis, faire à bouffer. Il avait même le droit de fumer dans sa chambre. Il était intrépide et sûr. Anthony l’aurait suivi jusqu’en enfer. En revanche, il se sentait de moins en moins copain avec les manières de sa famille. Les siens, il les trouvait finalement bien petits, par leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs même, répandus et conjoncturels. Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible. Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous l’effet du Pastis, pouvaient remonter d’un seul coup en plein banquet. Anthony, de plus en plus, s’imaginait supérieur. Il rêvait de foutre le camp.

Cet extrait plante le décor, celui dans lequel évoluent Anthony et Hacine, les deux principaux protagonistes de l’histoire, ainsi que leurs copains et copines, durant quatre étés, ceux de 1992, 1994, 1996 et 1998. Ils carburent à l’ennui, à l’alcool, à la drogue et au sexe. Même s’ils ne peuvent toujours assouvir le désir qui les dévore. Sinon, chacun, avec le temps qui passe, rêve son avenir. Dans ce futur fantasmé, ils ont réussi, ils sont ailleurs.

Leurs enfants après eux est un livre dense qui livre un portrait sans concession d’une France provinciale estourbie par la mondialisation et sa traînée de soubresauts économiques. L’usine, qui avait nourri des générations, a fermé. Sans plan B. La situation est perçue par le regard à la fois neuf et saturé d’adolescents qui piaffent d’impatience de se tailler une place plus enviable que celle de leurs géniteurs, quel que soit le chemin emprunté.

Un style

Nicolas Mathieu est une plume ! Pas une page qui ne recèle son petit diamant. Que ce soit dans sa capacité d’évocation, dans son sens de la formule ou dans les dialogues syncopés des protagonistes.

Hacine mesurait les avantages de sa situation par rapport à celle de ses parents. En dehors même de tout le fric qu’il se faisait, lui n’avait pas à se farcir la durée, la routine, cette répétition dissolvante, du lundi au vendredi, en attendant les vacances, selon un cycle inlassable qui vous menait de la jeunesse au cimetière en un claquement de doigts.

Leurs enfants après eux est comme une grande fresque, grouillante, vibrante, colorée, contrastée, dans laquelle s’agite un nombre impressionnant de personnages, et sur lesquels plane une menace diffuse qui nous scotche au texte. Un livre magistral!

Nicolas Mathieu, leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018, 426 pages.