L’île sous la mer

Je ne crois pas avoir eu, à ce jour, l’occasion de lire un roman portant sur le drame terrible que fut l’esclavage des Noirs. C’est la plume d’Isabel Allende qui m’a guidée dans cette approche d’une tragédie sans nom dont la cicatrice est encore si sensible aux États-Unis.

merLîle sous la mer, titre poétique et évocateur, réfère à l’au-delà pour les esclaves noirs. L’action commence en 1770. Zarité est vendue à l’âge de neuf ans à un propriétaire terrien d’origine française, Toulouse Valmorain, exploitant d’une vaste plantation de canne à sucre. S’il prétend rejeter la cruauté envers les esclaves, il n’en garde pas moins à son service un gérant sanguinaire qui les traite comme du bétail remplaçable à l’envie. C’est la loi du fouet, des amputations, de la torture et des pendaisons publiques.

Cependant, Isabel Allende ne place pas sa caméra au cœur de la plantation, mais davantage dans la résidence du propriétaire. De ce fait, c’est toujours un peu de loin et de biais qu’on assiste à ces horreurs autrement intenables. Même lorsque c’est Zarité qui subit les brutalités du maître, viols et autres sévices, c’est en différé qu’on l’apprend. L’auteur montre tout, mais avec une sorte de pudeur qui lui permet d’éviter les pièges du sensationnalisme et du voyeurisme sadique tout en faisant grande œuvre d’éducation.

On suit le parcours sinueux et accidenté de Zarité, ses amours, ses deuils, ses faits d’armes et ses défaites. L’action s’étend sur 40 ans, de Saint-Domingue à La Nouvelle-Orléans où Valmorain s’établit après avoir échappé à la révolte des Noirs de son île. On y sent monter en douce le mouvement abolitionniste qui donnera lieu à la meurtrière guerre civile américaine.

Zarité, femme fière, forte et courageuse, est une héroïne centrale de ce roman. Cependant, les esclaves et leur soif de liberté en sont sans contredit le personnage principal.

Sans être à mon sens un grand roman sur le plan strictement littéraire, L’île sous la mer reste un récit captivant et instructif.

Isabel Allende, L’île sous la mer, Livre de poche, 2009, 615 pages.

 

Notre jeu

C’est chaque fois la même chose ! Quand je me retire pour travailler sur un roman, j’emporte bien sûr avec moi des livres, mais jamais en quantité suffisante. Heureusement, les gens qui me laissent squatter leur nid sont souvent des amoureux de la lecture, comme c’est le cas pour les amis très chers qui me prêtent actuellement leur condo pendant qu’ils sont en voyage. J’y suis entre autres tombée sur un John le Carré que je n’avais pas lu : Notre jeu.

UnknownLe prolifique auteur de romans d’espionnage se prête ici à une très brillante illustration du classique triangle amoureux, lequel n’est pas une fin en soi, mais un subtil décor pour la mise en scène d’affrontements autrement plus tragiques, le conflit armé entre Moscou et une minorité ethnique, celle des Ingouches, tribu musulmane du Caucase, réprimée de l’époque des tsars à celle d’Eltsine.

Timothy Cranmer ayant fait carrière dans le Service de renseignement britannique coule une retraite tranquille dans un petit manoir, assorti d’une vigne, qu’il a hérité d’un oncle fortuné. Tranquille jusqu’à ce soir où deux policiers sonnent à sa porte à une heure trop tardive pour être une visite anodine. On apprendra assez rapidement que son ami Larry, qui a travaillé sous ses ordres durant plus de 20 ans comme agent double pour le compte de la Grande-Bretagne et de la Russie, est disparu et qu’il est soupçonné d’avoir détourné quelque 130 millions de livres au trésor russe. Timothy comprendra également qu’il est lui-même soupçonné d’être son complice, non seulement par la police, mais également par le Service de renseignement.

Timothy éprouve pour Larry des sentiments ambigus : il est sa chose puisqu’il lui a tout appris du métier d’espion, il est l’ami avec qui il a partagé tant d’aventures, il est l’ennemi depuis qu’il a séduit Emma, son grand amour. Lorsqu’Emma disparaît à son tour, des forces sombres et insoupçonnées se déchaîneront en lui.

Déterminé à échapper à la traque dont il fait l’objet et à retrouver Emma, Timothy mettra en oeuvre sa fine connaissance des stratagèmes de l’espionnage pour couvrir sa poursuite des deux fugitifs. Cela le mènera très loin, à un point de vérité et de non-retour.

Enlevant dès les premières pages, Notre jeu est une histoire multidimensionnelle et complexe qui s’éclaire petit à petit au gré des réminiscences du narrateur. Rien jamais n’est simpliste avec John le Carré. Les personnages tout comme le récit font appel à l’intelligence du lecteur. Mais on est si rarement (jamais?) déçus.

John le Carré, Notre jeu, Seuil,1996, 365 pages

 

Célébrer les couleurs

Aujourd’hui, il fait un temps magnifique sur la Côte-de-Beaupré. Le ciel est bleu, la lumière vibrante. La montagne flambe dans ses couleurs d’automne. Recluse depuis une semaine, je décide de laisser tomber ma natation quotidienne et d’aller fouler les feuilles odorantes.

Où aller? Ma recherche sur internet me dirige vers le mont Sainte-Anne où de nombreuses pistes appellent les randonneurs. C’est payant, mais simple et accessible.

Arrêt à la billetterie. C’est 10 $ (j’avais lu 8,60 $ sur le site…) Mais on ne va pas chipoter. Va pour le 10 $ et pour la belle grosse pomme rouge offerte à la sortie (à ce prix là…). Avec mon plan en main, l’explication sommaire de la préposée et mon légendaire sens de l’orientation, je me mets en frais de chercher le départ du sentier… Je me retrouve cependant sur une piste de vélo de montagne, priant pour qu’un des cow-boys qui la fréquente de me rentre pas dans les jambes. Je reviens donc vivement sur mes pas et m’informe à deux jeunes filles qui m’alignent enfin. 10 minutes pour trouver mon départ…

J’ai bien sûr choisi la randonnée identifiée comme étant facile selon le plan (la Pichard, les enfants, ça vous dit quelque chose?). Encore une chance, car je souffle comme une baleine et je sue à grosses gouttes. Afin de camoufler mon halètement aux groupes descendants que je croise occasionnellement, je sors mon portable et prends quelques photos. On a son petit orgueil, après tout.

Tout en poursuivant tant bien que mal mon ascension (les montées du lac Pattu, Maurice, mais en continu), je commence à me dire que je trouve décevant le panorama qui s’offre à moi. Le sentier est large comme une piste de ski (s’en est justement une) et peu coloré. Je m’étais imaginée me baladant sous la canopée flamboyante, je me traîne dans une piste boueuse. Le mieux que je peux faire est de me retourner. J’ai alors une tranche de vue sur l’île d’Orléans et la rive sud.

fullsizeoutput_2163Je tiens bon. Il faut bien que j’en aie pour mon 10 $. Pourtant, à la vue d’une portion plus raide de la montée, je vire les talons. J’étais peut-être tout près du point de vue promis par le plan. Qu’il aille au diable. J’entreprends donc la descente qui provoque rapidement une sensation de brûlure dans les cuisses et les genoux. Demain, je sens que je devrai entièrement m’en remettre à mes bras pour nager.

Entre l’image mentale et la réalité, il y a parfois des gap aussi larges qu’une piste de ski. Mais rien n’est jamais entièrement négatif. J’aurai quand même brûlé quelques calories et fait travailler mon palpitant.

En rafale, de tous les genres

De ma cachette où je me consacre à l’écriture d’un nouveau roman dont la sortie est prévue en 2019, voici, en rafale, un aperçu de mes lectures de ma première semaine de retraite fermée.

IMG_0981David Goudreault, La bête à sa mère, 2015, Stanké, 231 pages

Je vous parle en premier de ma dernière lecture parce que j’aurais peur que vous ne vous rendiez pas au bout de cet article et que vous manquiez cette information. Je vous l’assure, La bête à sa mère n’est pas un livre banal.

Goudreault nous plonge dans un univers sordide, celui de l’alcool, du jeu et de la drogue, celui de la délinquance sévère qui mène au crime organisé (son rêve) ou à la prison. Ou aux deux. Et Gaudreault nous en parle en connaissance de cause, étant lui-même un rescapé de ce monde obscur et désespéré.

L’histoire est dure, presque insoutenable par moments. Un enfant de familles d’accueil, familles au plus-que-pluriel, atteint enfin sa majorité (en chiffre, mais non en maturité) et part à la recherche de la mère suicidaire à qui les services sociaux l’ont un jour arraché. Sa quête parsemée de délits plus ou moins graves le mènera à Sherbrooke où il croit avoir enfin retrouvé la mère perdue et idéalisée. Repoussant sans cesse la rencontre, notre héros (dont ne je suis pas certaine d’avoir lu le prénom) obtient un emploi à la SPA, son premier emploi salarié à vie (et son dernier, il a plus d’ambition que ça), et continue d’accumuler les forfaits, comme un cheminement obligé vers son acceptation dans un groupe criminalisé de prestige.

J’avoue que sans l’humour féroce et la sensibilité à fleur de peau de l’auteur, j’aurais peut-être décroché tant sont implacables les rouages qui mènent à sa perte ce jeune homme à la fois candide et cruel, déconnecté de la réalité, se fabriquant un univers sur mesure pour supporter la misère psychologique à laquelle son parcours l’a condamné.

On entretient plein de préjugés envers les criminels. C’est n’importe quoi, tous envient nos vies palpitantes. La moitié des films et des livres nous concernent. Toute une industrie prospère autour des séries télévisées sur nous. C’est hypocrite de nous juger, ensuite. Sans compter que les criminels sont probablement les plus grands justiciers. C’est vrai. La majorité, voire la totalité des criminels ont eux-mêmes été victimes d’injustices ou de sévices. Ils redistribuent. Ils reprennent leur part. Il faudrait le reconnaître au moins.

Intelligent, fidèle au raisonnement tordu des délinquants de tout acabit.

David Goudreault, c’est une plume, qu’on se le dise! Un poète. Un gars un peu génial. Sachez qu’il a remporté à Paris, en 2011, la Coupe du monde de slam de poésie au terme d’une joute verbale avec les 16 meilleurs slameurs (francophones, j’imagine) au monde. Une petite visite à son site vous en donnera un échantillon. J’ai eu la chance de la voir en spectacle lors des Correspondances d’Eastman, cet été, et le talent de ce jeune homme m’a littéralement soufflé.

 

IMG_0978Daniel Grenier, La solitude de l’écrivain de fond, 2017, le Quartanier, 89 pages

Le court essai de Daniel Grenier reprend, en le traduisant, le titre d’un ouvrage d’un écrivain américain, Wright Morris, aussi productif que méconnu. Deux sensibilités qui se rencontrent. En écho aux textes de Morris, Grenier réfléchit ici sur l’art de la fiction et sur ce qui pousse un écrivain à inventer des mondes. Intéressant.

Lydie Salvayre, Portrait de l’écrivain en animal domestique, 2007, Seuil, 235 pagesIMG_0979

Je vous l’avoue d’entrée de jeu, je n’ai pas terminé la lecture de cette fiction déjantée et grinçante. Une écrivaine qui croit en son génie, mais qui se retrouve malgré tout désargentée, se met au service d’un multimilliardaire souhaitant publier son évangile, comprenez ses préceptes de gestion et de vie qui l’ont mené à ces sommets de fortune. L’homme est purement odieux et non sans ressemblance à un certain roi de l’immobilier parvenu au sommet du pouvoir. Pourtant même si j’ai l’impression que Salaire y dépeint cet homme honni entre tous, il n’en est rien puisqu’en 2007, la catastrophe qui s’est abattue sur les États-Unis en 2016 était encore tout à fait inimaginable. Le sujet a donc de l’intérêt, la plume de Salvayre est acérée et inventive, mais à mi-bouquin, et même avant, je me suis lassée de cet univers putride, de dominant dominé.

Je ne dis pas que le livre de l’auteur (prix Goncourt de 2014) est mauvais pour autant. Question de sensibilité, encore une fois.

IMG_0980Lisa Gardner, Le saut de l’ange, 2017, Albin Michel, 471 pages

Celui-là, je l’ai lu en deux jours, mais je ne vous en ferai pas l’éloge pour autant. Ce polar nous captive assez rapidement et on veut en connaître le dénouement au plus vite, dénouement par ailleurs décevant, tiré par les cheveux.

En gros, c’est l’histoire d’une jeune femme plus ou moins amnésique et qui subit en l’espace de 6 mois, trois accidents lui causant une commotion cérébrale. Ces commotions semblent avoir pour effet de raviver ses souvenirs que son mari préférerait garder dans l’oubli. Dès le départ, le mari est le suspect no 1, mais les choses se complexifient à mesure que le passé refait surface et que les indices recueillis par la police éclairent (ou embrouillent) l’affaire. Dans l’ensemble, le procédé est efficace et addictif, mais pour une habituée des maîtres du genre (Lehane, Connely, Nesbo, Mankell, etc.), Le saut de l’ange finit par décevoir.

 

 

Aventure africaine

Brazzaville Plage. C’est là que Hope Clearwater attend, dans une vieille maison de plage, que cesse la retombée des cendres provoquée pas les événements qui ont bouleversé sa vie. Joli nom, Hope, plein d’espoir.

Hope épouse John Clearwater, un mathématicien qu’elle a connu au cours de ses études universitaires. Chercheur de génie, John a aussi le génie troublé par le syndrome maniaco-dépressif qui entraînera son lot de péripéties et de drames.

plageWilliam Boyd, l’auteur, raconte en parallèle un épisode ultérieur de la vie de Hope. Recrutée au Congo pour participer à des recherches sur les chimpanzés, Hope y fait une découverte bouleversante sur la capacité de violence de nos proches cousins. Or, le directeur de ce centre de recherche, qui y a consacré ses vingt dernières années et qui s’apprête à publier un livre sur le sujet, oppose un refus farouche à ces révélations.

Les circonstances entraîneront, par la suite, Hope dans la guerre qui fait rage au Congo entre les factions rivales.

Sans en révéler davantage, disons que notre héroïne sera bousculée et ébranlée par tous ces événements et d’autres encore et qu’elle a besoin d’intégrer ces leçons de vie pour que celle-ci retrouve un sens.

William Boyd a le don de nous plonger dans des univers chaque fois différents, bien documentés — ici, entre autres, les comportements des chimpanzés — tout en nous racontant une histoire fascinante portée par des personnages attachants, contrastés, imparfaits et souvent ambivalents. Il sait aussi assembler les épisodes de chacune des périodes pour nous faire cheminer vers leur conclusion, sans nous perdre, aiguisant notre attente tout en ménageant ses effets. Très très habile.

Un très bon livre d’un grand auteur.

William Boyd, Brazzaville Plage, Éditions du seuil, 1991, 352 pages

 

Quelques titres en rafale

Le diction populaire dit : Quand le travail nuit aux loisirs… Je vous laisse conclure. Mais le fait est que j’ai pris du retard dans le compte rendu de mes lectures. D’où le petit survol des trois dernières.

hommeUn homme très recherché de John le Carré. L’espionnage toujours, mais à une époque plus contemporaine. À New York les tours sont tombées. Le nouvel ennemi, c’est celui de confession musulmane. Il ne fait pas bon être un Tchétchène en fuite. Issa, musulman, a été sévèrement torturé en Russie. Après s’être enfui, via la Suède, il est maintenant en Allemagne où, Annabel, jeune avocate idéaliste tente de lui permettre de réaliser son rêve : devenir médecin pour aller soigner ses frères Tchétchènes. Pour cela, il doit obtenir un statut de réfugié et financer ses études à même la fortune, l’argent maffieux, que son père a autrefois mis à l’abri dans une banque de Hambourg. Sous l’histoire de ces protagonistes se livre une guerre des forces obscures du secret, celles des Anglais, des Allemands et des Américains. Pour eux, les humains, même innocents, même en quête de paix et de bonheur, ne sont que des pions. Dans un tel cas, la conclusion ne peut qu’être déprimante.

bleuL’après-midi bleu de William Boyd. J’ai mis un peu de temps à me laisser happer par l’histoire, mais est venu le moment où je n’arrivais plus à lire tous les mots, sautant de ligne en ligne, le cœur battant. Un homme étrange interpelle une jeune femme, Kay Fisher, architecte à Hollywood, pour lui révéler qu’il est son père. Malgré son incrédulité, Kay finira par se laisser entraîner par Carriscant dans un curieux voyage au Portugal, à la recherche de la femme qu’il a aimée dans sa jeunesse. Le périple sera l’occasion pour l’ancien médecin de raconter son histoire à sa fille et de la convaincre de la véracité de leur parenté. Boyd nous propulse dans le monde médical du début du 20e siècle avec un réalisme fascinant. Sans être le plus mémorable de ses romans, on embarque dans l’aventure avec beaucoup de plaisir.

otageOtages intimes de Jeanne Benameur. Là, on change d’univers, de style. Étienne, photographe de guerre, est libéré après des mois de captivité comme otage. À son retour, il retrouve sa mère aimante et ses amis de toujours, Enzo et Jofranka. Enzo, le sédentaire, fait des meubles d’artisan dans son village natal. Jofranka est avocate et travaille à la cour internationale. Elle prépare les femmes qui ont subi des sévices à témoigner contre leurs bourreaux. Le retour d’Étienne, c’est comme un petit tremblement de terre. Chacun est secoué, confronté à ses limites, à ses désirs, à sa difficulté de vivre. Un livre méditatif, au style intimiste, porté par une langue à la fois simple et poétique.

Dans la cuisine, ils sont là. Aucune arme ne protège de la peine du monde. Irène n’essaie aucun mot de consolation. Il n’y en a pas. Peu à peu la désolation cédera la place, c’est à cela qu’elle s’arrime. Parce qu’il y a les oiseaux qui prennent toutes les souffrances sous leurs ailes. Parce qu’il y a les arbres qui mènent la peine des hommes jusqu’au bout de leur feuillage. Parce qu’il y a des petits torrents qui roulent des pierres de l’eau limpide et qui laissent joyeux les corps des enfants. Elle essaie de toutes ses forces d’y croire.

Un très beau livre

Un vrai faux journal

Je ressens une lourdeur au moment de livrer mes impressions sur ce « roman » de William Boyd, À livre ouvert. Terminer un tel livre, c’est une sorte de deuil. On ne suit pas de près un personnage sur sept décennies sans se cabrer contre la fin de cette relation. C’est comme lorsque la vie met brièvement quelqu’un sur notre chemin. Quelque chose s’est passé, cette personne nous a touché, on aurait pu vivre une grande amitié, mais le destin n’est pas du même avis. Et on s’éloigne avec un pincement au cœur, avec la sensation de perdre quelque chose qu’on n’a pas eu le temps de saisir. Un deuil.

Sur ses vieux jours, Logan Mountstuart, surnommé LMS, fait le bilan de sa vie.

livreC’est tout ce à quoi votre vie se résume en fin de compte : la somme de toutes les chances et malchances que vous avez connues. Tout s’explique par cette simple formule. Additionnez et regardez les tas respectifs. Rien que vous puissiez y faire : personne ne distribue la chance, ne l’alloue à celui-ci ou celui-là, ça arrive, un point c’est tout. Il nous faut souffrir en silence les lois de l’humaine condition, comme dit Montaigne.

Des chances et des malchances, il en aura, Logan, au cours de sa vie. Des malchances surtout, il me semble, mais pas que. On fait sa rencontre alors qu’il est l’élève d’un collège honni, qu’il trompe son ennui en réalisant des défis improbables et en suivant le progrès de ceux auxquels sont soumis ses amis, Peter et Ben. Puis c’est l’université : Oxford, et les cours d’histoire pour lesquels Logan a peu d’intérêt, car il sait déjà qu’il veut devenir écrivain. Il en sort avec peu de gloire, mais à 25 ans, il connaît le succès littéraire, fait carrière comme journaliste, il est heureux avec sa femme, Freya, et sa merveilleuse petite fille, Stella. Alors que le soleil brille enfin pour lui, la guerre s’abat sur l’Europe, creusant une tranchée si profonde que jamais il ne pourra retrouver le chemin de sa vie d’avant. On le suit dans son parcours agité comme un voilier démâté sur une mer houleuse, allant où le vent le pousse ou, comme il le dit lui-même, comme un yoyo plutôt, un jouet secoué, tournoyant dans les mains d’un enfant maladroit, le manipulant avec trop de force, trop impatient d’apprendre comment comment utiliser son nouveau yoyo.

Il sera tour à tour espion, directeur de galerie d’art, enseignant, vendeur de journaux sur la rue. Il posera ses pénates en Angleterre, en France, aux États-Unis, au Nigéria. Sa vie se résumera par moment à une tentative désespérée de se ternir à flot, s’accrochant à diverses bouées, femmes, alcool, drogue. Il connaîtra l’amour et son contraire. Il vivra dans l’aisance et hantera le rayon de nourriture canine. Il fréquentera, dans ses heures de gloire, Picasso et Hemingway, le duc et la duchesse de Windsor. Plus tard, peu de gens réagiront au nom de Logan Mountstuart.

C’est donc toute une vie qui nous est racontée sous la forme d’un journal aux entrées sporadiques et dont les manques sont comblés par un éditeur imaginaire annotant les carnets posthumes de Logan Mountstuart. Et c’est d’une telle vraisemblance que je me suis prise à chercher son nom sur internet même si je savais qu’il s’agissait d’un journal inventé. Un véritable tour de force! Le langage est si vivant et les détails si réalistes qu’on doute à tout moment du caractère fictif de l’œuvre.

Logan Mountstuart a certainement une place de choix dans la galerie de personnages que je balade dans mes neurones.

William Boyd, À livre ouvert, Seuil, 2002 (pour la traduction française), 520 pages

 

Le livre d’une vie

Après m’être délectée d’un certain nombre de livres de John le Carré, j’ai satisfait ma curiosité à propos de son bouquin le plus autobiographique, Un pur espion.

Un pur espion reste le préféré de tous mes romans, celui sur lequel j’ai sué sang et eau et donc, au bout du compte, le plus gratifiant, nous dit l’auteur en Avant-propos, et pour ma part, le plus réussi de ses romans d’espionnage. Certains chefs-d’œuvre de la littérature ne sont-ils pas souvent basés sur l’expérience personnelle de leur auteur, comme À la recherche du temps perdu de Proust ou toute l’œuvre du prix Nobel de littérature, Patrick Modiano?

Le récit commence au moment où traqué, Magnus Pym s’enfuit pour écrire un livre, l’histoire de sa vie, celle du fils de Rick Pym, un escroc de grande envergure, et d’une mère fragile qui abandonne son enfant à l’âge de 5 ans. Ce qui correspond en tous points à l’histoire de David Crownwell, nom véritable de John le Carré. L’enfance et l’adolescence de Magnus sont tissées de périodes au sein du foyer où se succèdent les femmes, que l’auteur nomme indistinctement les mères ou les Beautés, où gravite toute une cour de crapules dont certaines seront éternellement fidèles au roi régnant, et de passages dans des écoles de styles carcérales, où le fouet est quotidien. Pour survivre, Magnus-David met toute son énergie à plaire avec chaque fibre de son être, apprend à dissimuler, à fouiner, à être lisse, aimable, policée.

Magnus a donc tout ce qu’il faut pour devenir espion et pratiquera son art avec la naïveté et l’idéalisme qui le caractérisent. Mais alors même que son mentor de la Firme, Jack Brotherwood, le découvre et le met à l’essai, Magnus se lie d’amitié avec un mystérieux réfugié d’origine tchèque, Axel. Trahi par Magnus, Axel est arrêté. Quelques années plus tard, la vie les remet face à face. S’il nie sa trahison, Magnus n’aura de cesse de se racheter auprès de celui-ci et s’engagera ainsi dans la dangereuse carrière d’agent double.

La manière dont le récit est structuré laisse pantois. L’agilité des aller-retour entre différents moments du passé et du présent, la multiplicité des lieux, la véracité et la profondeur des personnages : du grand art. Quant au style, il atteint des sommets.

Herr Ollinger paraissait sans âge, mais je sais aujourd’hui qu’il devait avoir la cinquantaine. Il avait le teint terreux, le sourire empreint de regrets et les joues pendantes et plissées comme les fesses d’un vieillard. Même lorsqu’il eut enfin accepté que son siège ne soit pas occupé par quelque être supérieur, il entreprit d’y installer son corps rond avec tant de précautions qu’il semblait attendre d’en être délogé à tout moment par quelqu’un de plus méritant.

Un pur espion est un grand roman et une fenêtre entrouverte sur les circonstances qui ont façonné l’homme derrière l’œuvre.

John le Carré, Un pur espion, Éditions du Seuil, 1986 pour la traduction française, 632 pages.

 

Les yeux dans les arbres

L’écriture d’une œuvre telle que Les yeux dans les arbres exige deux conditions. La première : connaître l’Afrique de l’intérieur. La deuxième : être poète. Quel livre, mes amis! Bouleversant.

Le pasteur Price obtient un mandat d’un an dans un village reculé du Congo. Il y part avec sa femme et ses quatre filles qui n’ont pas demandé, elles, à sauver les âmes des Africains. Mais ont-elles le choix? Elles suivent. Tout dans cette expérience est un choc auquel chacun des membres de la famille s’adaptera à sa façon. Cette œuvre est aussi une illustration magistrale de la collision frontale que fut la rencontre de l’Occident et de l’Afrique au temps des grandes explorations, des cicatrices profondes qui en ont résulté et que des puissances telles que l’Amérique ont continué à envenimer après l’accession à l’indépendance des anciennes colonies.

J’en arrive à penser que je vis au milieu d’hommes et de femmes qui ont compris de tout temps que leur existence entière avait moins de valeur qu’une banane pour la plupart des Blancs.

arbresAvec une habileté consommée, sans jamais être didactique, Barbara Kingsolver construit une métaphore où chacun des personnages est porteur d’une vérité plus grande que lui. Ainsi, le père, revenu psychologiquement bousillé de la Deuxième Guerre mondiale, rappelle l’aveuglement du colonisateur qui veut plier l’autre à sa vision du monde. La mère est prise en étau entre l’obéissance au mari et le désir de protéger ses filles, parfois sans succès, tant du père que des dangers sans nombre de cette terre souvent inhospitalière, entre sécheresse, famine et pluies diluviennes, épidémies, serpents et crocodiles. Quant aux filles, meurtries ou grandies par l’expérience africaine, chacune tire son épingle du jeu comme elle le peut. Chose certaine, chacune est profondément changée par cette incursion dans l’inconnu. Elles incarnent tant le rejet que l’amour des êtres qui occupent ce continent. Ce sont ainsi le destin des individus et le destin d’un peuple qui s’entrecroisent et se parlent.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi, chantaient-elles, ces mères qui chancelaient le long de notre route à la suite de petits cadavres étroitement empaquetés, ces mères qui se traînaient erratiques sur les genoux, la bouche béante comme une déchirure dans une moustiquaire. Cette béance! Ce trou déchiqueté dans leurs esprits qui laissait entrer et sortir ces envols de petits supplices. Mères aux yeux serrés fort, sombres muscles des joues nouées, têtes battant d’un côté sur l’autre tandis qu’elles passaient.

Le style de Barbara Kingsolver est époustouflant de créativité, de poésie et aussi d’humour, merveilleusement traduit de l’américain par Guillemette Belleteste. La mère et chacune des filles sont tour à tour narratrices et chacune des cinq possède une voix singulière, reconnaissable dès les premières lignes. Lorsqu’on écrit soi-même, on sait ce que ça exige, combien il faut habiter et aimer chacun de ses personnages. Un tour de force.

Ce bouquin est un grand roman. Un bonheur de lecture rare.

Barbara Kingsolver, Les yeux dans les arbres, Rivages, 2001, 660 pages.

La vie aux aguets

Si les William Boyd ne me laisseront pas tous un souvenir impérissable, aucun ne m’aura déçue jusqu’à maintenant. D’ailleurs, seul le temps peut nous révéler les inoubliables, n’est-ce pas?

vieLa vie aux aguets, donne la parole à deux femmes : Ruth Gilmartin, fin de la vingtaine, professeur d’anglais langue seconde, et sa mère, Sally Gilmartin. Nous sommes en 1976, l’été de la grande sécheresse en Europe. Ruth est séparée et s’occupe de son jeune fils, Jochen, qu’elle adore et avec qui elle mène une vie paisible. Jusqu’à ce jour où sa mère lui remet un manuscrit intitulé L’histoire d’Eva Delectorskaya, sa propre histoire.

Sa lecture révèle à Ruth que sa mère vit sous un faux nom, qu’elle est russe d’origine, qu’elle a été espionne durant la Seconde Guerre mondiale. À mesure que Ruth découvre la vie secrète de Sally, la femme qu’elle avait cru connaître s’enfonce dans le brouillard. Des révélations pour le moins déstabilisantes! En fait, même si Ruth est la narratrice principale et qu’elle s’exprime à la première personne, Eva Delectorskaya alias Eve Dalton alias Sally Gilmartin est le personnage central de ce roman, celle dont le destin demande une résolution, un aboutissement.

Dès le départ, Boyd installe une tension en nous décrivant le comportement bizarre de Sally. Cette tension, il la fait croître tout au long du récit, alimentant subtilement l’impression que la catastrophe est imminente. Quel plan mijote Sally?

Vous le saurez si vous vous laissez tenter par La vie aux aguets.

Par ailleurs, il m’a semblé à quelques reprises que le style fluide et élégant de William Boyd n’avait pas été bien servi par la traductrice. Rien de grave. Un petit grincement par-ci par-là, comme cette étonnante traduction de Quebec City par «Québec ville»…

Une très agréable lecture qui nous révèle un épisode réel et peu connu de l’espionnage britannique aux États-Unis, et dont l’objectif était de convaincre, par tous les moyens, l’Amérique d’entrer en guerre auprès des Alliés.

William Boyd, La vie aux aguets, Seuil, 2007 pour la traduction française, 333 pages

 

L’amie prodigieuse, suite et fin

Maturité et vieillesse. L’enfant perdue. Tels sont les sous-titres du tome IV de cette série qui a gagné la faveur d’une multitude de lecteurs.

Ce dernier opus boucle des boucles. Elena revient vivre dans le quartier qu’elle tentait depuis toujours de fuir. Si elle avait réussi à s’en sortir durant quelque vingt ans, le quartier, lui, n’est jamais sorti d’elle. Ni les lieux de l’enfance, ni les figures qui le peuplaient, ni Lila, l’amie dont on se demande en fin de compte si elle n’a pas toujours détesté Léna, si elle n’est pas sa plus fidèle ennemie.

amieDans ce dernier tome, le fond de scène sociale, politique et historique est moins présent. Dommage! C’est ce qui m’avait tant plu du troisième tome. Les enfants grandissent, deviennent adolescents, adultes, trépignent, font les mêmes bêtises que leurs parents impuissants. Le quartier continue de se délabrer et les caïds tombent sous les balles, comme il se doit. Quant à Elena, elle ne cesse d’être bringuebalée par les autres, par son manque de confiance en elle-même, par son incommensurable besoin d’approbation. Lila demeure pour elle le mystère le plus complet, du moins jusqu’à la fin qui nous réserve une belle surprise et semble enfin jeter une lumière sur l’énigmatique amie.

Je retiens de ces 2118 pages (!) l’escapade dans une Italie pauvre et violente, férocement politisée, divisée entre de multiples factions de gauche comme de droite, un pays au pouvoir corrompu, une Naples gangrenée par la camorra. Et puis Lila et Lena sont deux figures que je crois inoubliables. Des personnalités complexes, intrigantes ou agaçantes comme peuvent l’être les gens dans le réel. Sinon, je reste avec un malaise, une impression d’avoir par moments tourné en rond, d’avoir subi les incessants revirements de la relation de Lila et de Lena, un peu comme une recette trop souvent cuisinée. N’empêche, je n’aurais jamais pu lâcher l’histoire sans en voir la fin. L’amie prodigieuse fut pour moi une lecture addictive malgré sa longueur et sa lenteur.

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse IV. L’enfant perdue, Gallimard, 2018 pour la traduction française, 550 pages

 

Celle qui fuit et celle qui reste

Je ne sais plus qui m’a dit que le troisième tome de L’amie prodigieuse était meilleur que le deuxième qui m’avait laissé sur mon appétit. Et bien, cette personne avait raison. Enfin, le récit sort du cercle entêtant de l’amitié sado-masochiste de Lila et d’Elena. Pas tant qu’il en sorte, en fait, mais l’espace qui sépare les deux jeunes femmes crée l’occasion de les mettre en scène dans d’autres décors, de varier le tableau qu’on observe derrière elles. Et quel tableau!

fuitSur fond de turbulence étudiante (mai 68), l’Italie s’enflamme. Les nombreuses factions socialistes, communistes, progressistes ou fascisantes se déchirent. Une lutte à laquelle se joint Lila, à sa façon, toujours singulière, et qu’Elena se refuse à suivre.

Les villes détruites par le feu, les morts dans les rues, la fureur et l’ignominie des conflits non seulement contre l’ennemi de classe, mais aussi au sein du même front, entre les groupes révolutionnaires de différentes régions et de différentes tendances, tous au nom du prolétariat et de sa dictature! Peut-être même jusqu’à la guerre nucléaire.

Je fermais les yeux, terrorisée. Mes filles, leur futur.

Tandis que Lila arrive à sortir de sa létale usine de charcuterie pour enfin connaître une embellie, Elena vit des hauts et des bas, sur le plan sentimental comme professionnel. Elle qui ne voulait pas d’enfant trop vite se retrouve avec deux petites qu’elle aime, bien sûr, mais qui la confrontent à un rôle en contradiction avec son cheminement intellectuel. Si la société est bouleversée par des crises politiques et culturelles majeures, Elena l’est tout autant. Ses assises, fragiles depuis toujours, sont mises à rude épreuve. Pour elle, le but ultime reste toujours de s’extirper, sans succès, du quartier qu’elle a pourtant quitté, mais qui sans cesse la rappelle à lui.

Pour l’une comme pour l’autre, des amitiés se font et se défont, certains des noms de leur enfance se sont évanouis, d’autres surviennent quand on ne les attendait plus, pour le meilleur et pour le pire.

Oui, j’ai bien aimé ce troisième tome. Poursuivons.

Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste. L’amie prodigieuse III, Gallimard, 2017, 517 pages