Un amour de client

Les romans de Grisham sont aussi intelligents que ses titres sont sobres. Le client. Plus simple que ça… Mais quelle histoire !

L’intrigue

Le client, c’est Mark, un gamin de 11 ans, curieux, courageux et quelque peu frondeur. Dès le début du récit, on sait que le FBI enquête sur la mort criminelle d’un sénateur de la Louisiane dont le corps n’a pu être retrouvé. Romey, l’avocat du sbire qui a occis le politicien apprend de son client le lieu de la dépouille. Se croyant lui aussi traqué par le FBI, Romey, paniqué, gagne Memphis pour se suicider. Mark et son petit frère Ricky sont témoins de la chose et Mark tente d’intervenir pour empêcher le drame. Il se fait pincer par l’homme aux abois qui, ayant décidé que l’enfant mourrait avec lui, lui révèle son lourd secret avant de passer à l’acte. Mark arrive à lui échapper, mais il comprend vite qu’il a intérêt à se taire s’il ne veut pas être éliminé, ainsi que sa mère et son frère traumatisé, par la mafia. Le petit débrouillard se trouve une avocate, Reggie, et tout le reste du récit porte sur les tribulations de Mark pour se soustraire aux aveux, et sur ceux de son avocate pour le protéger, lui et sa famille.

Extrait

Son corps fluet rasant le sol, Mark rampa vers la voiture. L’herbe sèche était haute d’au moins soixante centimètres. Il savait que l’homme ne pouvait pas l’entendre de l’intérieur de la voiture, mais se méfiait du mouvement des herbes. Il s’avança donc vers l’arrière de la Lincoln, progressant sur le ventre, comme un serpent, jusqu’à ce qu’il arrive dans l’ombre du coffre. Il tendit le bras, retira doucement le tuyau du pot d’échappement et le laissa tomber par terre. Il revint rapidement sur ses pas et, en quelques secondes, fut de retour auprès de Ricky, accroupi dans l’herbe plus épaisse et les broussailles, à la périphérie de la ramure de l’arbre. Il savait que, s’ils se faisaient repérer, ils pourraient filer à toutes jambes et disparaître sur le sentier, avant que le bonhomme rondouillard puisse les attraper. (p. 23)

Plaisir de lecture

Ça prend une imagination débordante, un grand sens du récit et une qualité littéraire peu commune pour nous tenir en haleine durant plus de 800 pages sans que soit versée une goutte de sang additionnelle. Mark et Reggie sont des personnages complexes et hautement attachants. Grisham est issu de la filière légale et ses œuvres en déclinent toutes les facettes sans jamais se répéter. Nos deux protagonistes sont donc confrontés aux objectifs plus ou moins honnêtes de la machine judiciaire américaine et à la propension à user de tous les moyens pour obtenir gain de cause et conclure les enquêtes. D’autant plus que les procureurs ont parfois des visées politiques qui ajoutent de la pression aux efforts des forces de l’ordre. Grisham dénonce comme toujours les dérives du système judiciaire en opposant aux ambitieux et aux ripoux de valeureux acteurs (avocats, juges) qui privilégient la défense des droits des citoyens aux gains juteux et à la gloire médiatique.

Un très beau moment de lecture.

Le Client fait partie d’une trilogie regroupant 3 des best-sellers de l’auteur. 

John Grisham, Le Client, L’Associé, La Revanche, Best-sellers/Robert Laffont, 1862 pages

Du mépris des monopoles

La technologie, c’est merveilleux… quand ça fonctionne. Dans le cas contraire, ça fait monter en flèche la production de cortisol et chuter dramatiquement la qualité du langage.

Depuis quelques mois, je n’arrive plus à télécharger des livres numériques de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ). Au moment du téléchargement dans l’application Adobe Digital Edition, un message d’erreur s’affiche accompagné d’un code. Des recherches sur l’aide en ligne d’Adobe m’ont menée à une procédure que j’ai essayée de nombreuses fois, toujours sans succès, réinstallant à plusieurs reprises l’application ou cherchant des chemins de contournement. Je ne suis pas la seule à rencontrer ce problème puisqu’il est répertorié sur le site de la liseuse Kobo.

Mes proches connaissent ma pugnacité lorsque vient le temps de résoudre un problème technologique. Après des heures de pitonnage, j’ai tenté d’avoir du soutien de la part d’Adobe. Réponse : Adobe n’offre aucun soutien sur ce logiciel, ni par clavardage ni par téléphone, parce qu’il est gratuit. J’ai fait un appel à la BANQ. Une dame visiblement frustrée m’a répondu qu’eux-mêmes n’obtenaient aucune aide d’Adobe, ce qui les faisait mal paraître auprès de leur clientèle.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la liseuse KOBO est actuellement la seule à permettre l’emprunt en bibliothèque en combinaison avec l’application Adobe Digital Edition. Cette énorme compagnie ne s’occupe que de ses clients payants, ce que je trouve proprement scandaleux étant donné qu’ils sont en situation de monopole dans cette affaire.

J’ai fermé mon compte Adobe et je me suis résignée à acheter des livres sur la boutique KOBO tout en pestant contre les prix trop élevés, sachant pertinemment que les écrivains reçoivent des droits d’auteur réduits pour les versions numériques de leurs oeuvres. Des livres numériques plus chers que la version de poche des livres papier, c’est carrément injustifié. 

C’est rageant de constater ces abus quand on connaît les difficultés des écrivains à tirer un revenu décent de leur métier.

Soudain, la terreur

J’ai choisi au hasard un titre, Soudain, seuls, d’Isabelle Autissier, auteure chaudement recommandée par mon amie Pascale. Une histoire qui m’a prise à la gorge et ne m’a pas laissé souffler un instant.

Le propos

Jeune trentenaire, Ludovic a vécu une enfance et une jeunesse dorée. Deux échecs professionnels lui mettent en tête un désir d’aventure avec Louise. Elle de son côté, n’éprouve pas ce besoin d’évasion. Elle aime son travail et les virées occasionnelles en montagne où elle est première de cordée comblent sa soif de dépassement. Ludovic mettra 6 mois à la convaincre. Après avoir examiné différentes hypothèses, le jeune couple opte pour une escapade de plusieurs mois en voilier. Le voyage se déroule comme dans un rêve jusqu’à l’île interdite de Stromness, au large de la Patagonie, ancienne station baleinière, maintenant réserve écologique, que les perspectives alléchantes d’escalade les convainc tout de même d’accoster. Durant leur visite des lieux, la tempête se déchaîne, les obligeant à passer la nuit dans les ruines de la station baleinière. Au matin, coup de foudre, le bateau qu’ils avaient laissé à l’ancre dans la baie n’y est plus. Avec lui sont disparus leurs équipements, leurs provisions et leurs moyens de communication. Et personne ne viendra les chercher sur cette île où ils n’auraient pas dû poser pied. La véritable aventure commence, la dure, celle qui va mettre à l’épreuve leur couple, leur résistance personnelle, leur humanité même.

Extrait

L’île les marque dans leur chair et ce n’est qu’un début. Que se passera-t-il s’ils tombent malades ? Cette mauvaise alimentation va-t-elle les affaiblir ? L’hiver va arriver… En l’écoutant d’une oreille, elle contemple la fumée qui s’élève des vêtements en train de sécher, une sorte de brume légère qui se dissipe à hauteur de la fenêtre sou l’effet du courant d’air. (p. 70)

Ce récit haletant force à reconsidérer tout ce qui constitue la vie, les relations interpersonnelles choisies ou subies, les bienfaits et le poids de la routine, la responsabilité de ses décisions, de ses actions, de leurs motivations parfois hors de son contrôle avec, en passant, un coup de griffe à la médiatisation des drames humains. En fait, c’est de la liberté dont il est question, de la vraie, celle qui consiste à assumer pleinement son destin.

Isabelle Autissier, Soudain, seuls, Stock, 2015, 273 pages.

Lecture Solaire

Ian McEwan est sans contredit un grand maître de la littérature anglaise. Et Solaire en constitue une démonstration éblouissante.

En bref

La présentation du bouquin, en page 440, se lit ainsi :

Chauve et rondouillard, Michael Beard a atteint la cinquantaine plus que mûre. Il a dans le temps obtenu le prix Nobel de physique ; depuis, il se repose sur ses lauriers et recycle indéfiniment la même conférence. Quant à sa vie privée, elle laisse aussi à désirer. En coureur de jupons invétéré, Beard voit sa cinquième femme lui échapper. Le voilà dévoré de jalousie.

Bientôt, à la faveur d’un accident, il pense trouver le moyen de surmonter ses ennuis, tout en sauvant la planète d’un désastre climatique. Il va partir de par le monde, à commencer par le pôle Nord.

À travers les mésaventures d’un prédateur narcissique, Ian McEwan traite des problèmes les plus actuels. Et sur ces sujets sérieux, il parvient à nous faire rire. Voici peut-être le roman le plus comique, le plus intelligent de ce grand auteur.

Mais encore…

Ce que cette présentation ne dit pas, c’est la capacité de McEwan de toujours se renouveler, faisant de chaque livre une œuvre originale, un univers inédit et le tout avec son style absolument efficace, élégant, coulant de source. Dans Solaire, l’auteur réussit l’exploit de mettre en scène un personnage exécrable qu’on n’arrive pas tout à fait à détester et dont on espère une reprise en main de sa vie résultant d’une salutaire prise de conscience.

Extrait

Mais ces boutiques à peine rentables attiraient également un noyau dur de minuscules rêveuses qui ne vieillissaient pas, fidèle corps de ballet qui se reconstituait de génération en génération : des fillettes poursuivies par l’envie démodée de porter des tutus, des collants, des leggings et des chaussons, de faire des pirouettes à la barre, devant un miroir, sous l’œil sévère d’une ancienne danseuse étoile squelettique au cœur d’or. Ce rêve d’un dur labeur sur un parquet éraflé, de la première représentation, du premier saut sur scène devant un auditoire retenant son souffle, avait survécu à l’ère électronique, aux groupes de rock féminins et aux feuilletons télévisés à l’eau de rose. 

Lisez McEwan, n’importe quelle de ses œuvres. Vous ne vous ennuierez pas.

Ian McEwan, Solaire, Gallimard, 2010, 442 pages

Quand le coeur n’y est pas

Habiller le cœur a peu charmé le mien. Pourtant ce livre, prêté par une amie qui l’avait dévoré, semble avoir conquis de nombreux lecteurs. Je vous réfère d’ailleurs immédiatement à une élogieuse critique de La Presse.

Pour ma part, ce récit autofictionnel m’a laissée sur mon appétit. J’aime l’autofiction de manière générale tout comme j’apprécie parfois les histoires sans rebondissements. Mais cette fois-ci, je me suis un peu ennuyée au cours du voyage. Car voyage il y a. Monique, la mère de Michèle, décide de partir travailler à Puvirnituq à l’âge vénérable de 70 ans. Michèle pour sa part a quitté son Estrie pour essayer de trouver à Montréal l’inspiration pour terminer un roman qui lui donne du fil à retordre. On suit en alternance chacune des deux femmes à travers les événements qui font leur quotidien et qui sont pourtant loin d’être anodins.

Il est difficile de comprendre parfois pourquoi certains personnages nous laissent de glace. Ce qui est plus clair, c’est mon agacement devant les démarches trop ouvertement didactiques, que ce soit relativement à l’état de la planète ou à notre comportement honteux à l’égard des Premières nations. De plus, le style de l’auteure ne se laisse jamais oublier, comme si on sentait l’effort pour bien écrire. Un peu plus de simplicité m’aurait davantage attachée à l’histoire.

Michèle Plomer, Habiller le cœur, Marchand de feuilles, 2019, 358 pages

En rafale

L’allume-cigarette de la Chrysler noire m’a reposée de Querelle de Roberval. Qui ne connaît pas encore la verve de Serge Bouchard, son regard singulier sur tout ce qui l’entoure, sa capacité à en tirer des sens qui échappent le plus souvent aux gens pressés que nous sommes ?

Serge Bouchard s’intéresse à tout, parle de tout. Il sait traduire la joie comme la révolte. Comme il le dit lui-même: Depuis cinquante ans, je me passionne pour les idées, pour l’histoire, pour toutes les questions relatives à la nature de l’humanité, du Cro-Magnon jusqu’au cyborg. (p. 131)

Pas une minute d’ennui, jamais, avec ce penseur-conteur.

Serge Bouchard, L’Allume-cigarette de la Chrysler noire, Boréal, 2019, 240 pages

Une amie de passage en Floride m’a laissé Le cœur en bandoulière, petite plaquette (125 pages) dans laquelle Michel Tremblay met en scène l’inquiétude d’un écrivain vieillissant. A-t-il encore quelque chose à dire ? Sa voix peut-elle rivaliser avec celles des jeunes loups qui envahissent la scène littéraire ? (Coïncidence, le narrateur est en train de lire Querelle de Roberval !) Ce roman hybride alterne entre les réflexions du narrateur et la pièce de théâtre inachevée à laquelle il s’attaque dans l’espoir de la terminer enfin. 

J’ai peu lu Tremblay jusqu’à ce jour, à l’exception d’un recueil de récits (dont j’ai oublié le titre), que j’avais beaucoup aimé. Ce court ouvrage m’a laissée plutôt tiède même si le thème pourrait venir me chercher au premier chef. Mais bon, les fans de Tremblay pourront apprécier davantage que moi.

Extrait

C’est juste qu’après tant d’années passées à arpenter les trottoirs de Montréal, de Paris, de New York, de Key West, mes villes favorites, pour le seul plaisir d’errer en écorniflant pour voir ce qui s’y passait ou pas, l’excitation s’est émoussée, l’envie envolée, on dirait, et je m’en veux, que ma curiosité naturelle m’a quittée pour être remplacée par une sédentarité que j’aurais autrefois mal jugée et qui s’est peu à peu imposée à moi : mon fauteuil, mes livres, ma télévision. Je disais que ce n’était pas l’âge, je suppose que je dois me rétracter et me rendre à l’évidence : je ne suis plus jeune — peu s’en faut — et un rien, une simple promenade pour me rendre au coucher du soleil, ce que je fais pourtant tous les soirs d’hiver depuis plus de vingt-cinq ans, me fatigue. En plus de m’ennuyer. (p. 9)

Michel Tremblay, Le cœur en bandoulière, Leméac/Actes Sud, 2019, 125 pages

Civilizations de Laurent Binet est extrait de ma boîte au trésor. Grand prix du roman de l’Académie française 2020, cette très brillante uchronie renverse l’histoire et la reconstruit sur la base de l’invasion de l’Europe par les Incas. 

À la suite d’une guerre interne au royaume des Incas, Atahualpa, qui régnait sur l’empire avec son frère, fuit vers le nord et en vient à traverser la mer pour aboutir dans un Portugal dévasté par un terrible tsunami. Après une longue errance de ville en ville avec les fidèles qui l’ont suivi, l’Inca finit par s’enraciner et imposer son pouvoir sur le Royaume d’Espagne, et petit à petit, sur une grande partie de l’Europe. C’est donc un regard neuf qui est posé sur ce territoire qui devient pour les Incas, le Nouveau Monde, celui des Levantins, puisque situé à l’est de leur pays d’origine, le nombril du monde.

Extrait

Les Levantins croyaient en une famille de dieux composée d’un père, d’une mère et de leur fils. Le père vivait dans le ciel et avait envoyé son fils sur la terre pour sauver les hommes mais, après de multiples aventures et une suite de malentendus, il l’avait laissé se faire clouer sur une croix par les hommes qu’il était venu aider, et qui ne l’avaient pas reconnu. Puis le fils était revenu du monde souterrain et avait rejoint son père au ciel. Depuis ce jour, dessillés et mortifiés par leur erreur, les Levantins attendaient et espéraient le retour du fils sur terre. En même temps, ils ne cessaient de prier et de vénérer la mère, qui avait la particularité étrange d’être restée pucelle lorsque le père l’avait fécondée. Il existait aussi une divinité secondaire qu’ils appelaient le Saint-Esprit et qui se confondait tantôt avec le père, tantôt avec le fils, tantôt avec les deux. Le signe de la main que les adeptes du culte chrétien faisaient à tout propos représentait la croix sur laquelle le fils avait été cloué. Ainsi toutes leurs actions se prétendaient dictées par la volonté de réparer l’ingratitude que leurs ancêtres avaient montrée envers leur dieu, lorsqu’ils l’avaient torturé et cloué sur une croix de bois qu’ils avaient dressée au sommet d’une montagne, dans un pays lointain d’où ils avaient été chassés mais qu’ils rêvaient de reconquérir. (p. 156)

L’auteur s’amuse à nous offrir une civilisation plus égalitaire dans laquelle toutes les religions ont le droit de cité à condition de vénérer une fois l’an le dieu Soleil, dont personne ne peut nier l’existence puisqu’il éclaire également tous les peuples de la terre. Binet fait ici la démonstration de ses vastes connaissances historiques, connaissances me faisant souvent défaut et ne me permettant pas de savourer à leur juste mesure toutes les facéties de l’auteur. Néanmoins, l’exercice est réjouissant et le style, empruntant les codes de l’époque, en phase avec son sujet. Très amusante et intéressante lecture !

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019, 378 pages

La grande noirceur

Aussi apprécié que soit un livre par les instances chargées de distribuer les prix littéraires, il arrive occasionnellement que ce même livre nous tombe des mains. Ce qui fut le cas pour Querelle de Roberval dont je me suis tout de même astreinte à lire la moitié. Qu’est-ce qui ne m’a pas émue dans cette œuvre couronnée du prestigieux prix Ringuet décerné par l’Académie des lettres du Québec? Je ne saurais le dire avec précision. J’ai seulement été obligée de constater, à la page 104, que je ne trouvais aucun plaisir à cette violente charge contre les dérives du capitalisme dont je partage par ailleurs les constats. Tout comme je ne pouvais m’attacher aux personnages. Deux extraits pourront vous permettre de vous faire votre propre idée du style et du propos. 

D’abord cet incipit qui ouvre le récit avec fracas :

Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer. Il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu’il porte à son cou comme nos prêtres portent leurs chapelets ou nos patronnes leurs colliers de perles. Querelle aime les petits garçons, les garçons sages de bonne famille et les mauvais garçons qui rôdent devant les portes de la prison, le soir, quand on libère pour la fin de semaine les détenus assoiffés de peau glabre et de fesses rondes et que les garçons vont défiler près des grillages, vers les voitures du parking qui les emmènent bien vite au premier motel sur la route. (p. 13)

Puis, cet extrait qui illustre le fond d’un autre thème majeur de l’oeuvre:

Malgré les journées qui s’allongent, la fatigue qui arrive avec le ciel noir, les travailleuses s’affairent à maintenir bien solidement ficelé le tissu de l’ouvrage robervalois. Et pourtant. Pourtant, c’est une bête beaucoup plus ignoble qu’elles nourrissent, un ordre beaucoup plus primitif. C’est que tout l’espace invisible entre leurs corps habitués, réglés à la tâche, tout l’air qu’elles rejettent en des soupirs blasés, toutes les pensées noires qu’elles acheminent tant bien que mal jusqu’à la fin de leur shift, tout cela ne leur appartient pas. Leurs gestes précis et ennuyés, l’énergie excessive dépensée à des corvées inutiles, souvent un peu botchées, ne sont pas, selon une loi plus ancienne que la thermodynamique, pure perte, mais gain véritable pour ces quelques patronnes qui, du haut d’une montagne, observent Roberval en caressant leurs colliers de perles. (p. 96)

Pour rendre justice à ce roman, je me fais un point d’honneur de vous mettre en lien avec d’autres commentaires beaucoup plus enthousiastes que les miens, dont celui de La Presse., et, du côté de la France, celui de Télérama. Également, un article du Devoir, qui relate la controverse suscité par la publication adaptée au lectorat français.

Kevin Lambert, Querelle de Roberval, Héliotrope, 2019, 277 pages

Le passé comme ingrédient constitutif du présent

Le propos

Les écrivements, ce sont ceux de Jeanne, octogénaire rebelle, qui part sur les traces de Suzor, son mari, ayant quitté la maison avec fracas après 20 ans de mariage. Faut dire que leurs années de mariage avaient été marquées par une étrange et traumatisante expérience en Russie… Durant cette éclipse d’une quarantaine d’années, personne n’a pu remplacer Suzor dans le cœur de Jeanne. Celle-ci a noté les souvenirs de leur vie commune dans un carnet comme pour les enfermer et les neutraliser une bonne fois pour toutes. Mais la vie se rit souvent de nos illusions. Le jour où Jeanne apprend que Suzor souffre d’Alzheimer, toutes les barrières mises en place avec tant de difficulté pour conjurer le passé volent en éclat. Et voilà Jeanne sur les routes pour tenter de sauver leur amour des sables mouvants de l’oubli.

Quel personnage touchant que cette Jeanne, à la fois douce et violente, combative et lasse, pleine de tendresse ! Un personnage qui doit beaucoup de sa substance à la plume subtile et imaginative de Mathieu Simard. Ainsi entretient-elle une relation de fausse grand-mère avec une adolescente tout aussi attachante, Fourmi.

Extrait

En colère contre l’univers, elle [Fourmi] sait depuis longtemps qu’elle aussi est différente. Déjà, les autres ont des parents qui s’occupent d’eux. Ceux de Fourmi le font à microdoses, famille homéoparentale. C’est comme ça depuis qu’elle est toute petite. Des parents souvent absents et, lorsqu’ils étaient présents, ils n’en avaient que pour Charlot, le beau grand fort qui jouait du piano les yeux fermés et au baseball les lundis soir. Fourmi a grandi à l’ombre, sans eau, sans qu’on la change de pot. Elle avait toujours l’impression de déranger ses parents, surtout pendant la saison des impôts. Elle passait donc le plus clair de son temps enfermée dans sa chambre, à idolâtrer son frère et à dessiner des créatures squameuses et des chevaux sans tête. (p. 104)

Les écrivements, comme Fourmi a baptisé le carnet de Jeanne, est une réflexion sur la mémoire, l’oubli voulu ou imposé par la maladie. Sur l’impossibilité de gommer le passé. Sur l’amour, la tendresse. J’ai adoré.

Ce livre a été couronné du prix France-Québec 2019

Mathieu Simard, Les écrivements, Alto, 2019, 235 pages.

Voyage gratuit au Tibet

neigeSylvain Tesson est un grand voyageur, un essayiste de talent et un poète. Ses livres émanent le plus souvent d’expéditions trépidantes sur des trajectoires improbables. C’est l’homme du mouvement. Pourtant, dans La panthère des neiges couronné du prix Renaudot 2019, c’est un Tesson immobile et contemplatif qu’on rencontre. Et ce, grâce à Vincent Munier, célèbre photographe animalier, qui l’invite à le suivre au Tibet pour tenter d’y apercevoir la mythique panthère des neiges. Tesson nous décrit leur lent périple, les longues heures d’affût, les apparitions qui leur donnent tout leur sens.

Les kiangs, cousins des chevaux, n’avaient pas subi l’indignité de la domestication, mais l’armée chinoise les avait massacrés pour nourrir l’avancée des troupes, il y a un demi-siècle. Ceux-là étaient des survivants. Nous distinguions leur chanfrein bombé, leur crinière drue, leur croupe arrondie. Le vent tendait un lavis de poussière derrière eux. Les bêtes étaient à cent mètres et Munier les visait. Soudain ils fusèrent vers l’ouest, comme électrocutés. Un caillou avait roulé sous nos pas. Une électricité traversa le plateau. Les rafales soufflaient, la lumière explosait dans la poussière levée par les galops, la cavalcade ébouriffa des nuages de niverolles, un renard dérangé courut éperdument. La vie, la mort, la force, la fuite : la beauté disjonctait. (p. 51)

Ce petit échantillon vous donne un aperçu de l’écriture somptueuse de l’auteur, alternant entre les formulations lapidaires et les envolées lyriques ou les images chocs.

Au plaisir formel s’ajoute celui du voyage par procuration dans des régions du monde dont on a peu de chances de fouler le sol, celui aussi d’une pensée en quête de sens. Bien sûr, ce plaisir est forcément égratigné par le constat implacable de la dégradation de la planète, par la disparition probable d’une beauté que l’auteur excelle à nous faire goûter.

Sylvain Tesson, La panthère des neige, Gallimard, 2019, 167 pages

Ce très beau livre de Tesson est ma première ponction dans le trésor que constitue, chaque année, mon merveilleux cadeau de Noël.

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Une remise en question

Le choc des réalités

Marie Darrieussecq, c’est une voix, comme on dit en littérature. Une voix singulière à laquelle je mets toujours du temps à m’habituer. Dans La Mer à l’envers, je retrouve son écriture hachurée, chaotique, comme les pensées et les émotions de Rose, qui passe Noël en croisière, avec ses deux enfants, un cadeau de sa mère. Une nuit, l’immense palace à hélice s’immobilise, en pleine Méditerranée. Réveillée, Rose va aux nouvelles et assiste au sauvetage des migrants. Des morts et des vivants. Parmi eux, Younès, un grand jeune homme qui croise son regard, lui demande de l’eau, un téléphone. Ce contact déclenche quelque chose qui échappe au contrôle de Rose. Et qui va lui faire prendre des chemins de traverse. Nous sommes dans sa tête, et là-dedans, c’est agité, c’est troublé. Dans sa tête, ses assises chambranlent. 

Extrait

Elle est dans la zone sous l’eau, sous le casino, il est profond comment ce bateau ? C’est le quartier des employés. Dans une grande salle très éclairée, très embuée, sont assis, couchés, des tas de gens. Elle se faufile, pardon, excusez-moi, une grosse jeune femme moulée dans un jogging ne se poussait pas, des garçons assis se tenaient les genoux, des allongés dormaient, les voiles alourdis d’un groupe de femmes semblaient monter du sol pour bercer les bébés, c’était comme inventer une politesse ou une fermenté nouvelles pour glisser son corps parmi ces corps, ces plis, ces amas mouillés, sweat-shirts, tuniques, pulls, casquettes, survêtements, blousons à capuche. Tous sentaient la mer et le gasoil, et comme une grande odeur de poisson, tirés ruisselants de la gueule du monstre.

Ce roman effleure de nombreux thèmes (crise existentielle, couple bancal, maternité parfois lourde à assumer), mais le plus significatif à mes yeux est le contraste entre le luxe ostentatoire de la vie de croisière et le dénuement extrême des rescapés de la mer, souvent de l’enfer. Et puis, cette pulsion de Rose qui veut sauver Younès…

Un roman intéressant, mais qui ne casse rien, sauf sans doute pour les inconditionnels de Marie Darieussecq.

L’opinion de la Presse

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L., 2019, 247 pages

Le Québec et De Gaulle

Je ne suis pas une mordue de politique. Lorsque j’ai acheté ce bouquin sur de Gaulle, je n’étais pas entièrement convaincue d’y trouver mon intérêt. Eh bien ! j’étais dans le champ ! Ce livre se dévore comme  un roman. 

De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, c’est son titre. Son auteur : Roger Barrette, historien de formation, fonctionnaire à la retraite, mais surtout un passionné des relations France-Québec. Passionné et personnellement engagé dans l’action depuis sa jeunesse. Il a occupé de multiples fonctions mettant en liaison les deux peuples. Il est actuellement secrétaire général de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs.

De l’influence du général

Servie dans une langue claire et précise, sans fioritures ni lourdeurs, cette recherche, extrêmement fouillée, appuyée sur des sources nombreuses et crédibles, nous plonge dans l’histoire du Québec de l’après-guerre à aujourd’hui, à travers le regard du célèbre général. On s’émeut de l’énergie qui s’empare du Québec au tournant des années 60, qui la fait secouer le joug de la domination anglophone et se doter d’institutions dignes de son histoire. On s’émeut également de la fièvre nationaliste qui laisse croire aux Québécois qu’ils peuvent enfin devenir maîtres de leur destin. En France, un grand bonhomme y croit aussi, parfois plus que nous-mêmes. Roger Barrette retrace dans l’ordre chronologique chacune des interventions de De Gaulle, les situant dans leur contexte précis. Le général ne doute pas que le Québec est promis à un brillant avenir et qu’il ne pourra manquer de redéfinir sa place dans la confédération, c’est-à-dire d’y imposer une position égalitaire, de peuple à peuple. À titre d’exemple, cet extrait d’une lettre adressée à Daniel Johnson, alors premier ministre du Québec, par De Gaulle, après son tonitruant Vive le Québec libre!, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal.

Extrait

Il me semble bien que la grande opération nationale de l’avènement du Québec, telle que vous la poursuivez, soit maintenant en bonne voie. L’apparition en pleine lumière du fait français au Canada est maintenant accomplie et dans des conditions telles que – tout le monde le sent – il y faudra des solutions. On ne peut plus guère douter que l’évolution va conduire à un Québec disposant de lui-même à tous égards.

Et ça continue

Dans la deuxième partie, l’auteur fait la somme des récoltes, fruits des graines semées et arrosées avec persévérance, parfois envers et contre tous, par ce président français qui avait une si grande foi en nous. Une foi qui agit comme un révélateur et un stimulant, et qui perdure au-delà de sa mort. Si l’indépendance ou une place réinventée du Québec dans la confédération ne s’est pas encore concrétisée (il nous aura manqué un De Gaulle québécois…), on constate tout de même le chemin parcouru au cours du dernier demi-siècle. 

La démonstration de l’apport de De Gaulle à notre devenir est magistrale et passionnera tous ceux que l’histoire et l’avenir du Québec intéressent.

Rober Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Septentrion, 2019, 381 pages 

La langue rempaillée

Un vent de fraîcheur soufflerait-il enfin sur un peuple soucieux de la qualité de sa langue parlée ? Notre indélogeable complexe d’infériorité face aux cousins d’outre-mer, les Français, bien sûr, serait-il en voie de prendre du plomb dans l’aile ?

Canarder les préjugés

C’est à voir, mais c’est explicitement le but poursuivi par Anne-Marie Beaudoin-Bégin, linguiste, spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois. Dans un court essai ayant pour titre La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, elle s’emploie à canarder sans pitié les préjugés et le prêt-à-penser, assises de notre manque d’assurance à propos de notre langage et de notre tendance à croire qu’ailleurs, c’est bien mieux.

En bref

Grossièrement résumé, disons que cet essai plutôt irrévérencieux expose avec clarté la différence entre la langue soignée, apprise à l’école, essentielle dans certaines circonstances de la vie, protégée par les normes que sont les grammaires et les dictionnaires. Par ailleurs, en ce qui a trait à la langue parlée, celle qu’on utilise tous les jours dans un contexte informel, c’est une autre paire de manches. À ce sujet, la spécialiste se déchaîne, démontrant de toutes les manières possibles sa légitimité pourvu que le locuteur se fasse comprendre par tous. Elle dénonce la volonté des puristes d’appliquer au registre familier les règles pensées d’abord pour un registre soigné, le plus souvent écrit. Elle déshabille les innombrables illogismes qu’ils véhiculent d’un ton péremptoire. 

Extrait

Le locuteur moyen qui désire maîtriser les règles fait alors l’équation selon laquelle un anglicisme est mauvais. Il est heureux d’avoir enfin trouvé une chose à laquelle se rattacher dans cet ensemble complexe que sont les règles du français soigné. Mais lorsqu’il pousse la recherche un peu plus loin et qu’il constate que surf, web et steak, qui sont manifestement des mots issus de l’anglais, eux, sont acceptés, ou qu’il constate que le mot informel est accepté même s’il vient de l’anglais, mais pas son contraire, formel, ses convictions sont ébranlées. Et lorsqu’il pousse encore plus loin et qu’il découvre, dans le Multidictionnaire de la langue française, que le mot tuxedo est condamné parce que c’est un anglicisme, alors que smoking est recommandé, ou que le mot carré dans le sens de « place » (comme dans carré d’Youville) est aussi condamné comme un anglicisme, et que c’est le mot square qui est recommandé, alors là, il décroche. p. 74

On lit!

Ce court échantillon vous aura peut-être donné le goût, je l’espère, de découvrir ce petit bouquin rafraîchissant, plein d’humour et d’une grande facilité de lecture. Je ne suis pas certaine qu’il fera disparaître notre insécurité linguistique, mais il aura semé un doute salutaire, comme l’est si souvent le doute. Deux autres titres complètent la réflexion de l’auteure, La langue racontée et La langue affranchie, dont je vous reparlerai.

Pour une opinion plus développée et plus critique que la mienne, lire cet article publié dans La revue web sur la valorisation du français en milieu collégial.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, Éditions Somme Toute, 2015, 117 pages

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