Née sous une étoile sombre

En bref…

Au tournant des années 2000, Romy vit de strip-tease et de prostitution à San Francisco. Dès l’enfance, laissée à elle-même par un père absent et une mère occupée ailleurs, Romy traîne avec des voyous, picole et s’initie aux drogues. Malgré une intelligence vive, elle abandonne ses études avant l’obtention d’un diplôme. De ses relations aléatoires naît un petit garçon, Jackson, dont sa mère dit qu’il est programmé pour le bonheur. Un jour, au Mars Club où Romy s’offre au voyeurisme de la clientèle, un désaxé s’entiche d’elle et entreprend de la traquer jour et nuit. Elle fuit à Los Angeles avec son fils, mais l’homme la retrouve. Désespérée, incapable de le convaincre de repartir, Romy le frappe et le tue. Elle hérite pour son crime de deux peines de réclusion à perpétuité incompressibles au pénitencier de Stanville. En prison, elle apprend que sa mère qui avait la garde de Jackson vient de se tuer dans un accident de voiture. Reprendre contact avec son fils deviendra sa grande obsession et sa planche de survie.

Baisé dès le départ

Rachel Kushner trace un tableau saisissant des quartiers pauvres de la riche Amérique, où fleurissent la drogue et le banditisme. Sa description de la vie carcérale, des femmes qui y purgent leur peine, de la hiérarchie qui s’y installe avec ses règles, ses trafics, sa violence, est encore plus saisissante. On serait tenté de croire qu’il y a une part de vécu derrière ce roman si les notices biographiques de l’auteure le démentaient clairement.

À travers la galerie de personnages que met en scène Kushner, c’est toute la question du déterminisme social qui est ainsi illustré. Comment la pauvreté entraîne l’exclusion, comment l’exclusion devient à son tour un terreau fertile pour la germination des délits de toute nature. C’est aussi l’avocat commis d’office auprès des laissés pour compte, lequel ne saura défendre un meurtre aux circonstances atténuantes. C’est également une réflexion sur l’équité de la peine qui pourra différer substantiellement en fonction des moyens de l’accusé. C’est enfin un portrait désolant de la justice à l’américaine, son caractère avant tout punitif, sa sévérité extrême. Et, dans toute cette noirceur, de la lumière, de l’humanité.

Extrait

Depuis le lycée et l’université, Gordon savait ce qu’étaient les gosses de riches. Ceux qui grandissaient avec de l’argent jouaient d’un instrument de musique, violon ou piano. Faisaient partie du club de débat. Préféraient une certaine marque de jean dont le revers était pile comme il faut, tiraient peut-être sur une clope ou fumaient de l’herbe avec un bong dans la Lexus de papa, puis arrivaient en retard aux révisions pour le SAT. Mais cela se passait autrement pour bien d’autres mômes, des mômes façonnés autrement. Quand vous étiez originaire de Richmond, d’East Oakland ou de South LA comme Sanchez, vous aviez de grandes chances d’avoir été formé, presque depuis la naissance, à représenter votre quartier, votre gang, à vous entraîner dur physiquement, à être fier, à être dur. Vous aviez peut-être des tas de frères et sœurs à surveiller et vous ne connaissiez sans doute presque personne qui avait terminé le lycée ou avait un travail stable. Des membres de votre famille étaient certainement en prison, des pans entiers de votre communauté l’étaient, et cela faisait partie de la vie d’atterrir en taule, un jour. Bref, vous étiez baisé dès la naissance.

Finalement…

Le Mars Clubest un bouquin au rythme lent, comme pour bien nous faire sentir combien le temps s’englue pour une jeune femme condamnée à perpétuité. On en ralentit parfois soi-même la lecture pour reprendre son souffle tant est sans pitié le destin de Romy. Mais c’est un livre magnifique, couronné avec raison du Prix Médicis étranger 2018.

Rachel Kushner, Le Mars Club, 2018, Stock, 472 pages

Frère d’âme

Première guerre mondiale. La grande boucherie. Des millions de morts. Dont des jeunes venus des colonies. Dont des tirailleurs sénégalais.

David Diop a cherché, dans Frère d’âme, à faire parler ceux dont la voix s’est éteinte à 20 ans, héritiers d’une tradition orale ayant laissé peu d’écrits.

Argument

Alfa Ndiaye et Mademba Diop se connaissent depuis l’enfance. Au coup de sifflet, ils bondissent de la tranchée. Mademba tombe, le ventre ouvert, les viscères répandus. Alfa se couche près de lui, lui tient la main, l’accompagne dans son agonie, refusant de l’achever, de mettre fin à ses souffrances. Mademba meurt. Alfa le ramène dans la tranchée au risque de sa vie. Il est un héros. Décoré. Mais en lui, quelque chose s’est détraquée. Sa vengeance sera terrible, mais elle n’est rien à comparer à la guerre elle-même, au sacrifice insensé de millions de jeunes hommes.

Impressions

Frère d’âme est un petit roman singulier, petit par sa longueur – 175 pages, aérées -au ton incantatoire. L’auteur semble avoir voulu traduire dans l’écrit l’âme de la langue parlée, le wolof ou le peul. Il rend compte des horreurs de la guerre et de la folie avec poésie, de la même poésie avec laquelle il parle de l’amour.

Extrait

Fary n’était pas la plus belle fille de ma classe d’âge, mais c’était celle dont le sourire me remuait le coeur. Fary était très émouvante. Fary avait la voix douce comme le clapotis du fleuve sillonné par les pirogues les matins de pêche silencieuse. Le sourire de Fary était une aurore, ses fesses aussi rebondies que les dunes du désert de Lompoul. Fary avait des yeux de biche et de lion à la fois. Tantôt tornade de terre, tantôt océan de tranquillité.

Et pourtant…

Et pourtant, je n’ai pas été conquise par ce récit original, lauréat du Prix Goncourt des lycéens. Allez donc savoir pourquoi certains livres nous prennent aux tripes, nous touchent au coeur, et d’autres moins…

Je vous suggère d’écouter David Diop en parler dans cet extrait de la Grande Librairie

David Diop, Frère d’âme, Seuil, 2018, 175 pages

LE CADEAU!

Mes fidèles lecteurs me voient peut-être venir. Eh oui! encore cette année, j’ai reçu de mon tendre époux LE CADEAU dont tout lecteur rêve: une caisse de livres, composée à partir de la longue liste des prix littéraires français et canadiens.

  • Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Prix Goncourt
  • David Dion, Frère d’âme, Prix Goncourt des lycéens
  • Valérie Manteau, Le sillon, Prix Renaudot
  • Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, Prix Fémina Essai
  • Adeline Dieudonné, La vraie vie, Prix du roman FNAC
  • Stéfanie Clermont, Le jeu de la musique, Prix Ringuet
  • Alice McDermott, La neuvième heure, Prix Fémina étranger
  • Rachel Kushner, Le mars club, Prix Médicis étranger
  • Michel Ferrier, François, portrait d’un absent, Prix Décembre
  • Raphaël Rupert, Anatomie de l’amant de ma femme, Prix de Flore
  • Thomas B. Beverdy, L’hiver du mécontentement, Prix Interallié
  • Stefano Massini, Les frères Lehman, Prix Médicis Essai, Prix Mondello, Prix Viktorio de Sica
  • Éric Plamondon, Taqawan, Prix France-Québec, Prix des chroniqueurs
  • Karoline Georges, De synthèse, Prix littéraire du Gouverneur général
  • Alain Bernard Marchand, Sept vies, dix-sept morts, Prix du livre d’Ottawa
  • Pierre Guyota, Idiotie, Prix Médicis

16 livres, 16 voyages dans l’univers d’un auteur, dans une autre galaxie. Les voici, bien rangés sur une étagère, fermés, énigmatiques, mes compagnons d’hiver.

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La force des racines

Leurs enfants après eux sauront-ils mieux tirer leur épingle du jeu que leurs parents? Voilà la question qu’on se pose rapidement à la lecture de ce magnifique roman, Prix Goncourt 2018, signé Nicolas Mathieu.

En bref

L’action se passe dans une petite ville de France située à quelques encablures du Luxembourg. Nous y suivons durant quelques années quelques adolescents et adolescentes, chrysalides se transformant sous nos yeux en adultes dans un écosystème inhospitalier ayant déjà broyé leurs parents.

Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s’étaient fait la malle. Irène, la mère du cousin, appartenait justement à cette catégorie des épouses délaissées. Le cousin avait grandi vite, du coup. À seize ans, il savait tondre, conduire sans permis, faire à bouffer. Il avait même le droit de fumer dans sa chambre. Il était intrépide et sûr. Anthony l’aurait suivi jusqu’en enfer. En revanche, il se sentait de moins en moins copain avec les manières de sa famille. Les siens, il les trouvait finalement bien petits, par leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs même, répandus et conjoncturels. Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible. Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous l’effet du Pastis, pouvaient remonter d’un seul coup en plein banquet. Anthony, de plus en plus, s’imaginait supérieur. Il rêvait de foutre le camp.

Cet extrait plante le décor, celui dans lequel évoluent Anthony et Hacine, les deux principaux protagonistes de l’histoire, ainsi que leurs copains et copines, durant quatre étés, ceux de 1992, 1994, 1996 et 1998. Ils carburent à l’ennui, à l’alcool, à la drogue et au sexe. Même s’ils ne peuvent toujours assouvir le désir qui les dévore. Sinon, chacun, avec le temps qui passe, rêve son avenir. Dans ce futur fantasmé, ils ont réussi, ils sont ailleurs.

Leurs enfants après eux est un livre dense qui livre un portrait sans concession d’une France provinciale estourbie par la mondialisation et sa traînée de soubresauts économiques. L’usine, qui avait nourri des générations, a fermé. Sans plan B. La situation est perçue par le regard à la fois neuf et saturé d’adolescents qui piaffent d’impatience de se tailler une place plus enviable que celle de leurs géniteurs, quel que soit le chemin emprunté.

Un style

Nicolas Mathieu est une plume ! Pas une page qui ne recèle son petit diamant. Que ce soit dans sa capacité d’évocation, dans son sens de la formule ou dans les dialogues syncopés des protagonistes.

Hacine mesurait les avantages de sa situation par rapport à celle de ses parents. En dehors même de tout le fric qu’il se faisait, lui n’avait pas à se farcir la durée, la routine, cette répétition dissolvante, du lundi au vendredi, en attendant les vacances, selon un cycle inlassable qui vous menait de la jeunesse au cimetière en un claquement de doigts.

Leurs enfants après eux est comme une grande fresque, grouillante, vibrante, colorée, contrastée, dans laquelle s’agite un nombre impressionnant de personnages, et sur lesquels plane une menace diffuse qui nous scotche au texte. Un livre magistral!

Nicolas Mathieu, leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018, 426 pages.

Captivante Atwood

Un rendez-vous manqué

Les festivités de fin d’année terminées, les livres reprennent leur plein droit. Ce début de janvier m’a permis de finir la lecture d’un bouquin commencée je ne sais plus quand et mise en veilleuse pour je ne sais plus quoi. Faut dire qu’il s’agit de Légendes d’automne, de Jim Harrison, comptant trois longues nouvelles dont Vengeance, L’homme qui renonça à son nom et Légendes d’automnes. Pour certains, Jim Harrison brille au firmament des plus grands et pour eux, il faut ABSOLUMENT avoir lu Légendes d’automne. Personnellement, si j’ai apprécié chacun de ces récits, ils ne me laisseront pas de souvenirs impérissables. Question de chimie, je suppose. 

Captive

Je m’empresse donc de vous parler de Captivede Margaret Atwood. Ce livre, je l’ai acheté à la va-vite, à l’aéroport, parce que je sentais que j’allais manquer de drogue pour supporter les quelque douze heures de transit entre Québec et Fort Lauderdale. La longueur du périple résultait de vols annulés en raison d’une tempête hivernale et d’un nouveau trajet comptant deux escales. Je vous assure que la durée du voyage s’en est trouvée considérablement réduite !

Les faits

Atwood s’est inspirée d’un fait divers du milieu du 19esiècle pour imaginer cette histoire passionnante, nous permettant de nous immerger dans les mœurs de l’époque avec un réalisme qui m’a paru sans failles. Véritable œuvre de fiction, Captive ne s’appuie pas moins sur une recherche exhaustive de la couverture du drame évoqué, la fouille des archives, la lecture de nombreux livres portant notamment sur l’état de la psychiatrie au milieu du 19e. La section des remerciements est à ce point de vue très impressionnante. Mais venons-en à ce fait divers.

Le 23 novembre 1943, à la nouvelle prison de Toronto, James McDermott était pendu haut et court pour le meurtre d’un gentilhomme et de sa femme de charge et néanmoins maîtresse, Nancy Montgomery. Grace Marks était pour sa part condamnée à perpétuité pour complicité. Or l’opinion publique était divisée sur la culpabilité de cette dernière. Certains étaient convaincus de son innocence, arguant des problèmes de santé mentale ou pas, et ont milité durant de nombreuses années pour obtenir sa libération. Voilà, en gros, pour les faits.

La fiction

Simon Jordan, aspirant psychiatre, décide de tenter d’élucider la question de la supposée démence de Grace. Il entreprend donc une série de rencontres qui amèneront Grace à raconter son histoire comme elle ne l’a jamais fait à ce jour. C’est tout l’univers des immigrants irlandais qui nous est offert ici, leur implantation au Canada ou aux États-Unis dont les frontières étaient à l’époque beaucoup plus poreuses qu’aujourd’hui. C’est celui des riches propriétaires terriens et industriels contre ceux qui dépendent d’eux, dont les nombreux domestiques à leur service. C’est aussi tout domaine de la psychiatrie de l’époque, des théories et approches qui se développent. Enfin, c’est le monde de l’incarcération (ici la prison de Kingston, en Ontario) qu’Atwood nous dépeint, un monde d’une extrême dureté censée faire payer chèrement aux criminels leurs fautes jugées avec plus ou moins d’impartialité.

Atwood nous guide avec grand art dans cette riche histoire de mœurs, réussissant à créer du suspense alors même que l’on connaît le dénouement du drame. 

Extrait

C’est un petit bonhomme taillé en poire — épaules étroites, petit ventre confortable pointant sous le gilet de tartan — avec un nez en forme de tubéreuse et grêlé et, derrière ses lunettes cerclées d’argent, deux yeux petits mais vigilants.

J’ai toujours beaucoup d’admiration pour ces écrivains qui savent, en quelques traits de plume, tirer le portrait de leurs personnages.

Captive m’a captivée ! Et je ne suis pas la seule, car le roman est adapté en série TV par Netflix.

Margaret Atwood, Captive, Robert Laffont, coll. 10-18, 1996, 623 pages

Une romance aux accents surannées

Écrire, en 1998, un roman aux accents victoriens, ça se peut. Je viens d’en terminer la lecture. Déjà, le proverbe japonais qui tient lieu de titre permet d’anticiper la flopée de réflexions sentencieuses dont regorge ce récit : Même un chemin de mille lieues commence par un pas.

En bref…

L’histoire se déroule dans la région de la Loire au début des années 60. Et bien que ce repère temporel nous soit donné très tôt, je me suis surprise, tout au long de ma lecture, à imaginer l’héroïne, Émy, dans des robes longues de fin 19e siècle. Émy travaille à la Clartière, une institution privée qui accueille des enfants autistes. Elle s’y attache démesurément à Toupie, le fils d’un pianiste, célèbre et veuf… qui se désintéresse de sa progéniture et espace ses visites le plus possible. Cette attitude révolte la jeune femme qui ne peut s’empêcher de confronter Raphaël Donetti, le traitant de père indigne. La colère de Donetti se transforme bientôt en remords et il convainc Émy de venir s’installer avec l’enfant à Rose Blanche, sa résidence sur la Loire.Émy s’y occupe donc de Toupie tout en continuant de fréquenter Raoul, le jardinier de la Clartière, qui tente de la convaincre de l’épouser. Cependant, Raoul affrontera de la concurrence lorsque Donetti déclarera son amour à Émy. De son côté, le pianiste aura comme pire ennemi le passé d’Émy, sa farouche volonté de cacher à tous l’existence de son père alcoolique et sa profonde conviction du démérite social de ses origines.

Citation…

Elle avait conscience, pour avoir beaucoup lu et forgé son esprit au dur métier de la vie, ainsi qu’on travaille le fer à force de le tordre et de la chauffer, qu’il y a à apprendre de tout être qui sait s’ouvrir aux autres avec sincérité. De même qu’un voyageur en informe un autre en l’avertissant des difficultés qu’il a rencontrées sur son chemin afin qu’il puisse parfaire sa connaissance des hommes, son tempérament la portait à livrer sans artifice ni pudeur le fond de son expérience. Mais ce n’était pas dans l’ensemble ce que recherchaient ces gens. La sincérité n’était pas une vertu propre à les séduire, elle s’offrait comme une femme sans fard.

Mes impressions…

Émy, pourtant attachante, à la fois spontanée et dissimulatrice, a quelque chose de caricatural. Tout comme les autres personnages, d’ailleurs. Quant à Toupie, je ne suis pas arrivée à me le représenter physiquement ni à saisir son âge biologique.

Tout au long de ma lecture, j’ai cru assister à un remake de La mélodie du bonheur ou de Pretty woman. Peut-être pas un hasard lorsqu’on sait que l’auteur, Alain Leblanc est cinéaste ?

Même un chemin de mille lieues commence par un pas m’afait l’effet d’une romance dégoulinante de bons sentiments, de morale facile, d’une philosophie de pacotille. Pourtant je n’ai pu le laisser tomber avant la fin, pas plus que je n’aurais pu laisser tomber Pretty Woman sans en connaître le dénouement malgré que je sois convaincue à l’avance de son happy end.

Alain Leblanc, Même un chemin de mille lieues commence par un pas, 1998, Libre expression, 405 pages

Un petit coup d’oeil à Wikipédia vous en apprendra un peu plus sur cet auteur prolifique.

Affaires privées

dans les strates sombres de l’humanité où grouille la vermine

Mais pourquoi donc Vicky Barbeau, de l’escouade des cold cases, autrement dit des crimes non résolus, a-t-elle accepté de se mêler de ces suicides qui ne sont pas de son ressort ? Elle acceptera pourtant de se rendre à Québec et d’entreprendre une enquête officieuse sur le suicide d’une élève d’une prestigieuse école privée de la Capitale. Et tout ça, pour rendre service à son patron toujours épris de la mère de la jeune fille. Car la mère ne peut accepter le verdict du suicide. Vicky se penchera sur les circonstances du drame, espérant aider la mère éplorée à se résigner à la triste vérité. Or, les choses ne se passeront pas comme prévu. Ses investigations se ramifieront et des liens se tisseront entre ce suicide et un autre, celui d’une jeune fille de 12 ans ayant sauté du toit de l’école deux ans plus tôt. De plus, certains éléments non résolus du passé de Vicky referont surface et menaceront son objectivité et son efficacité. 

Il y a longtemps, depuis la trilogie Le goût du bonheur, que je n’avais pas eu autant de plaisir à lire Marie Laberge. Cette troisième enquête, Affaires privées, mettant en vedette Vicky et Patrice, son complice français, me semble plus aboutie que la précédente dont je n’ai pas fait écho dans mon blogue. Ici, l’auteure démontre qu’elle a du souffle, qu’elle sait jongler avec la complexité des êtres. Son héroïne avance à coups de présomptions et d’hypothèses que chaque nouvel indice réorganise pour cerner les coupables et éclairer leurs mobiles.

L’écriture de Marie Laberge est simple, claire et efficace. Pas d’envolées lyriques ni d’images étonnantes. Le ton me semble juste, sa sobriété cohérente avec le sujet et le genre.

Affaires privées est un bon roman policier qui éclaire les strates sombres de l’humanité où grouille la vermine. Un univers dont on peine à imaginer et à accepter la trop réelle existence.

Voyez ce qu’en dit Manon Demain dans le Devoir ouValérie Lessard dans la Presse

Marie Laberge, Affaires privées, 2017, Québec Amérique, 527 pages

Au grand lavoir

Sophie Daull a perdu mère et fille de façon tragique. Sa mère, assassinée par un homme qui l’a agressée sexuellement et achevée à coups d’Opinel. Sa fille, d’une erreur de diagnostic.

lavoirElle nous offre un roman, Au grand lavoir, objet dans lequel se côtoient le chagrin, la sérénité, le désespoir, la beauté, sur une terrible violence en toile de fond. Le jour où elle a appris que le meurtrier de sa mère, condamné à perpétuité, venait d’obtenir sa libération, elle a ressenti le besoin de lui créer une histoire qui n’en serait pas une de vengeance, mais d’une sorte de pardon, de rédemption. Voilà pour la non-fiction. Elle s’en explique d’ailleurs beaucoup mieux que moi à François Busnel, à La grande librairie.

Cette fiction, donc. Elle se construit sur une alternance de courts chapitres, les premiers écrits par la narratrice qui, sans être l’auteure, en porte la voix et les drames, les seconds par l’homme sans nom. Lui, l’être fictif, travailleur horticole dans une ville perdue, est bouleversé par l’interview, à la télévision, d’une femme qui viendra parler, à la librairie du coin, de son livre portant sur la mort de sa fille. Cette femme est la fille de celle qu’il a assassinée. L’irruption de ce visage dans sa vie a sur lui l’effet d’un tsunami. Le passé jaillit comme une giclée de lave, menaçant le fragile équilibre qu’il s’est forgé.

Je n’en dévoile pas davantage l’intrigue. Sur la construction du livre, disons que l’intrusion de l’écrivaine, qui nous donne d’entrée de jeu des précisions sur sa démarche littéraire, m’a un peu dérangée au début. Mais Sophie Daull laisse bientôt toute la place à la narratrice et la fiction reprend ses droits. Ajoutons que la plume est magnifique et que l’auteure réussit à évoquer l’horreur sans nous terrifier, et, bien au contraire, en nous faisant partager la lumière et le pardon malgré la douleur de la narratrice, la déliquescence du criminel.

Le gala de la gamine avait lieu dans un bled à neuf kilomètres de Nogent ; une salle polyvalente qui accueille plus fréquemment le repas des chasseurs ou le loto des seniors, à en juger par les affichettes collées sur les portes vitrées. Une petite foule se pressait déjà. Gilbert et moi restions collés l’un à l’autre comme un naufragé et son rondin, tous les deux étrangement oppressés, comme si le délabrement de nos vies se lisait sur nos visages, comme si l’odeur de défaite qui émanait de nos parkas défraîchies dressait un cordon sanitaire autour de nous.

Sophie Daull, Au grand lavoir, Éditions Philippe Rey, 2018, 154 pages

Quand tout part en lambeaux

Le 7 décembre 2015, deux fous d’Allah faisaient irruption dans les locaux de Charlie Hebdo et décapitaient l’équipe de rédaction. En quelques brèves minutes, douze morts jonchaient le sol. Philippe Lançon, touché sans le savoir, gisait pour sa part dans le cratère qui séparait dorénavant celui qu’il était et celui qu’il deviendrait peut-être un jour. Une balle lui avait arraché le bas du visage.

Le 5 novembre 2018, Philippe Lançon est le récipiendaire du prix Fémina 2018 pour Le lambeau, le récit de l’attentat, mais surtout de ces trois longues années de reconstruction sur les ruines du passé.

Le lambeau nous entraîne dans une plongée vertigineuse au coeur de la souffrance. Souffrance physique, bien sûr, rythmée par les innombrables allers retours au bloc opératoire pour rebâtir, greffe par greffe, lambeau par lambeau, un visage capable de parler, de manger, de sourire. Mais souffrance morale surtout. Plus difficile à imaginer. Fragilité, vulnérabilité, fracture de l’être. Philippe expérimente une sorte de mort, celle de celui qu’il a été, celle de la vie qui a été la sienne et on dont rien ne restera intact. On pense, en le lisant, à cette expérience des gens morts cliniquement et qui racontent avoir traversé un tunnel au coeur duquel ils ont eût à choisir entre la vie et la mort. Et qui sont revenus parmi nous. Philippe Lançon fait l’expérience de cette presque mort sans qu’on ne lui en ait laissé le choix. La vie continue de s’écrire en dehors de sa chambre d’hôpital, mais lui est confiné à la marge, ne sait pas s’il fera de nouveau partie de la vie qui s’écrit.

Paradoxalement, alors que sa conscience du monde extérieur est réduite au minimum, la conscience de son corps l’envahit et l’habite totalement, émaillée de souvenirs fugitifs, de cauchemars, de sentiments et d’émotions étranges et nouveaux. 

Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait.

La plume de Philippe Lançon, tel un scalpel, cerne au plus près cette expérience inconcevable, rendant compte sans tenter d’expliquer l’inexplicable. Et de ce témoignage se dégage une bienveillance qui console. Bienveillance du patient, bienveillance infinie des soignants. Une bienveillance qui est la face opposée de ce qui a précipité ce journaliste dans le gouffre de la souffrance.

Le lambeau est un très beau livre, touchant à l’extrême, sans pathos ou morbidité. C’est une histoire de résilience et de courage. Un récit qui illustre comment la vie qu’on pourrait croire détruite trouve des passages inattendus, comment une pousse finit toujours par trouver lumière.

Philippe Lançon, Le lambeau, Gallimard, 2018, 510 pages

Brûler ses vaisseaux

Des nombreux romans de Louise Penny que j’ai lus, Maisons de verre est peut-être celui qui m’a le plus captivée. Je ne suis pas la seule puisque, si on se fie à la couverture, l’ouvrage serait n° 1 au palmarès du New York Times.

Dans cette enquête, Armand Gamache, devenu directeur général de la Sûreté du Québec, joue le tout pour le tout pour stopper la montée en puissance des cartels de la drogue qui sèment la misère et la mort dans leurs sillons. Il est prêt à tout. À mettre en jeu sa réputation. À jouer sa carrière. À brûler ses vaisseaux.

Il a échafaudé un plan qu’il a réussi, non sans peine, à faire accepter à ses principaux officiers, laissant dans l’ignorance le gros des troupes, provoquant leur incompréhension et leur grogne. Son objectif, laisser croire aux malfrats de la drogue que la Sûreté du Québec est incompétente, incapable de les arrêter. Un meurtre à Tree Pines, au lendemain de l’Halloween, lui offrira enfin l’occasion d’agir.

L’action alterne entre l’époque du crime et le procès qui l’a suivi, quelques mois plus tard, entre la résolution du crime et le projet sous-jacent de Gamache. Les informations sont très habilement disséminées tout au long du récit, maintenant une tension constante et peu de moments de répit. L’intrigue est ingénieuse. Armand Gamache est attachant. L’ensemble nous rive à notre fauteuil.

Ce qui n’empêche quelques réserves. L’une liée au propos. L’opération projetée par Gamache doit anéantir le commerce de la drogue pour de nombreuses années. Une telle présomption me semble peu réaliste. Le terrain vacant serait aussitôt occupé par un nouveau gang, me semble-t-il. L’autre réserve tient au style de l’auteure qui m’agace souvent sans que j’arrive à préciser en quoi. Quelque chose de naïf dans le ton, de simpliste peut-être, certains personnages trop unidimensionnels, ou exagérément caricaturaux (comme Sarah et son canard de compagnie, Rose). Quelque chose, donc, qui m’empêche de m’abandonner complètement, d’y croire sans retenue.

Ceci étant dit, Maisons de verre reste une très agréable lecture pour qui cherche le plaisir d’une bonne intrigue policière.

Louise Penny, Maisons de verre, Flammarion Québec, 2018, 465 pages.

Avec toutes mes sympathies

Elle avait lu des milliers de livres, elle n’en avait jamais écrit aucun avant cet événement fatidique : le suicide de son frère. Cette nouvelle auteure, c’est Olivia de Lamberterie, journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à la télévision française et correspondante pour Radio-Canada, qui nous offre une œuvre remarquable.

sympathiesMe tordant les méninges depuis un bon moment pour trouver l’angle d’attaque de mon propos et n’avançant à rien, je vais me contenter de vous dire que c’est un livre bouleversant, lumineux et sombre, lumineux surtout, admirablement construit, superbement écrit.

Olivia chemine à pas feutrés, prudents, craintifs parfois, sur la trace de ce frère adoré, en faisant des boucles, des allers-retours, au gré des souvenirs, vers cette fin inadmissible. Et pourquoi ce livre ?

Je ne veux pas faire comme s’il n’avait jamais existé. Cette négation me donne envie de hurler dans ce monde de voix douces et d’yeux rouges.

Alex, je ne veux pas voir mourir sa mort. Je veux en éprouver toutes les particules, la revendiquer, y puiser des ressources insoupçonnées, explorer cet inconnu, porter un brassard noir, hurler au scandale, scruter les cieux, comprendre.

Elle s’en explique également avec éloquence à François Busnel, à la Grande Librairie, que vous pouvez visionner en ligne.

Lire aussi, « Avec toutes mes sympathies » : vivre en bonne compagnie avec les morts dans Le Devoir.

Pas surprenant que le livre ait remporté le prix Renaudot essai 2018.

Olivia de Lamberterie, Avec toutes mes sympathies, Stock, 2018, 254 pages

 

La bête creuse

Quelle déception de laisser tomber un livre dont l’auteur fait pourtant preuve d’un talent époustouflant ! C’est ce qui m’est arrivé avec La bête creuse de Christophe Bernard. Et ce malgré les honneurs qu’il s’est mérités : Prix des libraires du Québec 2018, Prix Québec-Ontario 2017 et finaliste aux Prix du Gouverneur général 2018. Un exploit littéraire titrait La Presse, Un premier roman magistral en rajoutait Le Devoir. Comment ne pas se sentir poire lorsqu’au beau milieu de la lecture, l’objet vous tombe des mains. Gavée comme une oie, que je me sentais !

bêteL’action se passe dans une Gaspésie profonde, plus précisément à Saint-Lancelot-de-la-Frayère, illustre village imaginaire où se joua, au début du 20esiècle, un drame dont les répercussions se firent sentir jusqu’à la troisième génération. Ce drame, on le connaît d’entrée de jeu.

En réalité, tout a débuté quand Monti a perdu sa première vie au tournoi de hockey juvénile du diocèse de Gaspé, où s’opposaient les paroisses les plus friandes de sport et de rancunes indélébiles. C’était il y a des lustres, l’année où l’équipe de Saint-Lancelot-de-la-Frayère pour laquelle Monti protégeait le filet s’était rendue en finale pour l’unique fois dans l’histoire de cet événement disgracieusement organisé bon an mal an par quelques curés bénévoles gardant leur soutane quand ils coachaient.

 Alors que la partie tirait à sa fin avec un score de 2 à 2 et qu’on commençait à se préparer mentalement à la période de prolongation, Monti avait réalisé un arrêt spectaculaire en attrapant la puck au vol entre ses dents. L’arbitre, un nommé Bradley, avait pourtant déclaré que le but était bon, donnant ainsi la victoire à l’équipe adverse. Ça ne vous fait pas penser, chers amateurs de hockey, au but refusé à Alain Côté en 1987 ! Toujours est-il que cet incident fut l’étincelle qui mit le feu aux relations entre Monti et Bradley dont le conflit féroce se perpétua jusqu’à la génération de leurs petits-enfants.

À mi-chemin de cette brique, je n’avais pas encore très bien compris les liens entre cet antique contentieux et les frasques de la jeune descendance.

Juste un autre petit échantillon de cette écriture jouissive :

Avec l’arrivée de l’hiver, la majorité des travailleurs saisonniers avaient pris leurs cliques et leurs claques, et rendu en février les fûts de la Guité baissaient plus très vite, malgré qu’il y eût toujours quelques leveurs de coude, les cheveux pleins de toques, pour empêcher la bière de se perdre.

L’hôtelière, avec au bout de chaque bras une chaudière remplie à ras bord par son toit qui coulait, essayait de pousser du pied la porte de la salle quand la porte s’ouvrit d’un coup toute seule. La Guité reprit de justesse son équilibre sur le chambranle, évitant de choir pour l’éternité dans le néant de brouillard hivernal massé jusqu’à sa galerie. […] La Guité, d’une voix vitreuse, héla Monti. Abruti d’oisiveté sur un tabouret au comptoir, Monti se rembarqua la tête sur le cou, comme une boule de bilboquet.

717 pages sur cet élan furieux. Une épopée homérique et abracadabrante. Des personnages extravagants. Des situations loufoques ou pathétiques. Un univers rabelaisien. Un souffle. Le tout dépeint par un auteur au talent fou.

Pourtant, j’ai décroché. Si ce livre n’était pas pour moi, il pourrait bien vous procurer des heures de bonheur si vous aimez les histoires déjantées et les plumes fécondes.

 

Christophe Bernard, La bête creuse, Le Quartanier roman, 2017, 717 pages