Feeds:
Articles
Commentaires

Si j’avais un reproche à adresser à Ian McEwan, ce serait la brièveté de ses romans. Ce qui est du moins le cas pour les deux que j’ai eu le bonheur de lire coup sur coup. Car on en prendrait encore et encore de cette écriture sensible à l’extrême aux tâtonnements du cœur humain.

plageSur la plage de Chesil raconte la nuit de noces catastrophique d’un jeune couple anglais au tournant des années 60. L’histoire s’ouvre sur le souper précédant la fameuse nuit que chacun appréhende en secret, elle en raison de sa répulsion de la sexualité, lui par peur d’un manque de contrôle de son désir trop longtemps refoulé. Pourtant, Florence aime Edward, mais ce que les livres lui ont appris de ce qui l’attend dans le lit conjugal la révulse. Autant la jeune violoniste sait s’affirmer dans le quatuor à corde qu’elle a créé, autant la perspective d’exprimer ses craintes, son dégoût, la paralyse. C’est donc avec un fort sentiment de malhonnêteté qu’elle fait chacun des pas qui vont les amener à sceller physiquement leur union. Jusqu’à la catastrophe qu’on appréhende dès le début.

McEwan réussit à tisser une histoire captivante sur ce mince fil narratif, faisant d’habiles allers-retours entre l’instant présent et le passé de ses protagonistes. C’est tout comme si nous étions en train d’observer un peintre travaillant sur le motif. Avec une finesse et une subtilité rares, il trace les contours de ses personnages, leur couleur, leurs émotions contradictoires. Sur la plage de Chesil, c’est le roman de l’ambivalence, du malaise croissant, du poids du non-dit,  de l’indicible, des interprétations erronées mutuelles et de leurs conséquences. Quelle maîtrise du récit! Et quelle élégance, quelle précision dans le style!

Alors qu’il était censé lire, il dévorait Florence des yeux, en adoration devant ses bras nus, son bandeau dans les cheveux, son dos très droit, le mouvement gracieux de son menton lorsqu’elle calait son instrument dessous, la courbe de ses seins bien visible face à la fenêtre, ses jambes hâlées que frôlait l’ourlet de sa jupe en coton au rythme des coups d’archet, les muscles délicats de ses mollets qui se contractaient au moindre déplacement ou balancement.

On dit de McEwan que chacun de ses romans est différent, qu’il peut passer avec le même bonheur d’un genre à l’autre. Mes deux lectures consécutives le confirment. Sur la plage de Chesil nous transporte dans un tout autre univers que celui de L’intérêt de l’enfant. Un univers feutré, confiné, tout d’intériorité, avec quelque chose de décalé, de presque victorien. Génial!

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil, Gallimard, coll. Folio, 2008 (pour la traduction française), 175 pages

 

Je vais m’ennuyer! La Grande librairie fait relâche pour l’été. Il est encore temps de regarder la dernière de la saison, en reprise, le 28 mai à 10 heures sur TV5. Dans le décor inspirant de la Grand Librairie d’Arras (oui, oui, Grand sans le e), 6 écrivains échangent sur leurs coups de coeur, classiques et contemporains, à mettre dans la valise de l’été. Leurs échanges sont pleins d’humour, de vivacité et d’intelligence et se corsent lorsque chacun est appelé à présenter le livre qu’il n’a jamais pu aimer. Pour terminer, quatre libraires suggèrent le roman étranger incontournable à jeter sur le dessus du bagage. Plein de titres à prendre en note. Un bon moment littéraire, un feu d’artifice précurseur de celui de la Saint-Jean.

«Le maître des lettres anglaises», «le meilleur écrivain contemporain», des superlatifs dont use sans hésitation François Busnel, chef d’orchestre de La grande librairie, pour présenter Ian McEwan qu’il recevait, le 23 octobre 2015, pour parler de L’intérêt de l’enfant. Un court roman que j’ai dévoré en deux soirées. Magistral!

enfantCette histoire bien tassée illustre le dilemme d’une magistrate aux affaires familiales soudainement plongée dans une crise morale et amoureuse. À 59 ans, Fiona Maye, femme sans enfant, mène une brillante carrière de juge, cherchant à chacun de ses jugements à s’élever au-dessus des intérêts souvent mesquins des parties pour assurer celui des enfants qui sont en cause. Déjà ébranlée par un jugement difficile concernant la séparation de frères siamois, confrontée à un mari sexuellement insatisfait qui lui demande son autorisation pour vivre une aventure extra-conjugale, Fiona est bouleversé par sa rencontre avec Adam, un jeune homme de 17 ans, leucémique. Une transfusion sanguine est essentielle pour donner une chance de réussite aux traitements médicaux qu’il reçoit. Or, Adam est Témoin de Jéhovah et, tout comme ses parents et sa communauté, il s’oppose radicalement à cette transfusion. La juge devra prendre parti : doit-on imposer la transfusion ou peut-on considérer qu’à l’approche de ses 18 ans, Adam est en droit de prendre une décision qui risque de lui coûter la vie? Fiona rendra son verdict. Mais les conséquences de celui-ci sur sa vie personnelle seront tout aussi imprévisibles que déroutantes.

L’intérêt de ce livre tient à plusieurs aspects. L’auteur, comme s’il était lui-même du clan, nous fait pénétrer dans l’univers fascinant et si peu souvent abordé des juges, et dans celui particulier et confrontant des affaires familiales.

Elle avait l’impression […] qu’à la fin de l’été 2012 en Grande-Bretagne, le nombre de divorces, de séparations, et le désarroi afférent montaient comme une monstrueuse marée d’équinoxe, emportant des familles entières, dispersant les biens et les projets d’avenir, noyant ceux qui ne possédaient pas un instinct de survie suffisamment solide.

Mais plus encore, ce qui nous happe, c’est la difficile question de l’intérêt de l’enfant, la frontière floue entre le jugement lucide de la professionnelle et la peur qui brouille ce jugement lorsque le sujet devient plus personnel. Quelle est la responsabilité morale de la juge Maye lorsqu’elle sort de la cour et que l’enfant s’adresse à Fiona, à la femme?

Riche en questionnements, L’intérêt de l’enfant met en scène des personnages complexes et crédibles portés par une écriture limpide, élégante, précise. Ce roman nous laisse avec des passants qui risquent de s’installer à demeure dans ce drôle de centre d’hébergement qu’est la mémoire de nos lectures.

Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant, Gallimard, 2015, 160 pages

La théorie de la relativité, L’Alpha et l’Omega, le Big Bang et le Big Crunch, ça vous émoustille et vous donne le goût de plonger dans un livre qui aborde ces quelques théories et bien davantage? Pas certain en ce qui me concerne. Et n’était l’enthousiasme de quelqu’un qui m’est très cher, je n’aurais peut-être jamais affronté cette brique de 717 pages, titrée La formule de Dieu. Je ne l’ai pourtant pas regretté.

DieuMais comment résumer ce thriller scientifique hors norme? En quelques mots, l’auteur, J. R. Dos Santos, imagine un dernier manuscrit écrit par Einstein juste avant sa mort, un manuscrit qui fait la démonstration d’une découverte absolument extraordinaire et explosive, si explosive que le vieux savant décide de mettre un verrou sur le document, le temps que ses deux jeunes assistants poursuivent les recherches et en prouvent hors de tout doute la véracité. Plusieurs (notamment la CIA et l’Iran) sont convaincus que le document consigne la recette d’une bombe atomique facile à réaliser. D’où l’intérêt des deux protagonistes déjà mentionnés, l’Iran pour développer l’arme en secret, la CIA pour bien entendu l’en empêcher. L’Iran dérobe le précieux manuscrit à un savant portugais, l’un des deux jeunes collaborateurs d’autrefois. Puis, on engage un autre professeur portugais, Tomás Noronha, cryptologue, pour découvrir l’énigme qui ouvre à la compréhension des obscures formules écrites de la main d’Einstein. S’enclenche alors pour Tomás une aventure qui le mènera des sombres prisons iraniennes au lointain Tibet, de l’indifférence à l’amour, mais surtout de l’ignorance à la connaissance et à la réflexion sur les grandes questions qui occupent les astrophysiciens.

Que nous révèle l’étude de l’infiniment grand? Ou plutôt, quelles hypothèses les savants, magnétisés par les mystères des confins de l’univers, échafaudent-ils? Dos Santos nous en expose quelques unes avec beaucoup de clarté malgré la difficulté inhérente aux théories de la physique. La quête de Tomás pour décrypter la clé du manuscrit d’Einstein l’amène à rencontrer quelques experts qui, chacun leur tout, tentent de l’instruire (et nous par la même occasion).

Tout est cause de tout et provoque des conséquences qui deviennent les causes d’autres conséquences, dans un éternel effet domino, où tout est déterminé mais reste indéterminable.

Et plus loin…

En regardant tout ce qui nous entoure, on constate qu’il existe une grande intelligence dans la conception des choses. Mais cette intelligence est-elle fortuite ou existe-t-il une intention derrière tout cela? Et s’il y en a une, quelle est-elle?

Si le style du livre prend souvent un ton quelque peu didactique, nuisant au naturel des dialogues, le résultat en est cependant tout à fait intéressant et captivant. Si vous êtes le moindrement enclins à flirter avec les secrets de l’atome et avec les questions métaphysiques qui en découlent, vous découvrirez sous la plume de Dos Santos une habile vulgarisation des grandes théories actuelles et matière à réflexion sur l’avenir de l’amas de carbone qu’est le corps humain. Car l’auteur risque une audacieuse hypothèse qui peut susciter de l’espoir ou donner froid dans le dos, c’est selon.

J. R. Dos Santos, La formule de Dieu, HC Éditions, collection Pocket, 2012 pour la version française, 717 pages

Rue des Remparts. Le général Montcalm y logeait. Et ce fut sa dernière résidence malgré le désir qu’il avait de retrouver sa France, son Midi, sa femme. Il mourra d’une blessure subie durant la célèbre bataille des Plaines d’Abraham, à Québec, en 1759.

rempartsJ’ai lu avec intérêt ce roman de Micheline Lachance, un intérêt qui doit peu au style, tout au sujet. L’auteure relate ici une des pages les plus tragiques de notre histoire, la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais. Un peuple s’entêtait à faire un pays de ces «quelques arpents de neige» qu’on regardait de haut du côté de ma mère patrie. L’histoire du naufrage de la Nouvelle-France.

En ce milieu de 18e siècle, la petite aristocratie du Canada s’amuse, reproduisant tant bien que mal la vie de cour. Bigot, l’intendant, s’enrichit en saignant la colonie, Vaudreuil (premier gouverneur né en Nouvelle-France) et Montcalm se crêpent le chignon. La guerre de Sept Ans qui sévit en Europe étend ses tentacules outre-mer. Et personne ou presque, à la cour du roi de France, ne voit l’intérêt de sauver la colonie menacée. Histoire de naufrage, d’abandon, de désillusion.

La rigueur d’historienne de Micheline Lachance, son souci du détail et de vérité compensent pour un style qui ne m’a pas particulièrement séduite, bien que je reconnaisse à l’auteure un talent de conteuse indéniable. Rue des Remparts reste un livre intéressant pour toute personne curieuse de connaître ou de se remémorer cette triste défaite qui a contribué à forger le peuple que nous sommes aujourd’hui, sa résilience et ses faiblesses.

Micheline Lachance, Rue des Remparts, Québec Amérique, 2017, 507 pages

J’avais adoré Les Impliqués de Zygmunt Miloszewski, j’ai tout autant apprécié Un fond de vérité. Et cette escapade dans une petite ville de la Pologne, Sandomierz, infiniment plus belle que la pauvre Varsovie martyrisée par les guerres.

véritéFidèle à lui-même, l’auteur développe son intrigue sur fond d’histoire et d’actualité, comme si captiver le lecteur ne saurait se faire sans lui faire partager, en prime, une facette de son pays d’origine. Dans Les Impliqués, il était question de la survivance plus ou moins clandestine de l’intelligentsia communiste du temps de la guerre froide. Ici, c’est le passé juif de la ville de Sandomierz qui remonte, les remords de la population catholique quant à son rôle actif ou passif dans la Shoah et pire, quant au rejet de ceux qui, contre toute attente, son revenus des camps. Des consciences venues tourmenter ceux qui étaient du bon côté des choses. Un malaise profond, propice à la résurgence de légendes sanguinaires faisant des Juifs des voleurs d’enfants. Surtout avec ce meurtre incompréhensible d’une des femmes les plus appréciées de sa communauté. Et les signes hébraïques semés par le meurtrier donnant à penser à une vengeance longtemps différée. Un meurtre suivi de deux autres qui donneront bien du fil à retordre à l’attachant procureur Teodore Szacki, fraîchement séparé, totalement déprimé, exilé dans une petite ville où, contrairement à la surcharge de travail qui le tuait à Varsovie, rien ne se passe. Rien, sinon ces meurtres presque bienvenus, si tant est qu’il ose se l’avouer.

Et toujours la plume inventive et humoristique, parfois poétique, de Miloszewski.

Sobieraj se tut aussitôt et Teodore regarda attentivement sa patronne. Elle ressemblait toujours à une maman au regard doux, avec son sourire de thérapeute pour enfants et sa voix qui sentait la vanille et la levure à pâtisserie.

Un grand plaisir de lecture par l’intrigue captivante, la leçon d’histoire, l’exotisme du voyage de l’autre côté de l’ex-rideau de fer, le style vivant de l’auteur.

Zygmunt Miloszewski, Un fond de vérité, Miroboles Éditions, 2014, 373 pages

Bloody Miami

Pas une goutte de sang dans l’œuvre de Tom Wolfe, Bloody Miami, mais tout le reste, tout ce qui grouille de sombre sous le ciel bleu de cette ville mythique de la Floride.

Ce roman hors norme met en scène une galerie de personnages tous plus ou moins empêtrés dans leur ambition, dans la course à l’argent et à la notoriété. Nestor Camacho, jeune policier natif de Hialeah, quartier cubain de la mégapole, est au centre du récit. Naïf, quelque peu idéaliste, Nestor brûle d’être remarqué, reconnu par ses chefs. Pourtant sa force et son courage seront source des nombreux écueils sur le chemin de la réussite. On suit également l’ex-petite amie de Nestor, la belle Magdalena, prête à tout pour échapper à sa condition de Cubaine et qui, pour se faire, s’accointera à un psychiatre pornodépendant, puis à un homme qui s’avérera être le parrain de la mafia russe et l’auteur d’une fraude internationale de faux tableaux.

miamiL’intérêt de ce roman réside moins dans le déroulement de l’intrigue qui semble parfois traîner en longueur que dans le portrait sans concession de la vie underground d’une faune urbaine. Pour qui fréquente occasionnellement ou régulièrement Miami, l’effet est foudroyant. Sous les signes ostentatoires de la richesse extrême se cache le snobisme exacerbé d’arrivistes qui parasitent les milliardaires pour être là où ça se passe. Et là où ça se passe, c’est là où on peut en mettre plein la vue à la galerie, de bruit, de sexe, d’argent.

Bloody Miami, c’est aussi un portrait des groupes ethniques qui composent cette ville explosive, soit les Wasps, les whites american english protestant, infime minorité sur le plan numérique, mais détenant majoritairement les grandes fortunes, les Cubains qui bien que récemment arrivés en Floride en ont investi tous les secteurs de l’administration, les Noirs — Afro-Américains et Haïtiens — en butte à ces envahisseurs avec qui ils sont toujours prêts à en découdre. Et les oligarques russes qui colonisent Sunny Isles et Hallandale.

Peut-être le tout manquerait-il tout de même d’intérêt si ce n’était du style jubilatoire de Tom Wolfe et dont voici un échantillon

C’était une belle jeune femme, pas seulement belle, mais élégante, chic et riche, à en juger par ce que voyait Ed. Des cheveux noirs brillants avec une raie au milieu… des kilomètres de cheveux… qui descendaient en cascade pour venir s’épanouir en grandes vagues écumantes sur ses épaules… une jolie chaîne en or au cou… dont le pendentif en forme de larme attira le regard d’Ed sur le décolleté d’où surgissait deux jeunes seins qui n’aspiraient qu’à se libérer de la petite robe de soie sans manches qui les contraignait, jusqu’à un certain point, avant de renoncer et de se terminer à mi-cuisse sans même chercher à entraver une paire de jambes aux formes idéales, au bronzage idéal, longues d’un kilomètre lubrique au-dessus d’une paire de chaussures en croco blanc dont les talons hyper maxi la soulevaient de terre divinement, laissant Vénus gémir et soupirer.

Ce style hyperbolique, ironique, voire abrasif, fait merveille pour raboter l’image enviable des chauffeurs de Ferrari, des capitaines de speed boats, de ceux pour qui la richesse n’a d’intérêt que pour le pouvoir qu’elle procure et dont ils font grand bruit.

Tom Wolfe n’est pas ce qu’on appelle un auteur prolifique sur le plan romanesque, peut-être en raison du temps qu’il passe sur les «lieux du crime» à se documenter et à multiplier les entrevues, ce qui ajoute, par ailleurs, beaucoup de crédibilité au résultat.

Tom Wolfe, Bloody Miami, Robert Laffont, 2013, 584 pages

 

%d blogueurs aiment cette page :