La langue rempaillée

Un vent de fraîcheur soufflerait-il enfin sur un peuple soucieux de la qualité de sa langue parlée ? Notre indélogeable complexe d’infériorité face aux cousins d’outre-mer, les Français, bien sûr, serait-il en voie de prendre du plomb dans l’aile ?

Canarder les préjugés

C’est à voir, mais c’est explicitement le but poursuivi par Anne-Marie Beaudoin-Bégin, linguiste, spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois. Dans un court essai ayant pour titre La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, elle s’emploie à canarder sans pitié les préjugés et le prêt-à-penser, assises de notre manque d’assurance à propos de notre langage et de notre tendance à croire qu’ailleurs, c’est bien mieux.

En bref

Grossièrement résumé, disons que cet essai plutôt irrévérencieux expose avec clarté la différence entre la langue soignée, apprise à l’école, essentielle dans certaines circonstances de la vie, protégée par les normes que sont les grammaires et les dictionnaires. Par ailleurs, en ce qui a trait à la langue parlée, celle qu’on utilise tous les jours dans un contexte informel, c’est une autre paire de manches. À ce sujet, la spécialiste se déchaîne, démontrant de toutes les manières possibles sa légitimité pourvu que le locuteur se fasse comprendre par tous. Elle dénonce la volonté des puristes d’appliquer au registre familier les règles pensées d’abord pour un registre soigné, le plus souvent écrit. Elle déshabille les innombrables illogismes qu’ils véhiculent d’un ton péremptoire. 

Extrait

Le locuteur moyen qui désire maîtriser les règles fait alors l’équation selon laquelle un anglicisme est mauvais. Il est heureux d’avoir enfin trouvé une chose à laquelle se rattacher dans cet ensemble complexe que sont les règles du français soigné. Mais lorsqu’il pousse la recherche un peu plus loin et qu’il constate que surf, web et steak, qui sont manifestement des mots issus de l’anglais, eux, sont acceptés, ou qu’il constate que le mot informel est accepté même s’il vient de l’anglais, mais pas son contraire, formel, ses convictions sont ébranlées. Et lorsqu’il pousse encore plus loin et qu’il découvre, dans le Multidictionnaire de la langue française, que le mot tuxedo est condamné parce que c’est un anglicisme, alors que smoking est recommandé, ou que le mot carré dans le sens de « place » (comme dans carré d’Youville) est aussi condamné comme un anglicisme, et que c’est le mot square qui est recommandé, alors là, il décroche. p. 74

On lit!

Ce court échantillon vous aura peut-être donné le goût, je l’espère, de découvrir ce petit bouquin rafraîchissant, plein d’humour et d’une grande facilité de lecture. Je ne suis pas certaine qu’il fera disparaître notre insécurité linguistique, mais il aura semé un doute salutaire, comme l’est si souvent le doute. Deux autres titres complètent la réflexion de l’auteure, La langue racontée et La langue affranchie, dont je vous reparlerai.

Pour une opinion plus développée et plus critique que la mienne, lire cet article publié dans La revue web sur la valorisation du français en milieu collégial.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, Éditions Somme Toute, 2015, 117 pages

Comme une naissance

Je n’avais rien lu d’Alexandre Desjardins avant aujourd’hui. Ses romans pourtant bien reçus par une foule d’admirateurs ne m’attiraient pas. Pour la simple raison que les livres heureux ont peu d’attrait pour moi. Des livres qu’il qualifie lui-même de gais, légers. Et voilà que je tombe par hasard sur Des gens très bien. Je savais que ça traitait du passé collaborationniste et antisémite de son grand-père. Me frotter à un livre vrai et âpre, ça m’intéressait. Et je n’ai pas été déçue.

Le coeur de l’affaire

Des gens très bien, c’est un titre très fort. À lui seul, il laisse soupçonner ce que la bonne réputation peut parfois cacher de vil. L’ouvrage se lit un peu comme une enquête. Ce qu’Alexandre sait depuis son jeune âge, c’est que Jean, son grand-père, a été secrétaire particulier d’un haut gradé du gouvernement de Vichy, le bras agissant d’Hitler en France. Qu’il y a joué un rôle important à l’époque même où les Juifs français étaient traqués, dépossédés et bientôt déportés vers Auschwitz. Et que ce rôle ambigu et peu noble a été occulté par la légende romanesque qui s’est créée autour du personnage. Mais Alexandre n’arrive plus à vivre avec cette affabulation jardinesque qui fait de celui qui a trempé dans la déportation des Juifs français quelqu’un de très bien. Jusqu’à la décision de sortir les fantômes hideux du placard, j’enrobais de rose bonbon mes relations, mes opinions et mes romans bondissants, avoue-t-il. 

Des gens très bien, c’est un livre courageux, c’est le questionnement douloureux d’Alexandre Jardin, son pugilat intime, sa volonté et sa terreur de connaître et de faire savoir la vérité, de s’extraire de la fiction de sa vie pour vivre pour de bon, au risque de briser des liens qui lui sont chers. 

Extrait

Soudain, j’ai peur. Pour la première fois de ma vie, j’accepte de perdre pied en écrivant. En livrant mon âme à ce récit qui se présente à moi comme un saut dans le vide. Un déboîtement à haut risque. Un exercice de trahison de ma lignée, une volte-face qui m’interdit sans doute d’être un jour enterré auprès des miens. Quel homme surgira, malgré moi, en assumant ce livre de vérités qui n’ont cessé de me ronger l’âme ? 

La grande question

Malgré un style qui m’a semblé parfois trop chargé, ce récit m’a prise et bouleversée. Parce qu’il n’y a jamais de réponse finale et indiscutable quand il s’agit d’établir la culpabilité. Parce qu’on se demande, comme Alexandre, comment nous-mêmes, nous aurions agi en ces temps de terreur qu’était l’occupation allemande en France. 

Je vous le recommande fortement et je sens qu’il pourrait bien m’arriver de lire du Jardin tel qu’il se livre dans ses écrits plus récents.

Alexandre Jardin, Des gens très bien, Grasset, 2010, 298 pages

Deux avis opposés sur ce livre, si vous avez le goût d’en savoir davantage. Un article très sévère dans Le Monde et une opinion favorable signée Olivia de Lamberterie, dans Elle.

Comme dans une cathédrale

Imaginez… Vous pénétrez dans l’ombre de Notre-Dame de Paris, avant l’incendie. Immédiatement, vous baissez le ton, vous ralentissez le pas. Vous admirez avec humilité les piliers et les voûtes de pierre grise doucement irisée par le soleil qui tombe des vitraux. Quelque chose en vous s’élève, s’élargit, oublie momentanément tout ce que la vie recèle de faux et d’artificiel.

Voilà un peu comment on se sent en pénétrant à pas lents dans le très beau roman de Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne.

Le propos

Nous sommes au début du 20e siècle, à Berne, en Suisse. Raimund Gregorius est professeur de langues anciennes dans un collège de sa ville. Celui qui, en dehors de ses cours, est constamment plongé dans les livres, si bien que d’aucuns l’ont surnommé Papyrus, aurait l’air aussi mort que les langues dont il est un grand spécialiste si ses élèves ne l’appréciaient pas autant. Un matin, il croise sur son chemin une jeune femme português qui semble vouloir se jeter en bas du pont qu’il traverse tous les jours. Cette rencontre fugace déclenche chez Gregorius une réaction extravagante. Cet homme routinier et prévisible à l’excès décroche son manteau de la patère et sort de sa classe au beau milieu d’un cours. Désorienté, il erre dans la ville et entre dans une librairie pour acheter un livre et un dictionnaire portugais. Le libraire lui donne alors à lire Un orfèvre des mots, de Amadeu Inacio de Almeida Prado. Quelques jours plus tard, Gregorius prend furtivement un train pour Lisbonne dans l’espoir de rencontrer cet écrivain dont il découvrira malheureusement la pierre tombale. La suite du récit est une sorte d’enquête sur la vie et la pensée de cet auteur dont le livre semble avoir été écrit pour Gregorius lui-même. Une enquête, mais surtout une quête intérieure d’un homme qui prend la mesure de tout ce qu’une vie laisse de possibilités non exploitées dans chaque être. En lui-même. Et qui cherche une route nouvelle pour le temps qui lui reste à vivre.

Ça parle de toutes les grandes questions existentielles : la vie, la mort, la foi, la religion, les liens familiaux, l’amitié, l’amour, la loyauté. C’est aussi un éloge de la lucidité, de la volonté (et de l’impossibilité) d’être fidèle à soi-même, coûte que coûte. 

Extraits

Je tremble à la seule idée de la violence involontaire et inconnue, mais inéluctable et irrésistible, avec laquelle des parents laissent en leurs enfants des traces qui, comme des cicatrices de brûlure, ne s’effaceront jamais. Les contours de la volonté des parents et la crainte qu’ils inspirent s’inscrivent avec un crayon de feu dans les âmes des petits, qui sont pleins d’impuissance et pleins d’ignorance sur ce qui leur arrive. Nous avons besoin de toute une vie pour trouver le texte gravé au fer rouge et pour le déchiffrer, et nous ne pouvons jamais être sûrs de l’avoir compris. (p. 205)

Qui voudrait sérieusement être immortel ? Qui voudrait vivre de toute éternité ? Comme cela doit être ennuyeux et insipide de savoir : ce qui se passe aujourd’hui, ce mois-ci, cette année, ne joue aucun rôle. Vont venir encore un nombre infini de jours, de mois, d’années. Un nombre infini, littéralement. S’il en était ainsi, quelque chose importerait-il encore ? (p. 326)

Vraiment un magnifique livre pour qui aime parfois cheminer lentement dans des lieux ombragés.

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, Maren Sell Éditeurs, coll. 10/18, 2006 pour la traduction française, 510 pages

Quand le temps nous manque…

…pour rendre compte, et non pour lire 😉 Boulot, voyage, et quoi encore ne m’ont pas laissé le temps de vous parler de mes dernières lectures.

L’irrévérence

Avant de partir en voyage, j’ai lu rapidement un petit bouquin prêté par une amie, Soif, d’Amélie Nothomb, qui m’a bien plu. L’auteure investit les pensées de Jésus au moment de la Passion. Ce texte irrévérencieux envers la doctrine nous offre un Jésus terriblement incarné, aux sens exacerbés, amoureux de Marie-Madeleine, un homme qui savait que son destin le destinait à la mort mais qui se révolte à l’annonce de la crucifixion tant cette peine lui semble en porte à faux avec le message d’amour et de pardon qu’il a été chargé de propager.

Trop court à mon goût, ce texte bien écrit m’a fait passer un bon moment.

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019, 162 pages

La fragilité

Pour le voyage, j’ai emprunté des livres à la bibliothèque dont Comment tout a commencé de Pete Fromm, auteur américain que venait de me faire découvrir François Busnel, animateur de La grande librairie. Rencontre avec un maître!

L’histoire est celle d’une famille du Montana. Abilene, la fille aînée, est un as du lancer, mais repoussée par l’équipe de base-ball de son collège en raison de son sexe, est-on porté à croire. La suite nous apprendra que d’autres raisons pouvaient expliquer l’attitude de ses coéquipiers et de l’entraîneur. Cette jeune femme pour le moins instable entreprend de former son jeune frère, Austin, pour en faire le champion de tous les temps. Tout le livre tourne autour de leurs pratiques extrêmes sur la base d’un aéroport militaire désaffecté. Dans un décor de fin du monde où il ne pleut jamais, se croisent la maladie mentale, l’amour fraternel, les efforts des parents pour aplanir les difficultés de la vie. La sécheresse du décor s’oppose à l’intensité des sentiments.

Fromm a le don de nous faire sentir et voir sans nommer directement les émotions. Elles émergent du décor, des faits et gestes, des dialogues malaisés de personnages souffrants et aimants. Un très très beau roman.

Pete Fromm, Comment tout a commencé, Gallmeister, 2013 pour la traduction française, 336 pages

Du mordant

Comme d’habitude, un livre n’a pas été suffisant pour combler mes besoins de lecture en voyage. J’ai trouvé dans la maison qui nous héberge un roman de Douglas Kennedy, La symphonie du hasard, Livre 1. Que j’ai dévoré.

Alice est la fille d’un couple hargneux et la sœur de deux frères aussi différents que possible. À l’ouverture de l’ouvrage, Alice visite son frère Adam en prison. On ne saura rien des raisons de cette enfermement dans ce premier tome car l’auteur nous ramène en arrière, aux années de collège et d’université d’Alice, au début des années 70. Et c’est parti pour un portrait assez féroce des familles, des mœurs institutionnelles des maisons d’enseignement soumises au bon vouloir de leurs généreux commanditaires et mécènes, de la vie politique sous la domination des Républicains dirigés par Nixon, du Watergate qui le mènera à la démission. C’est encore un portrait des classes sociales américaines, de leur relative étanchéité, des mouvement hippies qui se traduisent pas une libération sexuelle et la banalisation des drogues douces. Un magistral portrait d’un pays contrasté, violent, religieux, névrosé, dans lequel la jeunesse essaie de se tailler une place et d’être heureux.

Je brûle de lire les deux autres volumes.

Douglas Kennedy, La symphonie du hasard, livre 1, Pocket, 2017, 404 pages

Portrait mordant d’une certaine Amérique

Joyce Carol Oates, auteure prolifique (quelque 70 titres), a touché à tous les genres littéraires. De son œuvre, je connais essentiellement les romans ancrés dans la réalité sociologique américaine (dixit Wikipédia). Et je les ai tous savourés. 

Si  Oates a toujours le croc aiguisé contre certains aspects de la société dans laquelle elle vit, dans Petite sœur, mon amour, son esprit de dérision atteint des sommets. Et le portrait qu’elle trace de ses concitoyens est très souvent hilarant. Ce qui n’empêche qu’on est touché par le destin des deux enfants, les héros de cette histoire, jouets de l’égoïsme de leurs parents.

Le propos

L’histoire est racontée par Skyler Rumpike, maintenant âgé de 19 ans et qui revient sur le drame qui a marqué sa vie. Alors qu’il n’a que 8 ou 9 ans, Skyler se blesse gravement à une jambe en tentant un mouvement aux barres parallèles durant ses désastreux cours de gymnastique. Le petit Skyler a très peu d’aptitudes pour les sports, ce qui déçoit grandement sa maman, Betsy, ancienne patineuse en mal de gloire, et son papa, Bix, ancien joueur étoile de son équipe universitaire de football. Par contre, sa sœur, Edna Louise, tout juste âgée de 4 ans, se révèle être une patineuse promise à un brillant avenir. Il n’en faut pas plus pour que la mère, assoiffée d’acceptation sociale, s’empare de ce talent et le pousse à ses limites, y trouvant enfin une clé pour ouvrir les portes de son riche voisinage. Les puissants réflecteurs qui illuminent les exploits de la petite, rebaptisée Bliss (nom dicté à Betsy par Dieu lui-même!), repoussent dans l’ombre le décevant Skyler que l’accident a laissé boiteux. 

Durant deux ans, Betsy va travailler à fabriquer une étoile. Jusqu’à l’assassinat de l’enfant, meurtre non vraiment résolu malgré l’aveu d’un pédophile déclaré. Des soupçons véhiculés dans les médias sociaux continueront de flotter comme une ombre sur les membres de la famille, brisant leurs liens et pourrissant leur vie.

Échantillons d’une plume jouissive

[…] Bix Rampike a une sacrée présence ! Épaules larges, visage taillé à la serpe, un charme rude d’Américain, prompt à sourire, prompt à se vexer, à vous donner sa chemise ou à vous flanquer son poing dans le ventre si vous insultez ses gosses, sa femme, son drapeau, son patron, son Dieu.

« Skyler ! […] cours dire à ta maman qu’on aimerait un service drive-in, ici ». (Papa plaisantait ! Bien sûr !) Vite maman arrivait, mules à talon cubains, pull en cachemire couleur fraise écrasée, jean de marque, cheveux parfumés-bouffants-gonflants, et maman rougissait de plaisir, maman se savait très admirée par les potes de papa, et donc par papa lui-même, elle apportait des bières glacées, des bières d’importation, des coupes remplies de bretzels, de chips et de la sauce pimentée préférée de papa, et les noix de cajou préférés de papa ; et après quelques minutes de plaisanteries, flirteuses, légèrement osées, maman repartait d’un pas léger et Bix et ses amis retournaient avidement aux écrans de télé géants où, pendant la saison de football américain, des méga-mâles, silhouettes humanoïdes aux tenues bizarrement rembourrées et aux casques brillants comme des carapaces de scarabée, se fonçaient les uns sur les autres, impitoyablement, infatigablement, à la poursuite d’un objet qui, de loin, ressemblait à une cacahuète géante.

Les maux de l’Amérique

Petite sœur, mon amour est un roman singulier par sa facture, son organisation et son point de vue narratif. L’auteure combine sa virtuosité à la fausse naïveté de Skyler pour dénoncer le snobisme des nantis et la surconsommation de marqueurs de statut (chirurgie esthétique, fringues et voitures de luxe, écrans géants, montres Rolex, etc.), la course à la reconnaissance sociale, l’omniprésence et l’omnipotence de la religion, l’instrumentalisation des enfants au service de l’ego des parents, la solitude des enfants, l’explosion des diagnostics de tout crin et de la médicalisation des petits, etc.  

Bien que j’aie trouvé la deuxième partie du récit centrée sur Skyler, ado maintenant coupé de sa famille, un peu longue (peut-être parce que tellement désespérante!), je tenais à connaître le dénouement de cette histoire extraordinaire, moins en raison des faits évoqués que du regard tout à fait original qui les éclaire.

Peut-être pas la plus grande œuvre de cette auteure, mais sûrement un très bon livre.

Joyce Carol Oates, Petite sœur, mon amour, Philippe Rey, 2010 (pour la traduction française) 667 pages

À chaud

À peine tournée la dernière page, je ne peux m’empêcher de vous parler de ce magnifique roman, Après la mer, d’Alexandre Feraga. Un bonheur d’autant plus apprécié que je n’avais aucune attente à son égard. En effet, j’avais choisi ce bouquin au pif, pressée d’alimenter ma liseuse avant le départ pour un week-end à Montréal. Jamais entendu parler jusqu’à ce jour ni du livre ni de son auteur.

Moitié autobiographie, moitié fiction. Alexandre, dix ans, vit en France avec ses demi-frères et demi-sœurs, une mère qui s’étiole et un père absent. Mohamed part tôt le matin, revient en fin de journée pour manger, silencieux, son veston sur le dossier de sa chaise, ses clefs d’auto à côté de son assiette, prêt à s’évader. Un bon jour, alors même que Dorothée avoue son amour à Alexandre, ce dernier apprend qu’il part en vacances, seul avec son père. L’enfant n’y comprendra rien tant qu’il ne sera pas en Algérie, en route vers ses grands-parents pour qui il n’est plus Alexandre, mais Habib. Mais il n’a pas encore saisi le but véritable du voyage qui s’avérera douloureux et cathartique.

 La parole est ce qu’il y a de plus important au monde, a-t-il ajouté. Mais parfois, il faut aussi apprendre dans le silence.

Qui mieux que moi pouvait saisir toute la portée de sa dernière phrase ? Le silence de Mohamed était un fléau en même temps qu’un terreau fertile. J’ai beaucoup appris dans le silence. Mon imagination s’est développée dans le silence, a proliféré dans tous mes tissus, comme une plante traçante. Elle ne me permettait pas seulement de réinventer des parents, de redéfinir mes racines, de réviser mon histoire, l’imagination m’a également permis de transformer l’absence en carnaval et les attaques de Salim en paragraphes. Le silence de mes parents m’a pesé, les mots importants que j’espérais m’ont manqué, mais l’imagination a pris le relais ; comme une nourrice, elle m’a fourni des prothèses pour avancer, pour accepter de me montrer au monde. L’imagination m’a autorisé à vivre.

Feraga raconte avec élégance et poésie une enfance française (la partie non fictive) et algérienne (la partie fictive). Ça parle de l’absence du père, de la résilience, de l’identité déchirée, des racines écartelées entre deux cultures. Il sait nous faire sentir les blessures cuisantes d’Alexandre/Habib, ses émois, ses éblouissements. La dureté côtoie la tendresse, la solitude chemine avec l’amitié. C’est un récit touchant, incandescent.

Alexandre Feraga, Après la mer, Flammarion, 2019, 221 pages

Survivre

L’effondrement

Dans la forêt, c’est là que vivent, Nellie et Eva, avec leur père enseignant et leur mère tisserande et potière à domicile. Nellie se prépare à rentrer à Harvard et Eva, à joindre la troupe de ballet de San Francisco. À 50 kilomètres d’une petite ville de Californie, la famille tente de s’adapter aux changements menaçants qui les frappent. L’électricité intermittente a fini par disparaître et avec elle, la lumière, le téléphone, internet, l’essence. Puis ce sont les parents qui s’éteignent de façon dramatique.

Restées seules au monde, les deux sœurs accusent durement l’effondrement de leur univers affectif et matériel. Petit à petit, le défi de la survie les obligera à se dépouiller de tout ce qui leur paraissait hier encore si indispensable.

Une histoire inoubliable

Dans la forêt est une vision catastrophique de l’avenir de la civilisation occidentale, qui donne à repenser l’essentiel tout en distillant des pages d’une grande beauté et d’une grande sensualité. Une histoire aussi inoubliable que celle racontée par McCarthy dans La route, mais en moins désespérant.

Un extrait

Le déficit du gouvernement avait fait boule de neige pendant plus d’un quart de siècle. Nous connaissions une crise du pétrole depuis au moins deux générations. Il y avait des trous dans la couche d’ozone, nos forêts disparaissaient, nos terres arables exigeaient de plus en plus d’engrais et de pesticides pour produire moins de nourriture — mais plus toxique. Il y avait un taux de chômage effroyable, un système d’aide sociale surchargé, et les gens dans les quartiers déshérités bouillaient de frustration, de rage, de désespoir. Des écoliers se tiraient dessus pendant la récréation. Des adolescents battaient des automobilistes sur les autoroutes. Des adultes ouvraient le feu sur des étrangers dans les fast-foods.
Mais, ces choses-là existaient depuis si longtemps qu’elles paraissaient presque normales…

Ce livre a été adapté au cinéma

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 1996 (2017 pour la version française)

Rester sur sa faim.

Le dernier Café littéraire auquel j’ai assisté aux Correspondances d’Eastman avait pour titre Ravies par l’Autre et réunissait quatre femmes à la production pour le moins hétéroclite.

Gabrielle Giasson-Dulude est l’auteure d’un essai sur le mime, Katherine Georges est romancière et a reçu le prix du Gouverneur général pour De synthèse, Elsa Pépin a dirigé un collectif sur l’accouchement, intitulé Dans le ventre, et enfin et non la moindre, Joséphine Bacon publie de la poésie en langue innue et française.

Dans l’ordre habituel, Gabrielle Giasson-Dulude, Katherine Georges, Joséphine Bacon, Elsa Pépin

Catherine Voyer-Léger, animatrice, m’a semblé travailler aux forceps pour créer des liens entre ces univers disparates. Redoutable tâche.

Il en est résulté des moments intéressants, voir émouvants, mais aussi la frustration de n’effleurer que les oeuvres et la pensée de chacune. Pourtant, comme il eut été intéressant d’en entendre davantage sur la violence de l’accouchement médicalisé en opposition aux fictions dominantes de l’accouchement rêvé. Que j’aurais aimé écouter Joséphine Bacon nous parler de l’attachement de sa communauté au territoire, de la toundra qui parle, l’écouter nous lire sa poésie si émouvante.

Reste la lecture pour satisfaire mes appétits à satisfaire.

Biz, l’écrivain engagé

Il y a des gens qu’on prend un réel plaisir à écouter. Biz est de ceux-là. Bien sûr parce qu’il a la parole généreuse, abondante et vivante. Mais aussi parce qu’il nous parle un langage dans lequel nous nous reconnaissons.

Biz en séance de dédicaces

Rappelons que Biz faisait partie du groupe Loco Locass, un groupe de hip-hop québécois, formé de Biz, Batlam et Chafiik. Il est surtout connu pour la défense du français et ses prises de position politiques, particulièrement pour son engagement en faveur de la souveraineté du Québec, nous dit Wikipédia. En 2010, Biz se tourne vers l’écriture et publie Dérive. Son oeuvre compte déjà 6 titres et quelques prix.

Biz se qualifie lui-même de cynique, cette position qui place l’auteur en retrait du monde et le cantonne dans une position de non-engagement. Rien ne semble plus faux. En effet, si son regard sur le monde est caustique, tout son propos traduit sa volonté de témoigner de la réalité du Québec, de mettre en scène des personnages reflétant la réalité du monde «ordinaire», c’est-à-dire de ces gens qui ne font pas partie de l’élite, mais qui se débattent avec la vie et sont plus souvent perdants que gagnants. Il se dégage de cette intéressante entrevue l’impression d’avoir rencontré un homme profondément engagé et Québécois jusqu’à la moelle.

De son style, je ne peux rien vous dire, n’ayant encore rien lu de son oeuvre, ce qui ne saurait cependant tarder. Voici les deux titres qui m’attendent sur mes étagères au retour des Correspondances d’Eastman.

Les Correspondances : classe de maître

La beauté des Correspondances d’Eastman, c’est de nous faire découvrir des auteurs et des univers qui nous sont totalement étrangers ou qui nous sont peu familiers. C’est ce qui s’est passé dans cette classe de maître (qui n’en était pas tout à fait une, mais plutôt une entrevue) avec Karoline Georges, interviewée par Marie-France Bazzo, et qui nous a permis de comprendre mieux la démarche et les fondements de ses activités créatrices.

L’auteure

Karoline Georges interviewée par Marie-France Bazzo

D’entrée de jeu, disons que cette auteure est une artiste multidisciplinaire. D’abord danseuse, un grave accident de voiture l’a amenée à réorienter son élan créateur vers la photographie, la littérature et l’exploration du virtuel. Son oeuvre littéraire était plutôt méconnue jusqu’à l’an dernier alors que le Prix du Gouverneur général mettait le projecteur sur son dernier roman, De synthèse, dont j’ai d’ailleurs parlé sur ce blogue.

Le propos

De synthèse met en scène un mannequin dont le temps, entre les séances de travail, est consacré à la création d’un avatar, Anouk, double d’elle-même, en constante métamorphose, alors même que la mère de la narratrice se meurt du cancer. Les thèmes qui supportent sa recherche artistique s’y trouvent: le corps, l’image du corps, le virtuel comme vecteur de liberté face au contraintes du réel.

L’écrivaine que je suis a trouvé à méditer dans la manière de travailler de Karoline Georges. Celle-ci nous explique devoir vivre de l’intérieur les expériences de ses personnages avant de les écrire. Elle prend le temps de les ressentir dans son corps avant de passer à l’écriture qu’elle veut ensuite la plus directe possible.

Les livres, essentiels dans la trousse de survie

Le mois d’août, c’est la saison des bleuets et des Correspondances d’Eastman. Là où se laisse cueillir la parole d’auteurs habités par la passion de l’écriture, de la transmission, de la poésie, de la fiction, du monde scruté à la loupe des mots.

Je suis venue y faire ma cueillette annuelle. Et la première tale rencontrée est, sans surprise aucune, d’une grande abondance. Abondance que je ne suis pas seule à anticiper, car à mon arrivée sous le chapiteau, je tombe sur une salle comble, ce qui n’est pas si fréquent.

David Goudreault autographiant mon exemplaire de La bête intégrale

Le surdoué

David Goudreault s’est d’abord fait connaître par le slam, poésie orale et rythmée, et par sa prouesse qui lui a fait gagner la Coupe du monde en poésie, en 2011, à Paris, rien de moins! Il est aussi connu pour ses chroniques dans les journaux et à Radio-Canada. À moins de 40 ans, il a publié quatre recueils de poésie, trois romans, une oeuvre déjà couverte de prix. Si David Goudreault a laissé tomber le slam, il n’a cependant pas tourné le dos à la scène et présente un spectacle très couru dont je ne peux malheureusement pas encore vous parler, ne l’ayant pas vu, mais brûlant d’y assister. Car ce virtuose de la plume est aussi une bête de scène, et ça, je le dis en toute connaissance de cause pour l’avoir entendu l’an dernier, aux Correspondances. C’est aussi un être profondément engagé sur le plan humain, travailleur social de formation et de pratique, visitant les écoles comme les pénitenciers pour parler littérature, offrir aux autres ce cadeau de la vie qu’est la parole des écrivains.

Les Correspondances d’Eastman ont donc choisi de l’inviter à l’une de ses Grandes entrevues. Jérémy Lanier qui l’a interviewé était presque en vacances tant l’auteur a la réponse généreuse. Une simple question et le brillant jeune homme est lancé, mariant réflexions, boutades, citations érudites.

Le passionné

Son message délivré avec passion et humour est un vibrant plaidoyer pour la littérature sous toutes ses formes: poésie, BD, polars, fiction et autofiction. Qu’on laisse traîner les livres dans la maison! N’importe lesquels. Mais la poésie surtout. Même si ces bouquins n’intéressent pas leur propriétaire, il pourraient intéresser quelqu’un d’autre. Et leur sauver la vie (ça, il l’a déjà dit sur une autre tribune). Il me donne envie de sortir de la bibliothèque mes Miron, Duguay, Lapointe, Dorion…

Sa passion est communicative et, dès la fin de l’entrevue, je cours à la librairie temporaire jouxtant le chapiteau pour acheter des livres, dont la trilogie, La bête intégrale, qui réunit ses trois premiers romans. J’avais déjà lu le premier tome, La bête à sa mère, et j’en avais été soufflée, comme en fait foi le billet publié l’an dernier.

J’ai aussi fait main basse sur un livre de poésie de Jean-Paul Daoust, Le fauve amoureux. Tango américain et sur l’essai d’Étienne Beaulieu, Splendeur au bois Beckett.

La longue marche

Je n’avais pas 30 pages de lues que j’étais déjà conquise. Je savais qu’une voix forte s’élevait pour dire des choses percutantes.

Les trois quarts du temps de Benoîte Groult m’a passionné, comme tout ce que je connais de cette auteure. 

Des femmes fortes

Ce roman met en scène trois générations de femmes observées avec une lucidité décapante par Louise Morvan, fille d’Hermine, qui à l’image de la bête du même nom ne cédait à personne, ne transigeait sur rien. Née Carteret en 1896, elle devint Mme Adrien Morvan le 23 mai 2013 et découvrit l’homme le soir même dans toute son horreur. Car elle était complètement ignorante, la jeune Hermine, ignorante mais prévenue qu’elle s’habituerait au pire sans avoir la moindre idée de la morphologie de ce « pire ». La première grande guerre, comme une bénédiction, éloigne le mari durant quelques années et laisse à la jeune femme le temps de retrouver son aplomb, de cultiver l’amour épistolaire et d’entrevoir un facette de l’amour encore plus improbable. Elle a compris la fantasque jeune femme que pour exister, elle doit accepter certaines contraintes sociales et mener sa guerre de tranchées en catimini.

Sa fille, Louise, la désespère. Elle est tout le contraire des attentes d’Hermine. La petite est docile, soumise, gourde. Malgré tous les efforts d’Hermine pour en faire une fille forte, Louise tombe en amour d’un jeune homme tuberculeux et plus tard, d’un séducteur invétéré. Car Louise rejette les stratégies maternelles. Simuler la soumission, elle n’en est pas capable. Elle croit plutôt à la coopération, à la bonne volonté, à la persévérance. L’amour lui semble plus important que tout.

La longue et lente marche

À travers ces deux personnages, et les filles de Louise, c’est l’évolution de la condition des femmes du 20e siècle qui est revisitée. D’abord avec Hermine, dans son désir très fort d’exister à une époque où la condition féminine était un corset lacé très serré, à la limite de l’asphyxie. Puis avec Louise, qui mettra beaucoup de temps à se trouver elle-même, et à laisser poindre l’être que sa puissante mère n’avait peut-être pas aidé à advenir. Enfin les filles de Louise dont la vie est à peine effleurée nous permettent d’entrevoir les mutations de la lutte toujours nécessaire dans les années 80 (comme en 2019 !) pour une réelle égalité.

Une grande écrivaine

La voix de l’auteure est puissante, sa plume alerte. Certains écrivent avec élégance. Benoîte Groult écrit dans l’urgence de dire. Elle mord aussi, mais avec un humour noir et jubilatoire.

Extrait

Bientôt Louise ne serait plus une jeune veuve mais une femme seule, de celle que l’on n’invite pas volontiers dans les ménages bourgeois ; puis elle basculerait, la trentaine venue, dans les limbes où sont reléguées les vieilles filles, véritable caste hindoue où avait végété toute sa vie celle que l’on n’appelait plus que « cette pauvre Jeanne », parmi les vierges flétries, marquées pour toujours par la honte de n’avoir pas été distinguées par un homme et qui ne servent désormais, sortes de bonnes sœurs sans Dieu, qu’à soigner les moribonds, enseigner le catéchisme et garder leurs neveux et leurs nièces. 

La difficile coexistence

Si ce roman examine la condition des femmes sous une multitude de facettes, la grande question me semble être celle de la coexistence. Comment concilier le désir d’aimer et d’être aimée tout en existant comme être libre ? Comment sortir des mille pièges qui guettent les femmes ayant, comme les hommes, le désir de s’exprimer, de réussir ? Comment déconstruire les réflexes si profondément ancrés qui en font d’éternels adversaires ?

Rien n’est définitivement gagné

On pourrait croire que ces considérations évoquées dans un roman vieux de près de 40 ans sont complètement dépassées, que plus rien n’entrave la marche en avant des filles d’aujourd’hui. Pourtant, bien des hommes sont encore démoralisés si leur femme connaît davantage de succès professionnel qu’eux et bien des filles instruites et volontaires peinent à dénicher un compagnon de vie. Et qu’une femme ose se différencier, parler haut et fort de ce qui dérange, et la haine se déchaîne sur les réseaux sociaux avec une virulence et une violence à faire frémir ! C’est pourquoi je dirais que ce roman n’a pas pris une ride.

Benoîte Groult, Les trois quarts du temps, Livre de poche, 1983, 542 pages.