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La vie aux aguets

Si les William Boyd ne me laisseront pas tous un souvenir impérissable, aucun ne m’aura déçue jusqu’à maintenant. D’ailleurs, seul le temps peut nous révéler les inoubliables, n’est-ce pas?

vieLa vie aux aguets, donne la parole à deux femmes : Ruth Gilmartin, fin de la vingtaine, professeur d’anglais langue seconde, et sa mère, Sally Gilmartin. Nous sommes en 1976, l’été de la grande sécheresse en Europe. Ruth est séparée et s’occupe de son jeune fils, Jochen, qu’elle adore et avec qui elle mène une vie paisible. Jusqu’à ce jour où sa mère lui remet un manuscrit intitulé L’histoire d’Eva Delectorskaya, sa propre histoire.

Sa lecture révèle à Ruth que sa mère vit sous un faux nom, qu’elle est russe d’origine, qu’elle a été espionne durant la Seconde Guerre mondiale. À mesure que Ruth découvre la vie secrète de Sally, la femme qu’elle avait cru connaître s’enfonce dans le brouillard. Des révélations pour le moins déstabilisantes! En fait, même si Ruth est la narratrice principale et qu’elle s’exprime à la première personne, Eva Delectorskaya alias Eve Dalton alias Sally Gilmartin est le personnage central de ce roman, celle dont le destin demande une résolution, un aboutissement.

Dès le départ, Boyd installe une tension en nous décrivant le comportement bizarre de Sally. Cette tension, il la fait croître tout au long du récit, alimentant subtilement l’impression que la catastrophe est imminente. Quel plan mijote Sally?

Vous le saurez si vous vous laissez tenter par La vie aux aguets.

Par ailleurs, il m’a semblé à quelques reprises que le style fluide et élégant de William Boyd n’avait pas été bien servi par la traductrice. Rien de grave. Un petit grincement par-ci par-là, comme cette étonnante traduction de Quebec City par «Québec ville»…

Une très agréable lecture qui nous révèle un épisode réel et peu connu de l’espionnage britannique aux États-Unis, et dont l’objectif était de convaincre, par tous les moyens, l’Amérique d’entrer en guerre auprès des Alliés.

William Boyd, La vie aux aguets, Seuil, 2007 pour la traduction française, 333 pages

 

Maturité et vieillesse. L’enfant perdue. Tels sont les sous-titres du tome IV de cette série qui a gagné la faveur d’une multitude de lecteurs.

Ce dernier opus boucle des boucles. Elena revient vivre dans le quartier qu’elle tentait depuis toujours de fuir. Si elle avait réussi à s’en sortir durant quelque vingt ans, le quartier, lui, n’est jamais sorti d’elle. Ni les lieux de l’enfance, ni les figures qui le peuplaient, ni Lila, l’amie dont on se demande en fin de compte si elle n’a pas toujours détesté Léna, si elle n’est pas sa plus fidèle ennemie.

amieDans ce dernier tome, le fond de scène sociale, politique et historique est moins présent. Dommage! C’est ce qui m’avait tant plu du troisième tome. Les enfants grandissent, deviennent adolescents, adultes, trépignent, font les mêmes bêtises que leurs parents impuissants. Le quartier continue de se délabrer et les caïds tombent sous les balles, comme il se doit. Quant à Elena, elle ne cesse d’être bringuebalée par les autres, par son manque de confiance en elle-même, par son incommensurable besoin d’approbation. Lila demeure pour elle le mystère le plus complet, du moins jusqu’à la fin qui nous réserve une belle surprise et semble enfin jeter une lumière sur l’énigmatique amie.

Je retiens de ces 2118 pages (!) l’escapade dans une Italie pauvre et violente, férocement politisée, divisée entre de multiples factions de gauche comme de droite, un pays au pouvoir corrompu, une Naples gangrenée par la camorra. Et puis Lila et Lena sont deux figures que je crois inoubliables. Des personnalités complexes, intrigantes ou agaçantes comme peuvent l’être les gens dans le réel. Sinon, je reste avec un malaise, une impression d’avoir par moments tourné en rond, d’avoir subi les incessants revirements de la relation de Lila et de Lena, un peu comme une recette trop souvent cuisinée. N’empêche, je n’aurais jamais pu lâcher l’histoire sans en voir la fin. L’amie prodigieuse fut pour moi une lecture addictive malgré sa longueur et sa lenteur.

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse IV. L’enfant perdue, Gallimard, 2018 pour la traduction française, 550 pages

 

Je ne sais plus qui m’a dit que le troisième tome de L’amie prodigieuse était meilleur que le deuxième qui m’avait laissé sur mon appétit. Et bien, cette personne avait raison. Enfin, le récit sort du cercle entêtant de l’amitié sado-masochiste de Lila et d’Elena. Pas tant qu’il en sorte, en fait, mais l’espace qui sépare les deux jeunes femmes crée l’occasion de les mettre en scène dans d’autres décors, de varier le tableau qu’on observe derrière elles. Et quel tableau!

fuitSur fond de turbulence étudiante (mai 68), l’Italie s’enflamme. Les nombreuses factions socialistes, communistes, progressistes ou fascisantes se déchirent. Une lutte à laquelle se joint Lila, à sa façon, toujours singulière, et qu’Elena se refuse à suivre.

Les villes détruites par le feu, les morts dans les rues, la fureur et l’ignominie des conflits non seulement contre l’ennemi de classe, mais aussi au sein du même front, entre les groupes révolutionnaires de différentes régions et de différentes tendances, tous au nom du prolétariat et de sa dictature! Peut-être même jusqu’à la guerre nucléaire.

Je fermais les yeux, terrorisée. Mes filles, leur futur.

Tandis que Lila arrive à sortir de sa létale usine de charcuterie pour enfin connaître une embellie, Elena vit des hauts et des bas, sur le plan sentimental comme professionnel. Elle qui ne voulait pas d’enfant trop vite se retrouve avec deux petites qu’elle aime, bien sûr, mais qui la confrontent à un rôle en contradiction avec son cheminement intellectuel. Si la société est bouleversée par des crises politiques et culturelles majeures, Elena l’est tout autant. Ses assises, fragiles depuis toujours, sont mises à rude épreuve. Pour elle, le but ultime reste toujours de s’extirper, sans succès, du quartier qu’elle a pourtant quitté, mais qui sans cesse la rappelle à lui.

Pour l’une comme pour l’autre, des amitiés se font et se défont, certains des noms de leur enfance se sont évanouis, d’autres surviennent quand on ne les attendait plus, pour le meilleur et pour le pire.

Oui, j’ai bien aimé ce troisième tome. Poursuivons.

Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste. L’amie prodigieuse III, Gallimard, 2017, 517 pages

 

D’entrée de jeu, je vous dirai que j’ai moins apprécié ce tome 2 de l’œuvre presque mythique d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Ce qui n’empêche que je l’ai lu à grande vitesse, accrochée au destin des deux amies, fébrile, dans l’expectative et la crainte d’un drame qui ne pourrait que frapper, éminemment.

amie prodgMais voilà, j’ai eu l’impression que le récit s’enlise dans une formule qui s’étire à l’infinie. Les deux amies ne peuvent se passer l’une de l’autre, puis s’éloignent, blessées, pour se revenir et recommencer cette valse hésitation entre haine et amour. « […] elle et moi, cellule formée, déformée et reformée » comme l’exprime elle-même Elena. Éloignée de Lila, Elena reprend confiance en elle-même avant de s’effondrer à nouveau devant l’évidence de son infériorité à l’aune de sa prodigieuse amie.

J’en étais aux deux-tiers du livre lorsque je me suis dit qu’il faudrait bien qu’il se passe quelque chose de définitif, qui allait imprimer au récit une trajectoire nouvelle. Et j’ai cru que ça y était. Mais non, pas vraiment. Le cycle s’est plus ou moins reproduit et m’a menée jusqu’au dernier mot du livre, dernier mot à la fois plein de promesses qui seront sans doute déçues.

Je n’en dévoile pas plus sur le contenu pour ne pas décevoir ceux et celles qui en seraient encore au premier tome.

Malgré ces réserves, je sais bien que je voudrai lire la suite dès que je pourrai mettre la main dessus. En attendant, je vais retourner à John le Carré ou à Willian Boyd. Ça va me faire du bien.

Elena Ferrante, Le nouveau nom. L’amie prodigieuse II, Gallimard, Coll. Folio, 2012 (2016 pour la traduction française) 622 pages

J’ai craqué, comme tout le monde, à l’évocation de l’enfance et de l’adolescence d’Elena et de Lila, les deux amies au cœur battant dans la Naples pauvre et poussiéreuse du début des années 50.

amiePas de grands effets littéraires dans cette prose claire et limpide, mais des émotions à fleur de peau, des attirances et des répulsions, de l’amitié farouche.

Lila est rebelle, féroce, méchante. Elena est douce, obéissante et aimable. Elles fréquentent la même école et, contre toute attente, elles deviennent des inséparables. Il y a bien des moments ou l’une ou l’autre s’éloigne, reprend son souffle, se cherche elle-même, mais toujours elles se retrouvent.

C’est Elena qui raconte. Qui s’étonne, s’émerveille, s’interroge à propos de son insaisissable, mais prodigieuse amie, si courageuse, si intelligente! C’est par le regard d’Elena qu’on visite Naples, sa pauvreté, sa violence.

L’auteur sait rendre avec une grande justesse le comportement instinctif des enfants et des jeunes adolescents qui ne savent pas grand-chose du monde complexe dans lequel la vie les a parachutés. Mais petit à petit, leur monde s’élargit, ils découvrent la vie, le passé, qui éclaire le présent. Et on apprend avec Elena les secrets de sa ville, ces choses passées ou présentes dont personne ne veut parler, les accointances des uns et des autres avec le fascisme de Mussolini, ou avec la pègre, la Camorra.

J’aime, sous la plume de Ferrante, la complexité des personnages, leurs infinies contradictions, leur interdépendance. C’est aussi une formidable histoire de quête de l’identité et de désir de s’élever au-dessus de la misère.

Je fais vite, car j’ai trop hâte de commenter le tome 2!

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Gallimard, Coll. Folio, 2014 (trad. française), 429 pages

 

Sable mouvant

J’étais une fan finie de Wallender. J’ai aussi adoré les livres dont le célèbre inspecteur n’était pas le héros. Les reportages et commentaires qui ont marqué la mort de Henning Mnakell ont fait de moi une grande admiratrice de l’homme. La lecture du très touchant Sable mouvant a encore accru tout le bien que je pense de lui.

mankell« Je me suis promené dans ma propre histoire », écrit Mankell à propos de ce récit sous-titré Fragments de ma vie et entrepris après qu’il eut reçu un diagnostic de cancer du poumon avec métastases à la nuque. Dans de courts chapitres, Mankell revisite des moments clés de sa vie, ceux qui lui ont laissé des souvenirs indélébiles, qui ont marqué son imaginaire ou qui ont imprimé à son parcours une trajectoire inattendue. À la faveur de ces remémorations, on découvre le grand humaniste qui se cache derrière l’auteur à succès. Qui ne s’y cache pas tant que ça en fait, car chaque roman de Mankell est l’occasion pour lui de mettre en scène ses préoccupations, celles de l’héritage que les humains laisseront à ceux qui viendront après – déchets nucléaires enfouis, pollution de la mer, réchauffement climatique —, de la survivance de l’esclavage, des inégalités sociales, des injustices de toute nature.

Il aborde les grandes questions existentielles, telles que celle du temps, de la mort, de la continuité et de la transmission.

C’est là une des injustices les plus flagrantes du monde dans lequel nous vivons, que certains aient le temps de réfléchir alors que d’autres n’en ont pas le loisir. Chercher le sens de la vie, cela devrait être inscrit dans les droits fondamentaux de l’homme.

Le ton, tout comme le style, est sobre, grave, sans jamais tomber dans l’amertume ou le désespoir. Les innombrables questions qu’il formule et auxquelles il ne trouve pas de réponse nous révèlent un être d’une grande sensibilité, conscient, lucide. Sable mouvant n’est pas un traité philosophique ni scientifique, mais la réflexion tout à fait accessible d’un homme dont la mort probable vient de se dresser devant lui, forçant l’arrêt, le bilan, mais le bilan d’un vivant qui n’a pas dit son dernier mot.

Malgré l’espoir qu’il a voulu mettre dans la réussite des traitements, Mankell n’a survécu que deux ans et demi à l’annonce de son cancer. Il est mort le 5 octobre 2015 à l’âge de 67 ans, laissant derrière lui une œuvre considérable, soit plus ou moins 28 romans, dont 12 mettent en scène l’inspecteur Wallender, 7 œuvres jeunesse, 26 pièces de théâtre. Et tout un monde imaginaire qui lui survivra longtemps.

Henning Mankell, Sable mouvant, Éditions du Seuil, Collection Points, 2015, 374 pages

Comme dans un western

J’alimente depuis quelques années une liste d’auteurs et de titres : suggestions d’amis, articles de journaux, émissions littéraires. Une liste qui s’allonge inexorablement. J’en ai fait le décompte : 113 écrivains et je ne sais combien de titres ! Lorsqu’il m’arrive d’acheter ou d’emprunter un de ces livres, j’ai très souvent oublié l’origine de la recommandation, l’auteur m’est parfois totalement inconnu et j’ignore tout du propos du livre. C’est bien ce qui s’est passé lorsque j’ai emprunté La dent du serpent de Craig Johnson à la BANQ*. C’est un peu comme prendre au hasard un bouquin sur une étagère de librairie, comme un blind date. Une bien belle rencontre.

téléchargementL’action (c’est le mot juste) se passe au Wyoming et au Dakota du Sud, dans le Midwest américain. Dans un Far West tout à fait contemporain. Un garçon d’une quinzaine d’années se cache dans le cabanon d’une vieille dame pour qui il fait de menus travaux en échange de nourriture. Comme les travaux sont toujours réalisés en son absence, celle-ci se croit sous la protection d’un ange gardien. Mis au parfum, Walt Longmire, shérif du comté d’Absaroka, débusque le faux ange qui se révèle être un étrange adolescent qui a été chassé de la secte dont il faisait partie. Il apprendra aussi que la mère a signalé la disparition de son fils dans un comté voisin pour ensuite se volatiliser. En cherchant à la retrouver, Longmire mettra les pieds dans un véritable nid de vipères dont le mode de vie sectaire ne sert qu’à camoufler les activités criminelles.

À la fois sensible et téméraire, l’attachant shérif est entouré d’originaux et détraqués, que ce soit Victoria Moretti, sa jeune, jolie et féroce adjointe, Double Tough, dur à cuire comme le laisse supposer son surnom, Orrin Porter Rockwell, une tête fêlée convaincue d’être un personnage historique de deux cents ans et un Indien connu sous le nom de la Nation cheyenne, pour n’en citer que quelques-uns. Longmire, en bon descendant de cowboy, ne fera pas les choses à moitié. Il va y avoir de la casse. Il se sert plus volontiers de ses poings que de son arme. Et des armes, il y en a beaucoup. Par moment on croit entendre en sourdine le thème musical d’Il était une fois dans l’Ouest.

Craig Johnson ne se perd pas en explications dans les transitions entre les scènes et il oblige le lecteur à être alerte. Je me suis égarée à l’occasion, je ne suis pas certaine d’avoir clairement compris l’arnaque en question, mais j’ai beaucoup aimé ce roman pour ses relents de western, pour les panoramas dépaysants de cette région des États-Unis que je n’ai jamais visitée, pour le caractère pittoresque et attachant des personnages, pour le style original de l’auteur. Un captivant polar.

Craig Johnson, La dent du serpent, Gallmeister, 2013, 278 pages

*Bibliothèque et Archives nationale du Québec

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