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Je ne sais plus qui m’a dit que le troisième tome de L’amie prodigieuse était meilleur que le deuxième qui m’avait laissé sur mon appétit. Et bien, cette personne avait raison. Enfin, le récit sort du cercle entêtant de l’amitié sado-masochiste de Lila et d’Elena. Pas tant qu’il en sorte, en fait, mais l’espace qui sépare les deux jeunes femmes crée l’occasion de les mettre en scène dans d’autres décors, de varier le tableau qu’on observe derrière elles. Et quel tableau!

fuitSur fond de turbulence étudiante (mai 68), l’Italie s’enflamme. Les nombreuses factions socialistes, communistes, progressistes ou fascisantes se déchirent. Une lutte à laquelle se joint Lila, à sa façon, toujours singulière, et qu’Elena se refuse à suivre.

Les villes détruites par le feu, les morts dans les rues, la fureur et l’ignominie des conflits non seulement contre l’ennemi de classe, mais aussi au sein du même front, entre les groupes révolutionnaires de différentes régions et de différentes tendances, tous au nom du prolétariat et de sa dictature! Peut-être même jusqu’à la guerre nucléaire.

Je fermais les yeux, terrorisée. Mes filles, leur futur.

Tandis que Lila arrive à sortir de sa létale usine de charcuterie pour enfin connaître une embellie, Elena vit des hauts et des bas, sur le plan sentimental comme professionnel. Elle qui ne voulait pas d’enfant trop vite se retrouve avec deux petites qu’elle aime, bien sûr, mais qui la confrontent à un rôle en contradiction avec son cheminement intellectuel. Si la société est bouleversée par des crises politiques et culturelles majeures, Elena l’est tout autant. Ses assises, fragiles depuis toujours, sont mises à rude épreuve. Pour elle, le but ultime reste toujours de s’extirper, sans succès, du quartier qu’elle a pourtant quitté, mais qui sans cesse la rappelle à lui.

Pour l’une comme pour l’autre, des amitiés se font et se défont, certains des noms de leur enfance se sont évanouis, d’autres surviennent quand on ne les attendait plus, pour le meilleur et pour le pire.

Oui, j’ai bien aimé ce troisième tome. Poursuivons.

Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste. L’amie prodigieuse III, Gallimard, 2017, 517 pages

 

D’entrée de jeu, je vous dirai que j’ai moins apprécié ce tome 2 de l’œuvre presque mythique d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Ce qui n’empêche que je l’ai lu à grande vitesse, accrochée au destin des deux amies, fébrile, dans l’expectative et la crainte d’un drame qui ne pourrait que frapper, éminemment.

amie prodgMais voilà, j’ai eu l’impression que le récit s’enlise dans une formule qui s’étire à l’infinie. Les deux amies ne peuvent se passer l’une de l’autre, puis s’éloignent, blessées, pour se revenir et recommencer cette valse hésitation entre haine et amour. « […] elle et moi, cellule formée, déformée et reformée » comme l’exprime elle-même Elena. Éloignée de Lila, Elena reprend confiance en elle-même avant de s’effondrer à nouveau devant l’évidence de son infériorité à l’aune de sa prodigieuse amie.

J’en étais aux deux-tiers du livre lorsque je me suis dit qu’il faudrait bien qu’il se passe quelque chose de définitif, qui allait imprimer au récit une trajectoire nouvelle. Et j’ai cru que ça y était. Mais non, pas vraiment. Le cycle s’est plus ou moins reproduit et m’a menée jusqu’au dernier mot du livre, dernier mot à la fois plein de promesses qui seront sans doute déçues.

Je n’en dévoile pas plus sur le contenu pour ne pas décevoir ceux et celles qui en seraient encore au premier tome.

Malgré ces réserves, je sais bien que je voudrai lire la suite dès que je pourrai mettre la main dessus. En attendant, je vais retourner à John le Carré ou à Willian Boyd. Ça va me faire du bien.

Elena Ferrante, Le nouveau nom. L’amie prodigieuse II, Gallimard, Coll. Folio, 2012 (2016 pour la traduction française) 622 pages

J’ai craqué, comme tout le monde, à l’évocation de l’enfance et de l’adolescence d’Elena et de Lila, les deux amies au cœur battant dans la Naples pauvre et poussiéreuse du début des années 50.

amiePas de grands effets littéraires dans cette prose claire et limpide, mais des émotions à fleur de peau, des attirances et des répulsions, de l’amitié farouche.

Lila est rebelle, féroce, méchante. Elena est douce, obéissante et aimable. Elles fréquentent la même école et, contre toute attente, elles deviennent des inséparables. Il y a bien des moments ou l’une ou l’autre s’éloigne, reprend son souffle, se cherche elle-même, mais toujours elles se retrouvent.

C’est Elena qui raconte. Qui s’étonne, s’émerveille, s’interroge à propos de son insaisissable, mais prodigieuse amie, si courageuse, si intelligente! C’est par le regard d’Elena qu’on visite Naples, sa pauvreté, sa violence.

L’auteur sait rendre avec une grande justesse le comportement instinctif des enfants et des jeunes adolescents qui ne savent pas grand-chose du monde complexe dans lequel la vie les a parachutés. Mais petit à petit, leur monde s’élargit, ils découvrent la vie, le passé, qui éclaire le présent. Et on apprend avec Elena les secrets de sa ville, ces choses passées ou présentes dont personne ne veut parler, les accointances des uns et des autres avec le fascisme de Mussolini, ou avec la pègre, la Camorra.

J’aime, sous la plume de Ferrante, la complexité des personnages, leurs infinies contradictions, leur interdépendance. C’est aussi une formidable histoire de quête de l’identité et de désir de s’élever au-dessus de la misère.

Je fais vite, car j’ai trop hâte de commenter le tome 2!

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Gallimard, Coll. Folio, 2014 (trad. française), 429 pages

 

Sable mouvant

J’étais une fan finie de Wallender. J’ai aussi adoré les livres dont le célèbre inspecteur n’était pas le héros. Les reportages et commentaires qui ont marqué la mort de Henning Mnakell ont fait de moi une grande admiratrice de l’homme. La lecture du très touchant Sable mouvant a encore accru tout le bien que je pense de lui.

mankell« Je me suis promené dans ma propre histoire », écrit Mankell à propos de ce récit sous-titré Fragments de ma vie et entrepris après qu’il eut reçu un diagnostic de cancer du poumon avec métastases à la nuque. Dans de courts chapitres, Mankell revisite des moments clés de sa vie, ceux qui lui ont laissé des souvenirs indélébiles, qui ont marqué son imaginaire ou qui ont imprimé à son parcours une trajectoire inattendue. À la faveur de ces remémorations, on découvre le grand humaniste qui se cache derrière l’auteur à succès. Qui ne s’y cache pas tant que ça en fait, car chaque roman de Mankell est l’occasion pour lui de mettre en scène ses préoccupations, celles de l’héritage que les humains laisseront à ceux qui viendront après – déchets nucléaires enfouis, pollution de la mer, réchauffement climatique —, de la survivance de l’esclavage, des inégalités sociales, des injustices de toute nature.

Il aborde les grandes questions existentielles, telles que celle du temps, de la mort, de la continuité et de la transmission.

C’est là une des injustices les plus flagrantes du monde dans lequel nous vivons, que certains aient le temps de réfléchir alors que d’autres n’en ont pas le loisir. Chercher le sens de la vie, cela devrait être inscrit dans les droits fondamentaux de l’homme.

Le ton, tout comme le style, est sobre, grave, sans jamais tomber dans l’amertume ou le désespoir. Les innombrables questions qu’il formule et auxquelles il ne trouve pas de réponse nous révèlent un être d’une grande sensibilité, conscient, lucide. Sable mouvant n’est pas un traité philosophique ni scientifique, mais la réflexion tout à fait accessible d’un homme dont la mort probable vient de se dresser devant lui, forçant l’arrêt, le bilan, mais le bilan d’un vivant qui n’a pas dit son dernier mot.

Malgré l’espoir qu’il a voulu mettre dans la réussite des traitements, Mankell n’a survécu que deux ans et demi à l’annonce de son cancer. Il est mort le 5 octobre 2015 à l’âge de 67 ans, laissant derrière lui une œuvre considérable, soit plus ou moins 28 romans, dont 12 mettent en scène l’inspecteur Wallender, 7 œuvres jeunesse, 26 pièces de théâtre. Et tout un monde imaginaire qui lui survivra longtemps.

Henning Mankell, Sable mouvant, Éditions du Seuil, Collection Points, 2015, 374 pages

Comme dans un western

J’alimente depuis quelques années une liste d’auteurs et de titres : suggestions d’amis, articles de journaux, émissions littéraires. Une liste qui s’allonge inexorablement. J’en ai fait le décompte : 113 écrivains et je ne sais combien de titres ! Lorsqu’il m’arrive d’acheter ou d’emprunter un de ces livres, j’ai très souvent oublié l’origine de la recommandation, l’auteur m’est parfois totalement inconnu et j’ignore tout du propos du livre. C’est bien ce qui s’est passé lorsque j’ai emprunté La dent du serpent de Craig Johnson à la BANQ*. C’est un peu comme prendre au hasard un bouquin sur une étagère de librairie, comme un blind date. Une bien belle rencontre.

téléchargementL’action (c’est le mot juste) se passe au Wyoming et au Dakota du Sud, dans le Midwest américain. Dans un Far West tout à fait contemporain. Un garçon d’une quinzaine d’années se cache dans le cabanon d’une vieille dame pour qui il fait de menus travaux en échange de nourriture. Comme les travaux sont toujours réalisés en son absence, celle-ci se croit sous la protection d’un ange gardien. Mis au parfum, Walt Longmire, shérif du comté d’Absaroka, débusque le faux ange qui se révèle être un étrange adolescent qui a été chassé de la secte dont il faisait partie. Il apprendra aussi que la mère a signalé la disparition de son fils dans un comté voisin pour ensuite se volatiliser. En cherchant à la retrouver, Longmire mettra les pieds dans un véritable nid de vipères dont le mode de vie sectaire ne sert qu’à camoufler les activités criminelles.

À la fois sensible et téméraire, l’attachant shérif est entouré d’originaux et détraqués, que ce soit Victoria Moretti, sa jeune, jolie et féroce adjointe, Double Tough, dur à cuire comme le laisse supposer son surnom, Orrin Porter Rockwell, une tête fêlée convaincue d’être un personnage historique de deux cents ans et un Indien connu sous le nom de la Nation cheyenne, pour n’en citer que quelques-uns. Longmire, en bon descendant de cowboy, ne fera pas les choses à moitié. Il va y avoir de la casse. Il se sert plus volontiers de ses poings que de son arme. Et des armes, il y en a beaucoup. Par moment on croit entendre en sourdine le thème musical d’Il était une fois dans l’Ouest.

Craig Johnson ne se perd pas en explications dans les transitions entre les scènes et il oblige le lecteur à être alerte. Je me suis égarée à l’occasion, je ne suis pas certaine d’avoir clairement compris l’arnaque en question, mais j’ai beaucoup aimé ce roman pour ses relents de western, pour les panoramas dépaysants de cette région des États-Unis que je n’ai jamais visitée, pour le caractère pittoresque et attachant des personnages, pour le style original de l’auteur. Un captivant polar.

Craig Johnson, La dent du serpent, Gallmeister, 2013, 278 pages

*Bibliothèque et Archives nationale du Québec

Tout en assistant, impuissante, aux tentatives désespérées de survie de Charles Juliet (voir mon précédent billet), j’ai lu avec beaucoup d’intérêt « l’autobiographie » de David Cornwell, alias John le Carré, Le tunnel aux pigeons. Histoires de ma vie. Les guillemets ont tout à voir avec le « s » d’Histoires de ma vie. En effet, il ne s’agit pas d’une autobiographie, mais d’une collection d’anecdotes significatives pour l’auteur et qui éclairent parfois un personnage ou le thème d’un roman. Il y est naturellement question d’espionnage, d’écriture, de cinéma (de nombreux romans de le Carré ont été transposés au cinéma), par le biais de rencontres marquantes avec d’obscurs inconnus ou de grandes figures politiques ou cinématographiques. Le tout dresse, dans l’ensemble, un tableau intéressant, bien servi par la plume alerte de l’auteur, mais très peu intime. Ce n’est qu’à la fin du livre qu’il nous parle de son escroc de père qui aura pourtant influencé toute sa vie. Personnellement, je préfère la visite des jardins secrets au récit d’une rencontre avec Arafat. Je suis donc restée sur mon appétit.

tunnelEt j’adore écrire. J’adore faire ce que je suis en train de faire en ce moment, noircir du papier comme un homme traqué, assis à mon petit bureau en cette aube nuageuse de mai, avec la pluie des montagnes qui ruisselle sur les carreaux et sans la moindre excuse pour descendre jusqu’à la gare protégé par un parapluie parce que l’International New York Times n’arrive pas avant l’heure du déjeuner.

John le Carré, Le tunnel aux pigeons. Histoires de ma vie, Le seuil, 2016, 338 pages

 

codeAutre incursion dans le monde de l’espionnage. Parce que je manque de lecture en cette fin de séjour sous le soleil et parce que ma fille m’a prêté ce livre qu’elle n’arrivait pas à poursuivre, je me suis à nouveau laissé cahoter par Ken Follet. Le code Rebecca est une histoire d’espionnage et d’amour qui se passe en Égypte alors que Rommel, le renard du désert, menace de prendre Le Caire. Alex Wolff (Achmed de son nom d’adoption) est né en Allemagne mais a été élevé au Caire par une mère remariée à un Égyptien. Comme bien des compatriotes, il a développé un fort ressentiment envers l’occupant anglais et deviendra un agent à la solde de l’Allemagne avec pour mission de mettre la main sur les stratégies d’offensives anglaises et de les transmettre à Rommel. Il fera cependant l’objet d’une traque sans merci de la part d’un officier anglais du renseignement, William Vandam, secondé par la belle Elene, jeune juive prête à tout pour aider Vandam à contrer l’avancée nazie.

Comme toujours, Follett sait séquestrer son lecteur et j’ai dévoré cette aventure en moins de 24 heures.

Ken Follett, Le code Rebecca, Robert Laffont, Le livre de poche, 1981, 472 pages

Mécaniques du chaos

(Article écrit plus tôt en mars et oublié dans les brouillons)

Grand prix du roman de l’Académie française. C’est ce que je viens de constater sur la liste qui accompagnait mon cadeau de Noël. Bien sûr. Pleinement mérité! Quel livre remarquable que ce Mécaniques du chaos de Daniel Rondeau! Par le sujet, par la construction, par le style. Par la profondeur aussi, qui se conjugue avec le suspense sans qu’aucun des deux ne nuise à l’autre.

mécaniqueLe récit n’est pas sans complexité et j’ai pris la précaution de noter des noms et des fonctions pour m’y retrouver. Le narrateur principal, Sébastien Grimaud, archéologue de renom, est engagé par un membre des services secrets de Turquie, Levent, associé à un Lybien, Moussa, pour évaluer des pièces d’antiquité saisies par Daech et revendues au plus offrant. Un bon petit commerce juteux pour ces deux crapules qui n’ont pas peur de jouer sur plusieurs tableaux pour s’emplir les poches. Puis d’autres personnages s’invitent dans l’histoire. Habiba, réfugiée rescapée de la mer et échouée à Maltes, Bruno, policier français, Jeannette, journaliste de l’Agence France Presse, Sami, fils de pied noir et financier français, Harry Potter (oui, c’est le nom qu’il a choisi parce qu’il lui ressemble) jeune noir de la banlieue française au service d’un caïd d’origine africaine. Et quelques autres encore. Petit à petit, on comprend les liens qui relient ces protagonistes et le rôle de chacun dans le drame qui se prépare.

Le fonds de commerce du récit est d’une effrayante actualité. Daech, les attentats, les morts, les blessés, la propagande, la désinformation. Et les trafics qui enrichissent les truands et prennent au piège les plus vulnérables. Mais aussi ceux qui croient encore dans leur métier, dans la valeur de l’être humain. Même s’ils ploient sous le fardeau du quotidien, le veuvage, le divorce, les adolescentes insupportables.

Les personnages sont campés avec grand art même si leur nombre et l’alternance des narrateurs nuisent quelque peu à l’attachement qu’ils pourraient susciter. Sur fond de toile très sombre, des êtres jettent une lumière, celle de la force du vivant, d’une forme de courage faite de persévérance, de tendresse, de fidélité.

La langue, magnifique, est celle d’un érudit qui jamais n’écrase de son savoir.

Ce matin, quand j’ai ouvert la fenêtre, une vague de douceur printanière a envahi la chambre. Nous avons décidé de passer la journée sur le site antique. Nous sommes montés sur la colline de Byrsa. Des gens accaparent le terrain déserté par les touristes et s’y construisent des maisons, d’autres balancent leurs immondices sur les mosaïques. Des braises fumaient sur la plage, je cherchais dans les ruines les sédiments des rêves du passé, mes yeux sondaient les pierres noircies par le feu, les courbes des fondations, je tendais le bras pour montrer à Rim ces dépôts d’énigmes, sans rien dire, ses yeux suivaient le chemin de mes yeux, elle ne parlait pas non plus, nous étions deux zombies qui remuaient des poches d’air dans le compartiment mémoire de leur cerveau.

La conclusion du récit, un peu trop happy end, m’a fait tiquer, mais j’ai vécu un vrai bonheur de lecture et je vous recommande chaudement ce très beau roman.

Daniel Rondeau, Mécaniques du chaos, Grasset, 2017, 458 pages

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