Sécheresse du Dakota du Nord

J’avais lu, il y a quelques années, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, et j’avais adoré. Je traînais depuis longtemps, sur ma liste, une autre suggestion de lecture de cette auteure : Le pique-nique des orphelins. Je dois avouer que cette œuvre m’a moins émue que la précédente. On y retrouve les mêmes paysages plats et poussiéreux des plaines américaines où cohabitent plus ou moins en harmonie Blancs et Amérindiens. Mais cette histoire déjantée a mis à plus rude épreuve ma tolérance aux libertés que prend un auteur avec le réalisme, la vraisemblance, ce qui ne semble pas être le premier souci de Erdrich. Je ne peux bien sûr le lui reprocher dans la mesure où ces libertés sont caractéristiques de sa position créatrice. 

Propos

Dans le Dakota du Nord, Karl (11 ans) et Mary (6 ans), progéniture d’un homme marié entretenant une relation avec leur mère, sont abandonnés par celle-ci à l’occasion du bien nommé Pique-nique des orphelins. On les retrouve bientôt dans un wagon de marchandises en route vers Argus où leur tante tient une boucherie. Au moment de leur arrivée à destination, un incident sépare les deux enfants et seule Mary rejoint la maison de sa parente. Elle y sera élevée avec sa cousine Sita qui nourrira une forte jalousie à son endroit, acceptant difficilement l’attention de sa mère envers l’orpheline et le détournement de l’attention de son amie Célestine au profit de la nouvelle venue. 

On suit ces différents personnages et quelques autres, Blancs et Amérindiens vivant hors réserve, sur une quarantaine d’années, dans un monde où le bonheur est fuyant et les relations sèches comme le climat. Chacun exprime sa version des faits à tour de rôle. Les amitiés et les amours y sont rudes, les hommes toujours ailleurs ou sur le pas de la porte. Les familles se désintègrent. Seules les filles et les femmes semblent capables de tenir debout, au même endroit, contre vents et marées. Les incidents et les mésaventures parfois rocambolesques s’additionnent sans pour autant provoquer l’effondrement du petit macrocosme constitué par quelques résistants. 

Deux extraits illustrant d’une part l’atmosphère étrange du récit et d’autre part, la plume singulière, originale de l’auteure.

Extraits

Elle attendait, mais je n’allais pas dire ce qu’elle voulait que je dise. Sa silhouette dessinait une tache d’ombre compacte d’un noir de jungle, et ses yeux brillaient d’un éclat aveuglant comme les pointes de deux punaises. Elle se maintenait sur ses jambes en s’appuyant au dossier de la chaise. Aucun de nous ne bougea tant que la cigarette ne fut pas consumée jusqu’au filtre. Puis je tendis le bras par-dessus la table et lui retirai le mégot des doigts. Je le posai sur le cendrier bleu en forme de trèfle. (p. 338)

Le soleil se coucha. L’herbe froufroutait dans la petite brise, le son paraissait anormalement bruyant, tout comme les canards, qui marmonnaient dans leurs nids douillets, et les rats musqués. J’avais l’impression de les entendre gifler l’eau dans leur chasse aux insectes. Même les nuages qui s’amoncelaient semblaient produire un léger chuintement tandis qu’ils se rétractaient, se repliaient et prenaient des couleurs. (p. 73)

Est-ce le style d’Erdrich ou est-ce des maladresses de traductions? Quelques phrases m’ont fait tiquer :

« … j’eus soudain cette impression qui m’avait toujours effrayé d’obscurité… » ou « Dire la bonne aventure était un passe-temps que Sita ne supportait pas d’adorer… ».

Le pique-nique des orphelins est un livre singulier pour amateur de récits rabelaisiens.

Point de vue plus positif d’un lecteur

Louise Erdrich dresse le portrait d’une famille éclatée où chacun, tout en s’accrochant aux autres, joue sa propre partition et accumule les fausses notes. Sans cynisme, avec une pointe d’humour noir, une écriture puissante et poétique, un art consommé des dialogues et de la mise en scène. Un roman ample, riche, ambitieux, violent et beau comme ces vies se déroulant de façon chaotique au fil des décennies.

Louise, Erdrich, Le pique-nique des orphelins, Albin Michel, 1986,454 pages

Mère féroce en action

Preuves d’amour est le premier tome d’une trilogie mettant en vedette Tessa Leoni. Dans le deuxième, Famille parfaite, le passé de Tessa était parfois évoqué. On comprenait que l’assassinat de son mari, Brian Darby, lui avait, dans un premier temps, été imputé et lui avait coûté sa carrière de policière durement gagnée. Je n’ai pu résister longtemps à y aller voir de plus près. 

En gros…

Tessa avoue être l’auteure du meurtre de son mari abattu avec son arme de service de trois balles au cœur et plaide la légitime défense contre un mari violent. On ne tarde pas à l’accuser aussi du meurtre de sa fille Sophie, dont la disparition se prolonge anormalement. Tessa réfute cette allégation, clamant son amour pour sa fille et soutenant que le lit de Sophie était vide lorsqu’elle est rentrée de sa ronde de nuit. D.D. Warren est chargée de l’enquête. Curieusement, la détective éprouve une antipathie immédiate pour Tessa et s’acharne à démontrer sa culpabilité. Tout nouvel indice pouvant disculper Tessa est interprété pour appuyer la thèse inverse. En fait, les choses sont beaucoup moins claires que ne le croit D.D. Warren au départ et l’affaire s’épaissit au fur et à mesure de la progression du récit.

Extrait

« Bon, reprenons. Voilà nos hypothèses : Tessa Leoni aurait tué mari et enfant, sans doute dans la soirée de vendredi ou la matinée de samedi. Elle aurait congelé le corps de son mari dans le garage. Elle se serait débarrassée de sa fille pendant le trajet en voiture du samedi après-midi. Ensuite elle aurait pris son service (très probablement après avoir mis le corps de son mari à décongeler dans la cuisine) et quand elle serait rentrée chez elle, elle aurait laissé son amant la tabasser avant d’appeler ses collègues. Ça se tiendrait. Maintenant, sortez d’ici et trouvez-moi des faits. Je veux des courriels et des messages téléphoniques entre elle et son amant. Je veux un voisin qui l’aurait vue décharger de la glace ou pelleter de la neige. Je veux savoir exactement où s’est rendue la Denali blanche de Brian Darby le samedi après-midi. Je veux le corps de Sophie. Et, si c’est bien ce qui s’est passé, je veux que Tessa Leoni passe le restant de ses jours derrière les barreaux. Des questions ?

Lisa Gardner ne fait pas dans la dentelle dans ce roman. Tessa devra faire preuve d’ingéniosité et de cruauté pour se sortir du guêpier dans lequel on l’a mise et retrouver sa fille saine et sauve. Des têtes vont tomber, le sang va couler. Ce récit est aussi une réflexion sur la maternité et sur la conciliation travail – maternité. L’action qui démarre en trombe dès la première page, la dissémination des informations et des indices modifiant en continu notre compréhension du drame, l’absence de temps morts sont autant d’ingrédients qui font de Preuves d’amour un roman absolument haletant.  

Lisa Gardner, Preuves d’amour, Albin Michel, 2013, 539 pages

L’autre, cet éternel inconnu

Première rencontre pour moi avec Lisa Gardner, prolifique écrivaine de romans policiers. Et sans doute pas la dernière. 

Résumé

Famille parfaite, c’est celle de Justin Danbe, Libby et Ashlyn. Justin est le propriétaire, à Boston, d’une entreprise de construction, Danbe Construction, qui fait dans l’institutionnel – hôpitaux, prisons, bureaux. C’est son père qui lui a légué l’entreprise qui vaut maintenant dans les 100 millions de dollars. Libby, issue d’un milieu modeste est femme au foyer, créatrice de bijoux en argent et veille sur son adolescente rebelle, Ashlyn.

À l’ouverture du roman, le couple vacille sur ses fondations. Justin est infidèle, Libby est toxicomane et leur fille se referme sur elle-même. Au retour d’un souper d’amoureux visant à reconstruire leur couple, toute la famille est enlevée par trois hommes, anciens soldats ou anciens prisonniers, chose certaine, des professionnels, qui les amènent au New Hampshire et les enferment dans une prison toute neuve, construite par Danbe Construction, mais encore inoccupée. Tessa Leoni, enquêtrice privée, dont Danbe Construction a retenu les services, est mandatée par la compagnie pour mener une investigation parallèle. Elle aura à travailler avec des agents du FBI et avec Wyatt, shérif du New Hampshire, qui tous mettront beaucoup d’effort pour retrouver la famille disparue et démasquer l’auteur de la machination. Durant ce temps, la famille vivra des jours difficiles et longs dont elle ne sortira pas indemne. 

Pas de doute, Lisa Gardner sait raconter une histoire. À l’intérêt de l’enquête complexe menée par les forces de l’ordre s’ajoute celui de la réflexion sur la famille, le couple, la parentalité, alimentée par Libby, dans des chapitres écrits à la première personne. Par la voix de l’épouse et de la mère, l’auteure soulève différents thèmes, dont ceux de l’amour, de l’usure du couple, de l’imperfection des parents, de la fidélité et de l’infidélité, de la méconnaissance de ses proches.

Extrait

Une famille ne se décompose pas comme ça du jour au lendemain. Même à cause d’une infidélité. Il fallait qu’il ait eu des fissures, des défauts dans les fondations. Mais je ne les avais pas vus, ou alors je n’avais pas voulu les voir. Ashlyn avait raison sur un point : je me mettais en quatre pour être parfaite et conciliante. Je voulais que mon mari soit heureux. Que ma fille soit heureuse. Et je ne comprenais pas ce qu’il y a de mal à faire ça. (p. 260)

Famille parfaite est un roman qu’on ne peut plus lâcher sitôt qu’on a ouvert la première page, soit-elle de papier ou numérique (mon cas).

Lisa Gardner, Famille parfaite, Albin Michel, 2015, 607 pages

Un Grisham hilarant

Le roman de Grisham lu précédemment, L’Associé, était dans la pure veine du polar judiciaire. Preuve du talent et de la versatilité de l’auteur, le dernier à mon palmarès, La Revanche, nous transporte dans un autre univers, celui du football américain à l’italienne. Hilarant ! 

Le propos

Rick, un quart-arrière substitut, appelé en renfort sur le terrain, offre la victoire du Super Bowl à l’équipe adverse en donnant trois interceptions. C’est la dernière de ses bévues qui lui ont valu le titre de Première Andouille de l’histoire du sport professionnel et un changement d’équipe annuel. À court de possibilités, son agent, Arnie, l’expédie à Parme, en Italie, où une équipe d’amateurs, les Panthers, est en quête de son premier Super Bowl italiano et mise sur le talent de cette recrue de la NFL. Rick est un gars sympathique, mais unilingue et sans culture comme tant d’autres de ses compatriotes nourries au sport et aux hamburgers. Forcément, c’est le choc culturel. Il découvre le vin, la bonne cuisine, les repas interminables et l’expressivité débridée des Italiens. Et le football à l’italienne. Ce qui, au départ, avait tout du pensum devient peu à peu une aventure dans laquelle Rick s’investit et qui va changer sa vie. 

Extrait

La surprise, ce fut la table. Dressée dans le patio, petite terrasse fleurie dominant tout le centre de la ville, elle était faite d’une dalle de marbre posée sur deux urnes imposantes, et encombrée de chandeliers, d’argenterie, de fleurs, de porcelaine fine et de bouteilles de vin rouge. L’air nocturne était limpide et calme, plus frais seulement quand une légère brise soufflait. Une enceinte invisible diffusait en sourdine un air d’opéra.

Mais où suis-je là ? se demanda L’Américain. D’habitude, en mars, il traînait en Floride où il squattait une chambre chez un copain, jouait au golf, soulevait des haltères, courait, s’efforçait de garder la forme pendant qu’Arnie s’activait au téléphone, se démenant pour lui trouver une équipe. Il subsistait toujours un espoir. Le prochain appel pouvait annoncer le prochain contrat. La prochaine équipe pouvait offrir le grand coup de chance. Chaque printemps était porteur d’un nouveau rêve, qu’il trouve enfin sa place — une équipe dotée d’une grande ligne offensive, d’un meneur de jeu brillant, de receveurs talentueux, tout. Ses passes seraient au cordeau. Les défenses s’écroulaient. Le Super Bowl. Et ensuite, le Pro Bowl. Un gros contrat. Des appuis. La renommée. Des tas de pom-pom girls. (p. 1880)

Ce roman m’a beaucoup amusé, au point de rire aux éclats par moments. Situations cocasses, descriptions élaborées de la cuisine italienne, compte rendu détaillé de chacune des parties dans ce franglais qui caractérise le vocabulaire sportif des Français. Un petit échantillon :

Adoptant une formation en « I », avec Franco posté quatre yards derrière lui en position de fullback et Sly trois yards plus loin, Rick balaya rapidement la défense adverse du regard, mais ne vit rien qui soit susceptible de l’inquiéter. Le smash, c’était une transmission du ballon de main en main loin de l’aile droite, donnant au tailback toute latitude de « lire » la défense des bloqueurs et de choisir un trou. (p. 1891)

Bien que l’auteur m’ait perdu durant les matchs, j’ai eu beaucoup de plaisir à voyager en Italie avec Rick.

John Grisham, Le Client, L’Associé, La Revanche, Robert Laffont, 2007, 520 pages

Une brillante machination

John Grisham n’a pas fini de me captiver. Le maître du polar juridique signait en 1997 avec L’Associé un roman complexe et palpitant de la première à la dernière ligne. 

Le propos

L’Associé, c’est Patrick Lanigan, avocat nouvellement engagé par une firme spécialisée dans les causes douteuses. Lorsqu’il découvre que ses collègues sont sur une affaire juteuse qui va rapporter quelque 90 millions, 60 pour leur client et 30 pour eux, et qu’ils ont prévu se débarrasser de lui afin de ne pas partager leur butin, Patrick machine un coup fourré qui lui permettra de mettre la main sur le magot en entier après avoir mis en scène sa mort tragique dans un accident de voiture. La coïncidence des deux événements éveille rapidement les soupçons. Ses associés engagent une firme spécialisée dans la recherche des disparus et dans l’art de leur délier la langue une fois qu’elle les a coincés. Le roman s’ouvre sur la capture de Patrick, sur la torture qu’on lui fait subir pour savoir où il cache l’argent et sur son retour en terre d’Amérique sous l’autorité du FBI qui a repris la main dans l’affaire. Commence alors une enquête dont, ironiquement, l’accusé tire les ficelles et qui nous révèle petit à petit l’intelligence du stratagème monté par le fugitif. Sa complexité n’a d’égale que l’imagination de cet auteur prolifique. 

Extrait

La nouvelle du retour de Patrick s’était répandue comme une traînée de poudre le long de la côte du Mexique. Les gens de robe sont friands de cancans : ils sont même enclins à les enjoliver et prompts à les colporter. Des rumeurs couraient, inventées de toutes pièces. Il pèse soixante kilos et parle cinq langues. L’argent a été retrouvé ; l’argent a disparu pour de bon. Il vivait dans l’indigence ; il habitait un hôtel particulier. Il vivait seul ; il avait refait sa vie et avait trois enfants. On sait où se trouve l’argent ; personne n’en a la moindre idée.

Pour amateur d’enquêtes et de suspense

Bien que le protagoniste soit effectivement coupable du détournement de fonds et qu’il soit accusé (sans preuve) d’homicide, on s’attache au personnage taciturne et peu bavard qui tente de se sortir des griffes de la justice. On est touché par son désir de repartir de zéro, par son espoir de gommer une enfance peu heureuse, un mariage catastrophique et un emploi ennuyeux. Même si c’est une illusion.

Grisham continue de séduire avec des histoires bien construites, livrées dans une langue claire, élégante, efficace et sans effets de manche. Il peaufine son portrait de l’univers de la justice américaine, des conflits entre juridictions locales et nationales, de l’acharnement et de l’éthique variable de la presse couvrant ces affaires, des avocats véreux, parfois obnubilés par leur quête de réélection ou de gloire, et des avocats honnêtes pour qui la justice veut encore dire quelque chose.

Les amateurs de suspense et d’enquête en ont pour leur argent !

John Grisham, Le Client, L’Associé, La revanche, 1997, 717 pages

Le style 19e de Boyd

Nous sommes à Édimbourg, en 1894. Brodie Moncur, jeune accordeur de piano à l’oreille parfaite, est envoyé à Paris par son employeur, le propriétaire des pianos Channon, pour y développer les affaires sous la direction de son fils, Calder. Brodie s’acquitte de sa mission malgré l’hostilité et la malhonnêteté de Chalder. Par ailleurs, sa réputation d’accordeur se répand et lui vaut des relations avec les grands concertistes de l’heure, dont Kilbarron, surnommé le Liszt irlandais, dont il devient le secrétaire et l’amoureux transi de sa maîtresse, la belle Lika Blum. En découlent pour Brodie des péripéties à travers l’Europe et la poursuite du rêve d’épouser Lika.

Comme souvent chez Boyd, l’histoire se met sur les rails avec lenteur. À un moment donné, je commence à soupirer pour de l’action. J’en suis à la page 274 ! Mais voilà, le récit s’accélère et se dramatise. Boyd a fini de disposer ses pions et la partie démarre réellement. Les obstacles se dressent sur le chemin de Brodie.

L’amour est aveugle n’est pas le roman de Boyd que j’ai préféré, mais j’ai tout de même passé un bon moment avec ce Brodie très 19e siècle, pas très perspicace, ballotté par les événements. Un doux rêveur auquel on souhaiterait un destin moins cruel.

Le tour de force de William Boyd dans cette œuvre est de nous faire oublier totalement qu’elle a été écrite en 2019. L’intrigue des plus romantiques, même dans ses moments dramatiques, les personnages, le contexte, le vocabulaire, tout nous plonge dans ce passé déjà lointain. Bluffant ! L’autre aspect qui force l’admiration est la capacité de cet auteur à se renouveler d’un roman à l’autre et à nous déstabiliser. 

Extrait

Il sortit rue Saint-Dominique et héla une victoria pour se faire conduire jusqu’au magasin Channon avenue de l’Alma, à deux pas des Champs-Élysées. Par cette froide journée de février au ciel plombé, il était content d’avoir mis sa vieille redingote en tweed et l’écharpe de laine fauve que Doreen lui avait tricoté. Il jeta au passage un coup d’œil à la tour Eiffel, dont le sommet était obscurci par des nuages stationnaires, et se demanda combien de temps il fallait avoir vécu à Paris pour ne plus la remarquer, pour qu’elle fasse partie du paysage comme Notre-Dame ou l’Arc de triomphe. Il trouvait dommage que cette construction fût vouée à la démolition sous quelques années, mais peut-être tenait-elle trop de la monstruosité pour qu’une ville l’acceptât. La plus haute structure construite par l’homme à la surface du globe ! Incroyable ! Magnifique ! Il était déjà monté deux fois au dernier étage. (p. 80)

William Boyd, L’amour est aveugle, Seuil, 2019, 483 pages

Un amour de client

Les romans de Grisham sont aussi intelligents que ses titres sont sobres. Le client. Plus simple que ça… Mais quelle histoire !

L’intrigue

Le client, c’est Mark, un gamin de 11 ans, curieux, courageux et quelque peu frondeur. Dès le début du récit, on sait que le FBI enquête sur la mort criminelle d’un sénateur de la Louisiane dont le corps n’a pu être retrouvé. Romey, l’avocat du sbire qui a occis le politicien apprend de son client le lieu de la dépouille. Se croyant lui aussi traqué par le FBI, Romey, paniqué, gagne Memphis pour se suicider. Mark et son petit frère Ricky sont témoins de la chose et Mark tente d’intervenir pour empêcher le drame. Il se fait pincer par l’homme aux abois qui, ayant décidé que l’enfant mourrait avec lui, lui révèle son lourd secret avant de passer à l’acte. Mark arrive à lui échapper, mais il comprend vite qu’il a intérêt à se taire s’il ne veut pas être éliminé, ainsi que sa mère et son frère traumatisé, par la mafia. Le petit débrouillard se trouve une avocate, Reggie, et tout le reste du récit porte sur les tribulations de Mark pour se soustraire aux aveux, et sur ceux de son avocate pour le protéger, lui et sa famille.

Extrait

Son corps fluet rasant le sol, Mark rampa vers la voiture. L’herbe sèche était haute d’au moins soixante centimètres. Il savait que l’homme ne pouvait pas l’entendre de l’intérieur de la voiture, mais se méfiait du mouvement des herbes. Il s’avança donc vers l’arrière de la Lincoln, progressant sur le ventre, comme un serpent, jusqu’à ce qu’il arrive dans l’ombre du coffre. Il tendit le bras, retira doucement le tuyau du pot d’échappement et le laissa tomber par terre. Il revint rapidement sur ses pas et, en quelques secondes, fut de retour auprès de Ricky, accroupi dans l’herbe plus épaisse et les broussailles, à la périphérie de la ramure de l’arbre. Il savait que, s’ils se faisaient repérer, ils pourraient filer à toutes jambes et disparaître sur le sentier, avant que le bonhomme rondouillard puisse les attraper. (p. 23)

Plaisir de lecture

Ça prend une imagination débordante, un grand sens du récit et une qualité littéraire peu commune pour nous tenir en haleine durant plus de 800 pages sans que soit versée une goutte de sang additionnelle. Mark et Reggie sont des personnages complexes et hautement attachants. Grisham est issu de la filière légale et ses œuvres en déclinent toutes les facettes sans jamais se répéter. Nos deux protagonistes sont donc confrontés aux objectifs plus ou moins honnêtes de la machine judiciaire américaine et à la propension à user de tous les moyens pour obtenir gain de cause et conclure les enquêtes. D’autant plus que les procureurs ont parfois des visées politiques qui ajoutent de la pression aux efforts des forces de l’ordre. Grisham dénonce comme toujours les dérives du système judiciaire en opposant aux ambitieux et aux ripoux de valeureux acteurs (avocats, juges) qui privilégient la défense des droits des citoyens aux gains juteux et à la gloire médiatique.

Un très beau moment de lecture.

Le Client fait partie d’une trilogie regroupant 3 des best-sellers de l’auteur. 

John Grisham, Le Client, L’Associé, La Revanche, Best-sellers/Robert Laffont, 1862 pages

Du mépris des monopoles

La technologie, c’est merveilleux… quand ça fonctionne. Dans le cas contraire, ça fait monter en flèche la production de cortisol et chuter dramatiquement la qualité du langage.

Depuis quelques mois, je n’arrive plus à télécharger des livres numériques de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ). Au moment du téléchargement dans l’application Adobe Digital Edition, un message d’erreur s’affiche accompagné d’un code. Des recherches sur l’aide en ligne d’Adobe m’ont menée à une procédure que j’ai essayée de nombreuses fois, toujours sans succès, réinstallant à plusieurs reprises l’application ou cherchant des chemins de contournement. Je ne suis pas la seule à rencontrer ce problème puisqu’il est répertorié sur le site de la liseuse Kobo.

Mes proches connaissent ma pugnacité lorsque vient le temps de résoudre un problème technologique. Après des heures de pitonnage, j’ai tenté d’avoir du soutien de la part d’Adobe. Réponse : Adobe n’offre aucun soutien sur ce logiciel, ni par clavardage ni par téléphone, parce qu’il est gratuit. J’ai fait un appel à la BANQ. Une dame visiblement frustrée m’a répondu qu’eux-mêmes n’obtenaient aucune aide d’Adobe, ce qui les faisait mal paraître auprès de leur clientèle.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la liseuse KOBO est actuellement la seule à permettre l’emprunt en bibliothèque en combinaison avec l’application Adobe Digital Edition. Cette énorme compagnie ne s’occupe que de ses clients payants, ce que je trouve proprement scandaleux étant donné qu’ils sont en situation de monopole dans cette affaire.

J’ai fermé mon compte Adobe et je me suis résignée à acheter des livres sur la boutique KOBO tout en pestant contre les prix trop élevés, sachant pertinemment que les écrivains reçoivent des droits d’auteur réduits pour les versions numériques de leurs oeuvres. Des livres numériques plus chers que la version de poche des livres papier, c’est carrément injustifié. 

C’est rageant de constater ces abus quand on connaît les difficultés des écrivains à tirer un revenu décent de leur métier.

Soudain, la terreur

J’ai choisi au hasard un titre, Soudain, seuls, d’Isabelle Autissier, auteure chaudement recommandée par mon amie Pascale. Une histoire qui m’a prise à la gorge et ne m’a pas laissé souffler un instant.

Le propos

Jeune trentenaire, Ludovic a vécu une enfance et une jeunesse dorée. Deux échecs professionnels lui mettent en tête un désir d’aventure avec Louise. Elle de son côté, n’éprouve pas ce besoin d’évasion. Elle aime son travail et les virées occasionnelles en montagne où elle est première de cordée comblent sa soif de dépassement. Ludovic mettra 6 mois à la convaincre. Après avoir examiné différentes hypothèses, le jeune couple opte pour une escapade de plusieurs mois en voilier. Le voyage se déroule comme dans un rêve jusqu’à l’île interdite de Stromness, au large de la Patagonie, ancienne station baleinière, maintenant réserve écologique, que les perspectives alléchantes d’escalade les convainc tout de même d’accoster. Durant leur visite des lieux, la tempête se déchaîne, les obligeant à passer la nuit dans les ruines de la station baleinière. Au matin, coup de foudre, le bateau qu’ils avaient laissé à l’ancre dans la baie n’y est plus. Avec lui sont disparus leurs équipements, leurs provisions et leurs moyens de communication. Et personne ne viendra les chercher sur cette île où ils n’auraient pas dû poser pied. La véritable aventure commence, la dure, celle qui va mettre à l’épreuve leur couple, leur résistance personnelle, leur humanité même.

Extrait

L’île les marque dans leur chair et ce n’est qu’un début. Que se passera-t-il s’ils tombent malades ? Cette mauvaise alimentation va-t-elle les affaiblir ? L’hiver va arriver… En l’écoutant d’une oreille, elle contemple la fumée qui s’élève des vêtements en train de sécher, une sorte de brume légère qui se dissipe à hauteur de la fenêtre sou l’effet du courant d’air. (p. 70)

Ce récit haletant force à reconsidérer tout ce qui constitue la vie, les relations interpersonnelles choisies ou subies, les bienfaits et le poids de la routine, la responsabilité de ses décisions, de ses actions, de leurs motivations parfois hors de son contrôle avec, en passant, un coup de griffe à la médiatisation des drames humains. En fait, c’est de la liberté dont il est question, de la vraie, celle qui consiste à assumer pleinement son destin.

Isabelle Autissier, Soudain, seuls, Stock, 2015, 273 pages.

Lecture Solaire

Ian McEwan est sans contredit un grand maître de la littérature anglaise. Et Solaire en constitue une démonstration éblouissante.

En bref

La présentation du bouquin, en page 440, se lit ainsi :

Chauve et rondouillard, Michael Beard a atteint la cinquantaine plus que mûre. Il a dans le temps obtenu le prix Nobel de physique ; depuis, il se repose sur ses lauriers et recycle indéfiniment la même conférence. Quant à sa vie privée, elle laisse aussi à désirer. En coureur de jupons invétéré, Beard voit sa cinquième femme lui échapper. Le voilà dévoré de jalousie.

Bientôt, à la faveur d’un accident, il pense trouver le moyen de surmonter ses ennuis, tout en sauvant la planète d’un désastre climatique. Il va partir de par le monde, à commencer par le pôle Nord.

À travers les mésaventures d’un prédateur narcissique, Ian McEwan traite des problèmes les plus actuels. Et sur ces sujets sérieux, il parvient à nous faire rire. Voici peut-être le roman le plus comique, le plus intelligent de ce grand auteur.

Mais encore…

Ce que cette présentation ne dit pas, c’est la capacité de McEwan de toujours se renouveler, faisant de chaque livre une œuvre originale, un univers inédit et le tout avec son style absolument efficace, élégant, coulant de source. Dans Solaire, l’auteur réussit l’exploit de mettre en scène un personnage exécrable qu’on n’arrive pas tout à fait à détester et dont on espère une reprise en main de sa vie résultant d’une salutaire prise de conscience.

Extrait

Mais ces boutiques à peine rentables attiraient également un noyau dur de minuscules rêveuses qui ne vieillissaient pas, fidèle corps de ballet qui se reconstituait de génération en génération : des fillettes poursuivies par l’envie démodée de porter des tutus, des collants, des leggings et des chaussons, de faire des pirouettes à la barre, devant un miroir, sous l’œil sévère d’une ancienne danseuse étoile squelettique au cœur d’or. Ce rêve d’un dur labeur sur un parquet éraflé, de la première représentation, du premier saut sur scène devant un auditoire retenant son souffle, avait survécu à l’ère électronique, aux groupes de rock féminins et aux feuilletons télévisés à l’eau de rose. 

Lisez McEwan, n’importe quelle de ses œuvres. Vous ne vous ennuierez pas.

Ian McEwan, Solaire, Gallimard, 2010, 442 pages

Quand le coeur n’y est pas

Habiller le cœur a peu charmé le mien. Pourtant ce livre, prêté par une amie qui l’avait dévoré, semble avoir conquis de nombreux lecteurs. Je vous réfère d’ailleurs immédiatement à une élogieuse critique de La Presse.

Pour ma part, ce récit autofictionnel m’a laissée sur mon appétit. J’aime l’autofiction de manière générale tout comme j’apprécie parfois les histoires sans rebondissements. Mais cette fois-ci, je me suis un peu ennuyée au cours du voyage. Car voyage il y a. Monique, la mère de Michèle, décide de partir travailler à Puvirnituq à l’âge vénérable de 70 ans. Michèle pour sa part a quitté son Estrie pour essayer de trouver à Montréal l’inspiration pour terminer un roman qui lui donne du fil à retordre. On suit en alternance chacune des deux femmes à travers les événements qui font leur quotidien et qui sont pourtant loin d’être anodins.

Il est difficile de comprendre parfois pourquoi certains personnages nous laissent de glace. Ce qui est plus clair, c’est mon agacement devant les démarches trop ouvertement didactiques, que ce soit relativement à l’état de la planète ou à notre comportement honteux à l’égard des Premières nations. De plus, le style de l’auteure ne se laisse jamais oublier, comme si on sentait l’effort pour bien écrire. Un peu plus de simplicité m’aurait davantage attachée à l’histoire.

Michèle Plomer, Habiller le cœur, Marchand de feuilles, 2019, 358 pages

En rafale

L’allume-cigarette de la Chrysler noire m’a reposée de Querelle de Roberval. Qui ne connaît pas encore la verve de Serge Bouchard, son regard singulier sur tout ce qui l’entoure, sa capacité à en tirer des sens qui échappent le plus souvent aux gens pressés que nous sommes ?

Serge Bouchard s’intéresse à tout, parle de tout. Il sait traduire la joie comme la révolte. Comme il le dit lui-même: Depuis cinquante ans, je me passionne pour les idées, pour l’histoire, pour toutes les questions relatives à la nature de l’humanité, du Cro-Magnon jusqu’au cyborg. (p. 131)

Pas une minute d’ennui, jamais, avec ce penseur-conteur.

Serge Bouchard, L’Allume-cigarette de la Chrysler noire, Boréal, 2019, 240 pages

Une amie de passage en Floride m’a laissé Le cœur en bandoulière, petite plaquette (125 pages) dans laquelle Michel Tremblay met en scène l’inquiétude d’un écrivain vieillissant. A-t-il encore quelque chose à dire ? Sa voix peut-elle rivaliser avec celles des jeunes loups qui envahissent la scène littéraire ? (Coïncidence, le narrateur est en train de lire Querelle de Roberval !) Ce roman hybride alterne entre les réflexions du narrateur et la pièce de théâtre inachevée à laquelle il s’attaque dans l’espoir de la terminer enfin. 

J’ai peu lu Tremblay jusqu’à ce jour, à l’exception d’un recueil de récits (dont j’ai oublié le titre), que j’avais beaucoup aimé. Ce court ouvrage m’a laissée plutôt tiède même si le thème pourrait venir me chercher au premier chef. Mais bon, les fans de Tremblay pourront apprécier davantage que moi.

Extrait

C’est juste qu’après tant d’années passées à arpenter les trottoirs de Montréal, de Paris, de New York, de Key West, mes villes favorites, pour le seul plaisir d’errer en écorniflant pour voir ce qui s’y passait ou pas, l’excitation s’est émoussée, l’envie envolée, on dirait, et je m’en veux, que ma curiosité naturelle m’a quittée pour être remplacée par une sédentarité que j’aurais autrefois mal jugée et qui s’est peu à peu imposée à moi : mon fauteuil, mes livres, ma télévision. Je disais que ce n’était pas l’âge, je suppose que je dois me rétracter et me rendre à l’évidence : je ne suis plus jeune — peu s’en faut — et un rien, une simple promenade pour me rendre au coucher du soleil, ce que je fais pourtant tous les soirs d’hiver depuis plus de vingt-cinq ans, me fatigue. En plus de m’ennuyer. (p. 9)

Michel Tremblay, Le cœur en bandoulière, Leméac/Actes Sud, 2019, 125 pages

Civilizations de Laurent Binet est extrait de ma boîte au trésor. Grand prix du roman de l’Académie française 2020, cette très brillante uchronie renverse l’histoire et la reconstruit sur la base de l’invasion de l’Europe par les Incas. 

À la suite d’une guerre interne au royaume des Incas, Atahualpa, qui régnait sur l’empire avec son frère, fuit vers le nord et en vient à traverser la mer pour aboutir dans un Portugal dévasté par un terrible tsunami. Après une longue errance de ville en ville avec les fidèles qui l’ont suivi, l’Inca finit par s’enraciner et imposer son pouvoir sur le Royaume d’Espagne, et petit à petit, sur une grande partie de l’Europe. C’est donc un regard neuf qui est posé sur ce territoire qui devient pour les Incas, le Nouveau Monde, celui des Levantins, puisque situé à l’est de leur pays d’origine, le nombril du monde.

Extrait

Les Levantins croyaient en une famille de dieux composée d’un père, d’une mère et de leur fils. Le père vivait dans le ciel et avait envoyé son fils sur la terre pour sauver les hommes mais, après de multiples aventures et une suite de malentendus, il l’avait laissé se faire clouer sur une croix par les hommes qu’il était venu aider, et qui ne l’avaient pas reconnu. Puis le fils était revenu du monde souterrain et avait rejoint son père au ciel. Depuis ce jour, dessillés et mortifiés par leur erreur, les Levantins attendaient et espéraient le retour du fils sur terre. En même temps, ils ne cessaient de prier et de vénérer la mère, qui avait la particularité étrange d’être restée pucelle lorsque le père l’avait fécondée. Il existait aussi une divinité secondaire qu’ils appelaient le Saint-Esprit et qui se confondait tantôt avec le père, tantôt avec le fils, tantôt avec les deux. Le signe de la main que les adeptes du culte chrétien faisaient à tout propos représentait la croix sur laquelle le fils avait été cloué. Ainsi toutes leurs actions se prétendaient dictées par la volonté de réparer l’ingratitude que leurs ancêtres avaient montrée envers leur dieu, lorsqu’ils l’avaient torturé et cloué sur une croix de bois qu’ils avaient dressée au sommet d’une montagne, dans un pays lointain d’où ils avaient été chassés mais qu’ils rêvaient de reconquérir. (p. 156)

L’auteur s’amuse à nous offrir une civilisation plus égalitaire dans laquelle toutes les religions ont le droit de cité à condition de vénérer une fois l’an le dieu Soleil, dont personne ne peut nier l’existence puisqu’il éclaire également tous les peuples de la terre. Binet fait ici la démonstration de ses vastes connaissances historiques, connaissances me faisant souvent défaut et ne me permettant pas de savourer à leur juste mesure toutes les facéties de l’auteur. Néanmoins, l’exercice est réjouissant et le style, empruntant les codes de l’époque, en phase avec son sujet. Très amusante et intéressante lecture !

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019, 378 pages

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