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La lecture récente de La servante écarlate de Margaret Atwood m’a donné le goût de relire 1984 de Georges Orwell. Or, alors que je jouais la gardienne de minous et que j’avais épuisé mes provisions de lecture, je découvre 1984 sur les rayons de la bibliothèque de ma fille. Belle coïncidence! Je suis donc passée d’une angoisse à l’autre, d’une dystopie à l’autre. Chacune demeurant terriblement d’actualité malgré que ces deux livres nous viennent du siècle dernier.

1984Orwell a imaginé un monde divisé en trois grandes puissances : l’Oceania née de l’absorption de l’Empire britannique par les États-Unis, l’Eurasia constituée de l’Europe continentale avalée par la Russie, et l’Estasia, un amalgame de pays asiatiques sous la domination de la Chine. Entre ces trois puissances, la pauvre Afrique qui sert de zone tampon. Ces pays guerroient sans discontinuer, moins dans le but de se conquérir mutuellement que de faire rouler l’économie et d’écouler la surabondance de la production pendant que la population manque de tout. Le Parti règne en absolu sur Oceania, sous le regard implacable de Big Brother. Dans ce monde, on oeuvre activement à l’appauvrissement de la langue (la novlangue), au contrôle de la pensée (la double pensée), à la culture de la peur (la Police de la pensée), que dis-je, de la terreur.

Winston Smith, travaille au ministère de la Vérité dont la mission consiste à mettre à jour, en continu, les journaux et les documents pour qu’ils correspondent en tous points à la vérité du moment. Le passé n’existe pas ou du moins ne peut-il être différent des déclarations du Parti. Cette réécriture de l’Histoire vise entre autres à tuer toute critique sur les difficiles conditions de vie, étant donné que la doctrine affirme qu’elles n’ont jamais été meilleures. Or Winston ne peut s’empêcher de douter, de réfléchir, de remettre en question le discours officiel, crime parmi les crimes. Il ne peut faire taire « la protestation silencieuse [qu’il] ressentait dans la moelle de ses os, […] le sentiment instinctif que les conditions dans lesquelles [il] vivait étaient intolérables et, qu’à une époque quelconque, elles devaient avoir été différentes. » C’est le problème avec ceux qui sont nés avant la Révolution, comme Winston, ils ont des souvenirs…

1984, c’est la description du totalitarisme absolu, d’une machine à broyer les humains, d’un formidable lavage de cerveau qui table sur la mort de l’individualité, de la langue, de la vérité. Ce livre qui n’a pas pris une ride depuis sa sortie, en 1949, incite encore à la vigilance soixante-dix ans plus tard, vigilance notamment au fait que la liberté est d’abord intérieure, qu’elle réside dans la capacité à réfléchir par soi-même, capacité proportionnelle à la maîtrise des bases même de la réflexion, la langue.

George Orwell, 1984, Gallimard, Coll. Folio, 408 pages

 

Je vous avais déjà parlé avec beaucoup d’enthousiasme d’Olivier Truc et de ses enquêtes de la police des rennes. La Montagne rouge, paru en 2016, conclut une trilogie démarrée avec Le dernier Lapon suivi du Détroit du Loup. Cette fois-ci, la patrouille P9, composée de Klemet et de Nina, quadrille le sud de la Laponie, ou Sapmi dans le langage des Sami (Lapons), à la frontière de leur territoire ancestral et des terres des fermiers et forestiers. Les tensions sont très fortes entre les descendants des Premières nations et ceux qu’ils appellent les Suédois. L’élevage du renne et l’exploitation forestière semblent incompatibles. Les tensions sont d’autant plus vives que s’achève un procès à la Cour suprême de Suède, procès dont le but est d’établir une fois pour toutes les droits des uns et des autres. La question de fond consiste à déterminer si les Sami occupaient le territoire avant les Européens, ou s’ils sont des envahisseurs arrivés du Nord après l’établissement des Européens. Aidé de la patrouille P9 et de deux scientifiques dont les intentions ne sont pas tout à fait claires, Petrus, le chef des Sami, tente de trouver des preuves de cette présence ancestrale. Le temps presse, car le procès tire à sa fin et le juge n’acceptera aucun report.

UnknownLa révélation du traitement affligeant réservé au Sami au cours des siècles par les Suédois nous renvoie sans cesse à nos propres démons, aux actions honteuses posées par le Canada envers les occupants initiaux du territoire. Dans le cas des Sami, on parle de rabaissement à un sous-ordre d’humains sur la base de caractéristiques physiques dûment mesurées et consignées, on parle aussi de stérilisation forcée, de dépossession, de tromperie. On découvre de plus le commerce des squelettes et des crânes qui a fasciné les savants et explorateurs des siècles passés et la profanation des sépultures qui en a résulté. Il faut dire que l’histoire commence par la découverte d’un squelette ancien qui pourrait bien appuyer la cause des Sami en Cour suprême, mais dont il manque le crâne.

Klemet se frottait surtout à un visage de la Laponie nouveau pour lui. En Laponie norvégienne, la présence ancestrale et première des Sami n’était contestée par personne. Les conflits étaient d’une tout autre nature. Des conflits pour le droit à utiliser la terre aussi, face aux compagnies minières ou pétrolières. Ici, il en allait de leur droit même à l’existence. On les voyait comme des immigrés, illégitimes sur ces territoires, et cette histoire de crâne ne lui disait rien de bon.

La Montagne rouge a moins soutenu mon attention que les deux premiers tomes de la trilogie dont j’avais tant apprécié l’effet de dépaysement. L’action était un peu trop lente à mon goût. Restait le plaisir de retrouver des personnages auxquels je m’étais attachée. Restait surtout la leçon d’histoire, la terrible leçon d’histoire.

Les quelques pages de remerciement, à la fin du livre, impressionnent par l’étendue des recherches menées par l’auteur pour écrire sa trilogie. Olivier Truc sait de quoi il parle.

Olivier Truc, La Montagne rouge, Éditions Métailié, Paris, 2016, 461 pages

SaveSave

Comment vous parler du livre de R.J. Ellory, que je viens tout juste de terminer, un peu sonnée : Les anonymes. Aussi sonnée que l’enquêteur Robert Miller du Commissariat n° 2 de la Police de Washington. Car, bien qu’on lise une fiction, on sait que le fond est véridique. Et il est terrifiant!

UnknownL’enquêteur Miller est dépêché sur les lieux d’un crime, celui d’une femme, morte par strangulation et sauvagement battue. Le pire, c’est qu’elle n’est pas la première, mais bien la quatrième, que le patron du commissariat subit la pression du maire, lequel veut élucider ces meurtres en série avant les prochaines élections. C’est donc Miller qui est en charge de l’enquête même s’il n’est pas tout à fait remis d’une affaire dans laquelle il a failli perdre sa réputation et qui a laissé des doutes ici et là, parmi ses collègues. L’investigation se révélera vite un cauchemar pour Miller, chacune des pistes menant à une impasse. Après vérification, aucune des victimes ne semble être celle qu’on croyait. Dès qu’on creuse un peu, on perd leur trace dans des culs-de-sac à rendre fous l’enquêteur et ses collègues. Par ailleurs, John Cobey, éminent professeur d’université et principal suspect, instruira Miller des crimes innombrables et répugnants commis par la CIA, notamment au Nicaragua, au moment où les États-Unis, craignant une montée du communisme en Amérique du Sud, ont financé la guérilla des Contras contre les Sandinistes avec les milliards de la drogue qu’ils faisaient entrer en Amérique. Ces événements sont véridiques et maintenant connus de tous. La fiction commence là où Cobey lui explique que ce conflit continue de faire des morts. Miller ne s’était jamais vraiment intéressé aux affaires extérieures, en ayant bien assez des cadavres qu’il avait sur les bras. Aussi est-il estomaqué, révulsé, par ce qu’il apprend du fonctionnement de la CIA, de cet État dans l’État qui semble avoir beaucoup plus de pouvoir que le Congrès, le Président, les grandes institutions américaines. L’effet est le même sur le lecteur peu familier avec les méthodes et la culture des services secrets. Quoiqu’on en sache déjà, on ne peut que frissonner en pensant à la manière dont sont défendus les « intérêts supérieurs » de la nation, au cynisme avec lequel sont justifiés les crimes qui servent à sécuriser la domination des pays et à nourrir des rapaces qui tirent les ficelles.

On parle bien de la même chose. De la guerre au Nicaragua. Une guerre illégitime, financée par le trafic d’armes et la drogue. On parle de 40 tonnes de cocaïne arrivant chaque mois sur le territoire américain dans des avions pilotés par la CIA… On parle d’agents opérationnels de la CIA… Des gens qui, par leur travail, ont soulevé un coin du voile sur ce qui se tramait réellement là-bas et ont commencé à comprendre que la cocaïne, les armes et tout le reste rapportaient beaucoup trop d’argent pour que les choses s’arrêtent une fois la guerre imaginaire terminée…

Malgré le très lourd contexte qui sert de toile de fond à ce roman, on y reste rivés comme des mouches qui auraient mis par inadvertance une patte dans la Creasy Glu. Cela tient à la maîtrise consommée, par Ellory, des codes du genre et de l’efficacité de son écriture. On le suit dans les méandres de la pensée de son héros, on souffre presque autant que lui, mais on souffre du même mal que lui, l’impossibilité de lâcher prise avant la fin.

C’est toujours comme ça, avec les grands maîtres.

R. J. Ellory, Les anonymes, Éditions Sonatine, Coll. Livre de poche, 2008, 731 pages

Terrifiant!

L’adaptation cinématographique de La servante écarlate a ramené dans l’actualité ce livre de Margaret Atwood publié en 1985 et m’a donné le goût de le lire, moi qui ai toujours été éblouie par la plume de cet auteur. Et voilà qu’à court de lecture, je tombe dessus dans la bibliothèque de ma fille où je suis recluse pour travailler à mon prochain roman et, par la même occasion, garder ses deux chats.

UnknownTerrifiant vous dis-je ! Atwood nous offre une vision de l’avenir à faire dresser les cheveux sur la tête et qui renvoie pourtant des échos singuliers de l’ère qui est la nôtre. D’ailleurs, l’auteure situe les événements rapportés par la narratrice vers la fin du 20e siècle, aux États-Unis, plus précisément dans le Maine. Les guerres civiles sur fond de religion déchirent l’Amérique depuis qu’un groupe a pulvérisé le Congrès américain et pris le pouvoir. Prenant supposément appui sur la Bible, la dictature féroce qui règne sur ce qu’on appelle Gilead tente d’éradiquer les vices de l’Ancien Monde, mais aussi de faire face une situation dramatique d’infertilité des femmes (dans cette logique vicieuse, le problème ne peut venir que d’elles !), de mortalité et de malformation des bébés, conséquence d’accidents nucléaires et d’une très grave pollution. Pour ce faire, une division draconienne des rôles est imposée aux femmes, entre autres, les Marthas (celles qui se chargent des tâches ménagères), les Épouses, les Servantes. Ces dernières, entièrement vêtues de rouge, n’ont pour seule fonction que de procréer à la place des épouses infertiles. Ces esclaves (il n’y a pas d’autres mots pour traduire leur réalité) ont trois chances de réussite, après quoi, c’est l’expulsion vers les colonies pour s’occuper de trier des déchets toxiques ou nucléaires. Dans ce monde « utopique », les Servantes n’ont plus le droit de lire, d’écrire ou de parler entre elles. Elles perdent leur prénom au profit d’un autre qui réfère à leur rattachement à une maison et qui peut donc être repris par celles qui vont leur succéder en cas de suicide ou de disgrâce.

Dans cet univers irréel, le temps des Servantes se traîne entre les nombreuses heures d’oisiveté où elles sont confinées à leur chambre, les quelques courses occasionnelles en dehors de la maison qui les héberge, l’assistance à des pendaisons ou à un rare accouchement. Malgré tout ce qui est mis en place pour éradiquer la personnalité de ces femmes, Defred lutte intérieurement pour ne pas perdre tous ses repères, pour ne pas oublier son passé, sa mère, son mari, sa fille, dont elle a été coupée pour devenir procréatrice. Elle combat le découragement qui lui susurre de baisser les bras, d’accepter la mission qui est la sienne, le goût du suicide. C’est à travers son témoignage bouleversant que nous est dépeint l’enfer créé par les hommes qu’on appelle Commandants, gardé par une police intraitable et omniprésente (les Yeux) et défendu par une armée tout aussi redoutable (les Anges). Mais petit à petit, on sent se dessiner les failles, la résistance sourde et secrète d’un réseau, la nostalgie des choses du monde ancien, le besoin de tendresse et d’amour.

Je n’en dirai pas plus puisque de toute façon aucun résumé ne saurait rendre avec justesse l’atmosphère de ce roman magistral, son émotion intense, sa beauté formelle. Je ne peux que vous inciter à le lire.

 

Margaret Atwood, La Servante écarlate, Robert Laffont, 1987 (pour la version française), 511 pages

Creuser comme une taupe

C’est ce que fait avec une infinie patience et une grande intelligence George Smiley, ancien cadre des services secrets britanniques, mis à la retraite dans la foulée de la crise qui a secoué ce service du Foreing Office et communément appelé le Cirque. Plus qu’une crise, un effondrement. Bien des têtes sont alors tombées avec la sienne. Cette crise fut la résultante du travail de sape d’une taupe. Dans le jargon du métier, un membre de l’équipe qui, en fait, bosse pour l’ennemi. En l’occurrence les Russes que les services secrets espionnaient intensément durant la guerre froide. Il faut savoir que ce livre a été publié en 1974, bien avant la chute du mur de Berlin et de l’éboulis que celle-ci a provoqué sur le plan des alliances des pays de l’Est.

taupeL’intrigue concoctée par John le Carré dans ce premier tome de La trilogie de Karla est d’une complexité certaine. L’auteur ne nous donne pas tout cuit dans le bec et fait appel à notre intelligence. À notre patience aussi. Elle prend la forme d’une longue enquête menée par Smiley qui accumule les noms et les faits. On cherche avec lui les failles qui permettront de coincer la sacrée taupe qui bousille les missions de l’équipe. Taupe dont, bien sûr, on ne devinera pas l’identité avant Smiley lui-même. J’ai dévoré ce roman en trois jours, autant en raison de l’intérêt du récit par peur de perdre le fil si je laissais passer trop de temps entre les périodes de lecture. Par moment, on se dit qu’on va se perdre dans les dédales des histoires et des personnages. J’ai d’ailleurs pris soin de noter les principaux noms et leurs fonctions sur une feuille qui me suivait dans ma lecture. D’autant plus que certains reviendront probablement dans les autres tomes de la trilogie que je compte lire rapidement.

Comme d’habitude, le Carré éblouit. Chacun de ses personnages est bien campé, nuancé, crédible. Smiley est particulièrement attachant. Et toujours ces multiples identités qu’ils transportent avec eux, comme une métaphore de leur personnalité complexe impossible à réduire à quelques traits de caractère simplistes. L’auteur nous initie également à ce monde underground, glauque, ces guerres secrètes et parfois meurtrières que se font les pays sous prétexte de sécurité et dont l’argent et le pouvoir sont comme toujours le carburant.

Jim Prideaux arriva un vendredi sous la pluie battante. La pluie déferlait comme la fumée d’une canonnade sur les combes brunes des Quantocks (des collines anglaises), puis balayait les terrains de cricket déserts pour fouetter le grès des vieilles façades. Il arriva juste après le déjeuner, au volant d’une vieille Alvis rouge, avec en remorque une caravane d’occasion qui jadis avait été bleue. Les débuts d’après-midi au collège Thursgood sont une période tranquille, une courte trêve interrompant le combat incessant qu’est chaque jour de classe. On envoie les élèves faire la sieste dans leurs dortoirs, les professeurs prennent le café dans la salle commune en lisant les journaux ou en corrigeant les devoirs. Thursgood lit un roman à sa mère. De tout l’établissement, donc seul le petit Bill Roach assista en fait à l’arrivée de Jim, vit la vapeur qui jaillissait du capot de l’Alvis tandis qu’il dévalait en hoquetant l’allée du gravier, les essuie-glaces fonctionnant à toute vitesse et la caravane frémissant à sa poursuite en franchissant les flaques.

La taupe a donné lieu à deux adaptations cinématographiques (Wikipedia).

John le Carré, La taupe, premier tome de La trilogie de Karla, Éditions du Seuil, 1974, 380 pages

La maison Russie

Je sors de chacun des romans de John le Carré abasourdie par le talent de cet homme. Tout y est maîtrisé : le style, les personnages, l’intrigue, la construction du récit.

Celui-ci nous entraîne une fois de plus dans les obscurs souterrains des services secrets britanniques et américains.

imagesLors d’un salon du livre, à Moscou, une très belle Russe, Katia, confie à un éditeur, Niki Landau, des cahiers manuscrits qu’elle lui demande de remettre en mains propres à son voisin de kiosque, monsieur Blair, malheureusement absent. À l’occasion d’un de ses voyages en Russie, Bartholomew Scott Blair, Barley pour les intimes, avait fait la connaissance d’un étrange personnage, Goethe, un savant un peu fou, physicien travaillant au développement de l’arsenal atomique du pays. Au terme d’une soirée très arrosée, Goethe, séduit par le discours humaniste de l’éditeur, avait supplié celui-ci de publier un livre en cours d’écriture et qu’il lui remettrait à son prochain passage en Russie. Sans en dévoiler le contenu, Goethe avait fait comprendre à Barley qu’il faisait appel à son courage et son humanisme. Ce dernier avait réussi de peine et de misère à se défaire de cet illuminé. C’est ce document que Landau rapporte en Angleterre. Incapable de trouver Barley Blair, paniqué par ce qu’il saisit du contenu, Landau s’empresse de remettre cette patate chaude au Renseignement britannique. Une bombe! Les cahiers du savant font la démonstration de la faiblesse des Soviétiques en matière d’armes nucléaires et de leur incapacité à soutenir un conflit. Est-ce réel? Goethe est-il véritablement un savant repentant ou un agent à la solde du pays? Veut-il vraiment dénoncer les mensonges du régime ou le régime essaie-t-il de tromper l’Occident sur les capacités nucléaires de l’URSS?

Tout le reste du roman est une tentative pour répondre à cette question. Transformé tant bien que mal en espion, Barley, cet insoumis, est renvoyé en Russie avec une mission : authentifier la sincérité de la source. Pour l’atteindre, il devra passer par Katia. Dont il tombera amoureux, ce qui rendra encore plus hasardeuse la confiance que ses patrons et leurs homologues américains ont placée en lui. Amoureux, mais pas à la manière cavalière d’un James Bond. D’un sentiment altruiste qui lui fera mettre la sécurité de Katia et de ses enfants au-dessus de tout.

Ce qui est fascinant dans ce roman, c’est l’habileté de le Carré à nous faire ressentir l’angoisse de ne plus savoir où se trouve la vérité. Tout n’est que mensonges, fausses identités, stratégies tordues. Si bien que la plupart des protagonistes en perdent leurs repères et font des erreurs de jugement. À l’exception de Ned, un des « patrons » de Barley, tous sont aveugles aux indices permettant de comprendre que la mission de Barley est en train de déraper. Lorsqu’ils ouvriront les yeux, il sera trop tard et quelqu’un devra payer.

La maison Russie est une passionnante histoire d’espionnage, sans coup de feu, sans hémoglobine, entièrement construite sur la psychologie des personnages et sur les rouages infernaux des services secrets. Du grand art.

John le Carré, La maison Russie, Robert Laffont, 1989, 382 pages

 

Comme neige au soleil

C’est le titre de l’excellent roman qui m’a rendu la vie plus douce sur le vol de retour d’Europe. Pendant que l’avion filait dans le froid polaire de haute altitude, mon esprit voguait dans le récit de William Boyd, hors du temps et de l’espace. Comme on doit limiter le poids des bagages, le choix d’une valeur sûre en matière de lecture s’imposait. Et je n’ai pas été déçue. J’ai même dû me faire violence pour ne pas le dévorer durant le séjour à Paris.

UnknownL’histoire commence à l’orée de la Première Guerre mondiale, en Afrique Orientale que se partageaient les Britanniques, les Allemands et les Portugais. Anglais et Allemands qui vivaient en bonne entente deviennent du jour au lendemain de farouches ennemis. Premier geste de guerre, Temple Smith, un Américain installé du côté britannique, se fait expulser de sa ferme par son voisin allemand. En même temps, en Angleterre, on suit le spleen d’un jeune fils de souche aisée, Félix Cobb, qui a en horreur sa famille de militaire, à l’exception de son grand frère adoré, Gabriel, lequel vient de se marier au moment où il est appelé sous les drapeaux. Au fil du récit, ces deux mondes, celui de l’Europe et celui de l’Afrique, finiront par se rejoindre dans un dénouement qui laisse bien des portes ouvertes.

À travers les différents personnages mis en scène par l’auteur, on assiste à la tragédie de l’homme en guerre. Les morts s’additionnent plus vite qu’on peut les compter, les biens sont détruits, les corps se brisent, les amitiés sombrent, l’amour vacille. Et comme si ce n’était pas suffisant, la grippe espagnole parachève la dévastation qui s’est abattue sur l’humanité.

Si le récit est passionnant, c’est que les personnages sont particulièrement vivants. Tout en demi-teintes, en nuances, en ambivalence, comme dans la vraie vie. Au cœur du roman, Félix avance tâtons, ouvre les mauvaises portes, recule, repart, gauchement, courageusement. Imparfait et attachant jeune homme.

Récit passionnant, personnages attachants et comme toujours, une plume éblouissante. Je vous en donne pour preuve la description que Félix fait de son père :

Le major Cobb était un petit homme qui avait été autrefois puissamment bâti : il lui en restait encore quelques traces mais, depuis qu’il avait quitté l’armée, il avait dangereusement grossi. Ce soir, pensa Félix, il ressemblait à un gros cube blanc et noir en fureur. Il portait — sans que l’on sût pourquoi — des knickerbockers noirs, des bas de soie blancs, des chaussures à boucle, une queue-de-pie, un faux plastron à col cassé et un nœud papillon blanc. Un rang de médailles tintinnabulantes lui barrait la poitrine du côté gauche. On aurait dit un ambassadeur auprès de la Cour de St-James sur le point d’aller présenter ses lettres de créance. Il était presque complètement chauve mais, à l’encontre de la mode actuelle, il avait conservé ses luxuriants favoris. Le visage bouffi et le teint cireux — couleur de vieilles touches de piano —, on l’aurait cru à peine remis d’une maladie ou sur le point d’en attraper une. Il avait de grandes poches sous les yeux et d’épaisses caroncules en guise de paupières : les plis de chair affaissés ne lui laissaient que de minces fentes pour y voir. Un monsieur parfaitement déplaisant d’apparence, se dit Félix qui pria que sa propre vieillesse ne l’affecte point de la sorte.

Du grand Boyd. Je vous suggère fortement de visionner cette courte vidéo dans laquelle Bernard Pivot s’entretient, en 1985, avec le jeune William Boyd et qui fait un éloge dithyrambique de son livre, son deuxième en carrière. C’est du bonbon.

William Boyd, Comme neige au soleil, Balland, 1985, 437 pages

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