L’impossible consentement

Le Consentement de Vanessa Springora ayant déjà fait couler beaucoup d’encre, je ménagerai la mienne.

 Rappelons qu’il s’agit du récit par l’auteure de sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle n’était âgée que de quatorze ans et que son séducteur était quinquagénaire.

Vanessa Springora a, me semble-t-il, trouvé le ton juste pour évoquer ce passé trouble qui a longtemps miné ses relations aux hommes. La description factuelle des événements, de ses émotions, de ses ambivalences, mieux que toute charge accusatrice, permet de comprendre en quoi cet apparent consentement ne peut excuser les actes du prédateur. 

L’auteure cherche à cerner ce qui chez elle explique cette relation qui deviendra si dévastatrice. 

Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude. ( p.88)

Sa réflexion porte aussi sur les caractéristiques de la société de l’époque qui ont permis que ce crime se déroule en toute impunité, au vu et au su de tous, puisque l’auteur en tirait profit en publiant son journal.

Le Consentement est le premier livre de Vanessa, éditrice. Ce récit se lit le cœur battant tant on sent bien dans quel filet s’empêtre et se blesse la jeune fille abandonnée par ceux, père et mère, qui avaient charge de la protéger. 

À lire aussi un intéressant article dans le journal La Presse au sujet du pouvoir de l’écriture.

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020, 206 pages

La mort ne voulait pas de lui

Lori Lansens vient de gagner une place sur ma liste de lecture. Les égarés, son plus récent roman, m’a séduite et donné le goût de mieux connaître son œuvre.

Le propos

L’action se déroule principalement dans les montagnes de la Californie, tard à l’automne. Wolf a dix-huit ans et pour souligner cet anniversaire (en fait pour ne pas avoir à en souligner d’autres), il est parti sans son indispensable sac à dos, il a pris le téléphérique puis il a emprunté les sentiers qu’il avait si souvent arpentés avec son ami Byrd, avant l’accident. Son but, faire le grand saut. Son plan est cependant déjoué par la rencontre de trois femmes, Nola, Bridget et Vonn, trois générations d’une même famille, qui cherchent sans succès le lac Secret, lieu de mémoire de Nola, et qui implorent Wolf de les guider. Cependant, un incident les entraîne hors des sentiers connus. Perdus, sans eau et sans nourriture, trop légèrement vêtus, ils passeront quatre jours et quatre nuits à lutter pour leur survie. Les dangers sont partout : blessures, froid, bêtes sauvages, vautours. Personne ne sortira indemne de l’aventure.

Lori Lansens a du souffle et du talent pour créer une atmosphère de tension, des personnages complexes et attachants, ainsi que pour construire un récit qui ménage ses effets et ses révélations. Les souvenirs qu’éveille la montagne nous permettent de comprendre ce qui a conduit Wolf à son entreprise désespérée. Les descriptions de la nature sont précises, concrètes et évocatrices à la fois. Les égarés est un hommage à l’amitié, au courage, à la résilience.

Extrait

Vonn n’a pas opposé de résistance quand j’ai tiré son pied vers moi et elle a seulement fermé les yeux lorsque j’ai lentement mis ses orteils dans ma bouche. Je les ai réchauffés avec ma langue, puis je les ai sucés avec douceur pour y faire circuler le sang de nouveau. J’ai été ému par ses gémissements, qui n’avaient rien à voir avec le plaisir. Je ne pouvais lui épargner la souffrance, mais les engelures, peut-être. Dans le noir, nous nous sommes regardés, et ces étranges circonstances ont engendré l’un des plus grands et singuliers moments d’intimité de ma vie. (p. 267)

Pour en savoir plus, lire d’autres points de vue : dans le Journal de Montréal, le Soleil, la Presse.

Lori Lansens, Les égarés, Alto, 2018, 489 pages

La fille de Brooklyn est une histoire qui part sur les chapeaux de roue et garde le rythme jusqu’à la fin. J’ai dévoré ses 473 pages en deux soirs.

L’intrigue est complexe et entrecroise deux drames, celui de l’enlèvement et de la séquestration d’adolescentes par un pervers, dix ans plus tôt, et celui de la disparition récente d’une jeune femme qui avait autrefois réussi à fuir cet enfer.

Le propos

Raphaël et Anna se paient une fin de semaine de congé en amoureux, trois mois avant leur mariage. Cependant, le mystère qui plane sur l’enfance et la jeunesse d’Anna rend Raphaël suspicieux et anxieux. Poussée dans ses retranchements, Anna lui montre la photo de trois cadavres calcinés. « C’est moi qui ai fait ça » lui dit-elle. Choqué, Raphaël s’enfuit. Mais reprenant bientôt ses esprits, il fait demi-tour et revient à la maison de location. Trop tard. Anna n’y est plus. Il comprend qu’elle est rentrée à Paris, ce qu’il s’empresse de faire à son tour pour courir demander le pardon à la femme qu’il aime et écouter l’histoire sous-jacente à ce drame. Or Anna est introuvable. Avec l’aide de Marc, voisin de palier et ami, ancien flic à la retraite, il se lance dans une enquête qui met au jour une affaire pleine de ramifications et de cadavres.

Le style

Le style de Guillaume Musso est clair et limpide, sans particularités mises à part les constantes références à des œuvres littéraires, cinématographiques ou picturales qui m’ont occasionnellement agacée par leur nombre. Raphaël s’exprime au je alors qu’un narrateur impersonnel nous fait part des faits et gestes de Marc, ces choix éditoriaux s’avérant tout à fait pertinents à la lumière du dénouement de l’histoire. Par contre, l’idée de permettre à des personnages décédés de nous donner leur version des faits dans la dernière partie du roman me semble plus discutable et un peu facile. Reste que l’intrigue est bien menée et qu’elle captive le lecteur.

Guillaume Musso, La fille de Brooklyn, XO Éditions, 2016, 473 pages

Le fric ou l’amour

La tentation, quelle est-elle ? Peut-être celle de la force brute des armes. Le roman de Luc Lang s’ouvre d’ailleurs sur une scène de chasse. François, chirurgien renommé, est également un chasseur émérite. Le cervidé qu’il traque depuis deux ans dans les forêts de Savoie, un 16 pointes, est enfin à portée de carabine. Il vise, hésite, tire. Blesse la bête à la patte. Il retrouve l’animal, l’endort, réussit à la tirer jusqu’au treuil, et de là, dans la boîte de la camionnette. De retour au relais, sa maison de campagne, il hisse le cerf sur la table où il fait habituellement boucherie, opère et relâche sa proie. 

En parallèle, on découvre les liens difficiles qu’il entretient avec chacun des membres de sa famille. Sa femme, Maria, souffre de délire mystique et séjourne régulièrement dans des couvents ou des maisons de retraite. Mathieu, son fils, a abandonné ses études en médecine pour la finance et fraye dans le milieu des opérations occultes, des bandits à cravate, des paradis fiscaux. Mathilde, sa fille, s’est amourachée d’un riche client de Mathieu. Un soir, François entend des coups de feu près du relais. Quelques minutes plus tard, sa fille paniquée frappe à la porte en soutenant un homme blessé, Loïc Tommer, le révolver à la main, qui exige d’être soigné par François. Même si François soupçonne Tommer ne n’être pas net, il n’hésite pas longtemps et prend le parti de sa fille contre celui de la justice. Il va aider. Commence alors une course contre la montre pour faire évacuer le malade vers un hôpital, faire disparaître la voiture criblée de balles. Puis tout dérape dans un scénario apocalyptique.

Le style précis, chirurgical, de Luc Lang, contraste avec la construction du récit, les retours en arrière illustrant la tentation de l’auteur de réécrire l’histoire. Comme chacun pourrait aimer réécrire certains événements de sa vie. Là où nous sommes impuissants, l’auteur se fait plaisir, retourne sur ses pas, propose un glissement dans les pensées, un petit quelque chose qui peut tout changer à la conclusion de l’histoire. 

Extraits

Son fils, à presque 30 ans, affichait une morgue et une assurance toutes fondées sur la puissance de son capital. Son rapport aux choses était dépourvu d’aspérités, lissé, parce que plus rien d’affectif, encore moins de social, ne traversait ses relations. Il était au-delà, entretenant des liens de pure convenance et de politesse creuse, sans incidence sur sa vie propre, posé qu’il était sous un invisible dôme de verre qui assourdissait tout bruit, décolorait toute couleur, affadissait chaque goût, chaque parfum. Toutes les expériences étant à sa portée, duplicables à l’infini, l’argent faisait de lui un immortel hors du temps et de l’histoire, l’emprisonnant dans une atonie qui devenait sa solitude et sa prison. (p. 164)

Les réserves de nourriture s’accumulent dérisoirement dans une bâtisse où il n’y a plus d’enfants, plus de chasseurs ni de chiens, où il n’y a plus d’épousée ni de parents. L’édifice est somptueux, mais le royaume est en ruine, seuls les êtres qui l’habitaient en consacraient la magnificence, il voit le Saint Jérôme de Ribera, assis, tenant un crâne, à moitié nu dans sa toge rouge sur son corps amaigri… François se tient dans une église vice, c’est le vent qui souffle entre ses os. Il baisse la tête, enfouit ses mains dans les poches, se dirige vers la maison, la neige geint sous ses semelles, les trois marches du seuil, il pousse la porte, la lumière du hall veille. (p, 189)

Un des thèmes qui traversent tout le livre : la futilité du fric et de la réussite professionnelle, quand les liens avec les êtres chers s’étiolent. Et si le fric, si la réussite professionnelle en étaient justement la cause ?

Autre point de vue à lire ici.

La tentation a été couronnée du prix Médicis 2019

Luc Lang, La tentation, Stock, 2019, 354 pages

Sécheresse du Dakota du Nord

J’avais lu, il y a quelques années, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, et j’avais adoré. Je traînais depuis longtemps, sur ma liste, une autre suggestion de lecture de cette auteure : Le pique-nique des orphelins. Je dois avouer que cette œuvre m’a moins émue que la précédente. On y retrouve les mêmes paysages plats et poussiéreux des plaines américaines où cohabitent plus ou moins en harmonie Blancs et Amérindiens. Mais cette histoire déjantée a mis à plus rude épreuve ma tolérance aux libertés que prend un auteur avec le réalisme, la vraisemblance, ce qui ne semble pas être le premier souci de Erdrich. Je ne peux bien sûr le lui reprocher dans la mesure où ces libertés sont caractéristiques de sa position créatrice. 

Propos

Dans le Dakota du Nord, Karl (11 ans) et Mary (6 ans), progéniture d’un homme marié entretenant une relation avec leur mère, sont abandonnés par celle-ci à l’occasion du bien nommé Pique-nique des orphelins. On les retrouve bientôt dans un wagon de marchandises en route vers Argus où leur tante tient une boucherie. Au moment de leur arrivée à destination, un incident sépare les deux enfants et seule Mary rejoint la maison de sa parente. Elle y sera élevée avec sa cousine Sita qui nourrira une forte jalousie à son endroit, acceptant difficilement l’attention de sa mère envers l’orpheline et le détournement de l’attention de son amie Célestine au profit de la nouvelle venue. 

On suit ces différents personnages et quelques autres, Blancs et Amérindiens vivant hors réserve, sur une quarantaine d’années, dans un monde où le bonheur est fuyant et les relations sèches comme le climat. Chacun exprime sa version des faits à tour de rôle. Les amitiés et les amours y sont rudes, les hommes toujours ailleurs ou sur le pas de la porte. Les familles se désintègrent. Seules les filles et les femmes semblent capables de tenir debout, au même endroit, contre vents et marées. Les incidents et les mésaventures parfois rocambolesques s’additionnent sans pour autant provoquer l’effondrement du petit macrocosme constitué par quelques résistants. 

Deux extraits illustrant d’une part l’atmosphère étrange du récit et d’autre part, la plume singulière, originale de l’auteure.

Extraits

Elle attendait, mais je n’allais pas dire ce qu’elle voulait que je dise. Sa silhouette dessinait une tache d’ombre compacte d’un noir de jungle, et ses yeux brillaient d’un éclat aveuglant comme les pointes de deux punaises. Elle se maintenait sur ses jambes en s’appuyant au dossier de la chaise. Aucun de nous ne bougea tant que la cigarette ne fut pas consumée jusqu’au filtre. Puis je tendis le bras par-dessus la table et lui retirai le mégot des doigts. Je le posai sur le cendrier bleu en forme de trèfle. (p. 338)

Le soleil se coucha. L’herbe froufroutait dans la petite brise, le son paraissait anormalement bruyant, tout comme les canards, qui marmonnaient dans leurs nids douillets, et les rats musqués. J’avais l’impression de les entendre gifler l’eau dans leur chasse aux insectes. Même les nuages qui s’amoncelaient semblaient produire un léger chuintement tandis qu’ils se rétractaient, se repliaient et prenaient des couleurs. (p. 73)

Est-ce le style d’Erdrich ou est-ce des maladresses de traductions? Quelques phrases m’ont fait tiquer :

« … j’eus soudain cette impression qui m’avait toujours effrayé d’obscurité… » ou « Dire la bonne aventure était un passe-temps que Sita ne supportait pas d’adorer… ».

Le pique-nique des orphelins est un livre singulier pour amateur de récits rabelaisiens.

Point de vue plus positif d’un lecteur

Louise Erdrich dresse le portrait d’une famille éclatée où chacun, tout en s’accrochant aux autres, joue sa propre partition et accumule les fausses notes. Sans cynisme, avec une pointe d’humour noir, une écriture puissante et poétique, un art consommé des dialogues et de la mise en scène. Un roman ample, riche, ambitieux, violent et beau comme ces vies se déroulant de façon chaotique au fil des décennies.

Louise, Erdrich, Le pique-nique des orphelins, Albin Michel, 1986,454 pages

Mère féroce en action

Preuves d’amour est le premier tome d’une trilogie mettant en vedette Tessa Leoni. Dans le deuxième, Famille parfaite, le passé de Tessa était parfois évoqué. On comprenait que l’assassinat de son mari, Brian Darby, lui avait, dans un premier temps, été imputé et lui avait coûté sa carrière de policière durement gagnée. Je n’ai pu résister longtemps à y aller voir de plus près. 

En gros…

Tessa avoue être l’auteure du meurtre de son mari abattu avec son arme de service de trois balles au cœur et plaide la légitime défense contre un mari violent. On ne tarde pas à l’accuser aussi du meurtre de sa fille Sophie, dont la disparition se prolonge anormalement. Tessa réfute cette allégation, clamant son amour pour sa fille et soutenant que le lit de Sophie était vide lorsqu’elle est rentrée de sa ronde de nuit. D.D. Warren est chargée de l’enquête. Curieusement, la détective éprouve une antipathie immédiate pour Tessa et s’acharne à démontrer sa culpabilité. Tout nouvel indice pouvant disculper Tessa est interprété pour appuyer la thèse inverse. En fait, les choses sont beaucoup moins claires que ne le croit D.D. Warren au départ et l’affaire s’épaissit au fur et à mesure de la progression du récit.

Extrait

« Bon, reprenons. Voilà nos hypothèses : Tessa Leoni aurait tué mari et enfant, sans doute dans la soirée de vendredi ou la matinée de samedi. Elle aurait congelé le corps de son mari dans le garage. Elle se serait débarrassée de sa fille pendant le trajet en voiture du samedi après-midi. Ensuite elle aurait pris son service (très probablement après avoir mis le corps de son mari à décongeler dans la cuisine) et quand elle serait rentrée chez elle, elle aurait laissé son amant la tabasser avant d’appeler ses collègues. Ça se tiendrait. Maintenant, sortez d’ici et trouvez-moi des faits. Je veux des courriels et des messages téléphoniques entre elle et son amant. Je veux un voisin qui l’aurait vue décharger de la glace ou pelleter de la neige. Je veux savoir exactement où s’est rendue la Denali blanche de Brian Darby le samedi après-midi. Je veux le corps de Sophie. Et, si c’est bien ce qui s’est passé, je veux que Tessa Leoni passe le restant de ses jours derrière les barreaux. Des questions ?

Lisa Gardner ne fait pas dans la dentelle dans ce roman. Tessa devra faire preuve d’ingéniosité et de cruauté pour se sortir du guêpier dans lequel on l’a mise et retrouver sa fille saine et sauve. Des têtes vont tomber, le sang va couler. Ce récit est aussi une réflexion sur la maternité et sur la conciliation travail – maternité. L’action qui démarre en trombe dès la première page, la dissémination des informations et des indices modifiant en continu notre compréhension du drame, l’absence de temps morts sont autant d’ingrédients qui font de Preuves d’amour un roman absolument haletant.  

Lisa Gardner, Preuves d’amour, Albin Michel, 2013, 539 pages

L’autre, cet éternel inconnu

Première rencontre pour moi avec Lisa Gardner, prolifique écrivaine de romans policiers. Et sans doute pas la dernière. 

Résumé

Famille parfaite, c’est celle de Justin Danbe, Libby et Ashlyn. Justin est le propriétaire, à Boston, d’une entreprise de construction, Danbe Construction, qui fait dans l’institutionnel – hôpitaux, prisons, bureaux. C’est son père qui lui a légué l’entreprise qui vaut maintenant dans les 100 millions de dollars. Libby, issue d’un milieu modeste est femme au foyer, créatrice de bijoux en argent et veille sur son adolescente rebelle, Ashlyn.

À l’ouverture du roman, le couple vacille sur ses fondations. Justin est infidèle, Libby est toxicomane et leur fille se referme sur elle-même. Au retour d’un souper d’amoureux visant à reconstruire leur couple, toute la famille est enlevée par trois hommes, anciens soldats ou anciens prisonniers, chose certaine, des professionnels, qui les amènent au New Hampshire et les enferment dans une prison toute neuve, construite par Danbe Construction, mais encore inoccupée. Tessa Leoni, enquêtrice privée, dont Danbe Construction a retenu les services, est mandatée par la compagnie pour mener une investigation parallèle. Elle aura à travailler avec des agents du FBI et avec Wyatt, shérif du New Hampshire, qui tous mettront beaucoup d’effort pour retrouver la famille disparue et démasquer l’auteur de la machination. Durant ce temps, la famille vivra des jours difficiles et longs dont elle ne sortira pas indemne. 

Pas de doute, Lisa Gardner sait raconter une histoire. À l’intérêt de l’enquête complexe menée par les forces de l’ordre s’ajoute celui de la réflexion sur la famille, le couple, la parentalité, alimentée par Libby, dans des chapitres écrits à la première personne. Par la voix de l’épouse et de la mère, l’auteure soulève différents thèmes, dont ceux de l’amour, de l’usure du couple, de l’imperfection des parents, de la fidélité et de l’infidélité, de la méconnaissance de ses proches.

Extrait

Une famille ne se décompose pas comme ça du jour au lendemain. Même à cause d’une infidélité. Il fallait qu’il ait eu des fissures, des défauts dans les fondations. Mais je ne les avais pas vus, ou alors je n’avais pas voulu les voir. Ashlyn avait raison sur un point : je me mettais en quatre pour être parfaite et conciliante. Je voulais que mon mari soit heureux. Que ma fille soit heureuse. Et je ne comprenais pas ce qu’il y a de mal à faire ça. (p. 260)

Famille parfaite est un roman qu’on ne peut plus lâcher sitôt qu’on a ouvert la première page, soit-elle de papier ou numérique (mon cas).

Lisa Gardner, Famille parfaite, Albin Michel, 2015, 607 pages

Un Grisham hilarant

Le roman de Grisham lu précédemment, L’Associé, était dans la pure veine du polar judiciaire. Preuve du talent et de la versatilité de l’auteur, le dernier à mon palmarès, La Revanche, nous transporte dans un autre univers, celui du football américain à l’italienne. Hilarant ! 

Le propos

Rick, un quart-arrière substitut, appelé en renfort sur le terrain, offre la victoire du Super Bowl à l’équipe adverse en donnant trois interceptions. C’est la dernière de ses bévues qui lui ont valu le titre de Première Andouille de l’histoire du sport professionnel et un changement d’équipe annuel. À court de possibilités, son agent, Arnie, l’expédie à Parme, en Italie, où une équipe d’amateurs, les Panthers, est en quête de son premier Super Bowl italiano et mise sur le talent de cette recrue de la NFL. Rick est un gars sympathique, mais unilingue et sans culture comme tant d’autres de ses compatriotes nourries au sport et aux hamburgers. Forcément, c’est le choc culturel. Il découvre le vin, la bonne cuisine, les repas interminables et l’expressivité débridée des Italiens. Et le football à l’italienne. Ce qui, au départ, avait tout du pensum devient peu à peu une aventure dans laquelle Rick s’investit et qui va changer sa vie. 

Extrait

La surprise, ce fut la table. Dressée dans le patio, petite terrasse fleurie dominant tout le centre de la ville, elle était faite d’une dalle de marbre posée sur deux urnes imposantes, et encombrée de chandeliers, d’argenterie, de fleurs, de porcelaine fine et de bouteilles de vin rouge. L’air nocturne était limpide et calme, plus frais seulement quand une légère brise soufflait. Une enceinte invisible diffusait en sourdine un air d’opéra.

Mais où suis-je là ? se demanda L’Américain. D’habitude, en mars, il traînait en Floride où il squattait une chambre chez un copain, jouait au golf, soulevait des haltères, courait, s’efforçait de garder la forme pendant qu’Arnie s’activait au téléphone, se démenant pour lui trouver une équipe. Il subsistait toujours un espoir. Le prochain appel pouvait annoncer le prochain contrat. La prochaine équipe pouvait offrir le grand coup de chance. Chaque printemps était porteur d’un nouveau rêve, qu’il trouve enfin sa place — une équipe dotée d’une grande ligne offensive, d’un meneur de jeu brillant, de receveurs talentueux, tout. Ses passes seraient au cordeau. Les défenses s’écroulaient. Le Super Bowl. Et ensuite, le Pro Bowl. Un gros contrat. Des appuis. La renommée. Des tas de pom-pom girls. (p. 1880)

Ce roman m’a beaucoup amusé, au point de rire aux éclats par moments. Situations cocasses, descriptions élaborées de la cuisine italienne, compte rendu détaillé de chacune des parties dans ce franglais qui caractérise le vocabulaire sportif des Français. Un petit échantillon :

Adoptant une formation en « I », avec Franco posté quatre yards derrière lui en position de fullback et Sly trois yards plus loin, Rick balaya rapidement la défense adverse du regard, mais ne vit rien qui soit susceptible de l’inquiéter. Le smash, c’était une transmission du ballon de main en main loin de l’aile droite, donnant au tailback toute latitude de « lire » la défense des bloqueurs et de choisir un trou. (p. 1891)

Bien que l’auteur m’ait perdu durant les matchs, j’ai eu beaucoup de plaisir à voyager en Italie avec Rick.

John Grisham, Le Client, L’Associé, La Revanche, Robert Laffont, 2007, 520 pages

Une brillante machination

John Grisham n’a pas fini de me captiver. Le maître du polar juridique signait en 1997 avec L’Associé un roman complexe et palpitant de la première à la dernière ligne. 

Le propos

L’Associé, c’est Patrick Lanigan, avocat nouvellement engagé par une firme spécialisée dans les causes douteuses. Lorsqu’il découvre que ses collègues sont sur une affaire juteuse qui va rapporter quelque 90 millions, 60 pour leur client et 30 pour eux, et qu’ils ont prévu se débarrasser de lui afin de ne pas partager leur butin, Patrick machine un coup fourré qui lui permettra de mettre la main sur le magot en entier après avoir mis en scène sa mort tragique dans un accident de voiture. La coïncidence des deux événements éveille rapidement les soupçons. Ses associés engagent une firme spécialisée dans la recherche des disparus et dans l’art de leur délier la langue une fois qu’elle les a coincés. Le roman s’ouvre sur la capture de Patrick, sur la torture qu’on lui fait subir pour savoir où il cache l’argent et sur son retour en terre d’Amérique sous l’autorité du FBI qui a repris la main dans l’affaire. Commence alors une enquête dont, ironiquement, l’accusé tire les ficelles et qui nous révèle petit à petit l’intelligence du stratagème monté par le fugitif. Sa complexité n’a d’égale que l’imagination de cet auteur prolifique. 

Extrait

La nouvelle du retour de Patrick s’était répandue comme une traînée de poudre le long de la côte du Mexique. Les gens de robe sont friands de cancans : ils sont même enclins à les enjoliver et prompts à les colporter. Des rumeurs couraient, inventées de toutes pièces. Il pèse soixante kilos et parle cinq langues. L’argent a été retrouvé ; l’argent a disparu pour de bon. Il vivait dans l’indigence ; il habitait un hôtel particulier. Il vivait seul ; il avait refait sa vie et avait trois enfants. On sait où se trouve l’argent ; personne n’en a la moindre idée.

Pour amateur d’enquêtes et de suspense

Bien que le protagoniste soit effectivement coupable du détournement de fonds et qu’il soit accusé (sans preuve) d’homicide, on s’attache au personnage taciturne et peu bavard qui tente de se sortir des griffes de la justice. On est touché par son désir de repartir de zéro, par son espoir de gommer une enfance peu heureuse, un mariage catastrophique et un emploi ennuyeux. Même si c’est une illusion.

Grisham continue de séduire avec des histoires bien construites, livrées dans une langue claire, élégante, efficace et sans effets de manche. Il peaufine son portrait de l’univers de la justice américaine, des conflits entre juridictions locales et nationales, de l’acharnement et de l’éthique variable de la presse couvrant ces affaires, des avocats véreux, parfois obnubilés par leur quête de réélection ou de gloire, et des avocats honnêtes pour qui la justice veut encore dire quelque chose.

Les amateurs de suspense et d’enquête en ont pour leur argent !

John Grisham, Le Client, L’Associé, La revanche, 1997, 717 pages

Le style 19e de Boyd

Nous sommes à Édimbourg, en 1894. Brodie Moncur, jeune accordeur de piano à l’oreille parfaite, est envoyé à Paris par son employeur, le propriétaire des pianos Channon, pour y développer les affaires sous la direction de son fils, Calder. Brodie s’acquitte de sa mission malgré l’hostilité et la malhonnêteté de Chalder. Par ailleurs, sa réputation d’accordeur se répand et lui vaut des relations avec les grands concertistes de l’heure, dont Kilbarron, surnommé le Liszt irlandais, dont il devient le secrétaire et l’amoureux transi de sa maîtresse, la belle Lika Blum. En découlent pour Brodie des péripéties à travers l’Europe et la poursuite du rêve d’épouser Lika.

Comme souvent chez Boyd, l’histoire se met sur les rails avec lenteur. À un moment donné, je commence à soupirer pour de l’action. J’en suis à la page 274 ! Mais voilà, le récit s’accélère et se dramatise. Boyd a fini de disposer ses pions et la partie démarre réellement. Les obstacles se dressent sur le chemin de Brodie.

L’amour est aveugle n’est pas le roman de Boyd que j’ai préféré, mais j’ai tout de même passé un bon moment avec ce Brodie très 19e siècle, pas très perspicace, ballotté par les événements. Un doux rêveur auquel on souhaiterait un destin moins cruel.

Le tour de force de William Boyd dans cette œuvre est de nous faire oublier totalement qu’elle a été écrite en 2019. L’intrigue des plus romantiques, même dans ses moments dramatiques, les personnages, le contexte, le vocabulaire, tout nous plonge dans ce passé déjà lointain. Bluffant ! L’autre aspect qui force l’admiration est la capacité de cet auteur à se renouveler d’un roman à l’autre et à nous déstabiliser. 

Extrait

Il sortit rue Saint-Dominique et héla une victoria pour se faire conduire jusqu’au magasin Channon avenue de l’Alma, à deux pas des Champs-Élysées. Par cette froide journée de février au ciel plombé, il était content d’avoir mis sa vieille redingote en tweed et l’écharpe de laine fauve que Doreen lui avait tricoté. Il jeta au passage un coup d’œil à la tour Eiffel, dont le sommet était obscurci par des nuages stationnaires, et se demanda combien de temps il fallait avoir vécu à Paris pour ne plus la remarquer, pour qu’elle fasse partie du paysage comme Notre-Dame ou l’Arc de triomphe. Il trouvait dommage que cette construction fût vouée à la démolition sous quelques années, mais peut-être tenait-elle trop de la monstruosité pour qu’une ville l’acceptât. La plus haute structure construite par l’homme à la surface du globe ! Incroyable ! Magnifique ! Il était déjà monté deux fois au dernier étage. (p. 80)

William Boyd, L’amour est aveugle, Seuil, 2019, 483 pages

Un amour de client

Les romans de Grisham sont aussi intelligents que ses titres sont sobres. Le client. Plus simple que ça… Mais quelle histoire !

L’intrigue

Le client, c’est Mark, un gamin de 11 ans, curieux, courageux et quelque peu frondeur. Dès le début du récit, on sait que le FBI enquête sur la mort criminelle d’un sénateur de la Louisiane dont le corps n’a pu être retrouvé. Romey, l’avocat du sbire qui a occis le politicien apprend de son client le lieu de la dépouille. Se croyant lui aussi traqué par le FBI, Romey, paniqué, gagne Memphis pour se suicider. Mark et son petit frère Ricky sont témoins de la chose et Mark tente d’intervenir pour empêcher le drame. Il se fait pincer par l’homme aux abois qui, ayant décidé que l’enfant mourrait avec lui, lui révèle son lourd secret avant de passer à l’acte. Mark arrive à lui échapper, mais il comprend vite qu’il a intérêt à se taire s’il ne veut pas être éliminé, ainsi que sa mère et son frère traumatisé, par la mafia. Le petit débrouillard se trouve une avocate, Reggie, et tout le reste du récit porte sur les tribulations de Mark pour se soustraire aux aveux, et sur ceux de son avocate pour le protéger, lui et sa famille.

Extrait

Son corps fluet rasant le sol, Mark rampa vers la voiture. L’herbe sèche était haute d’au moins soixante centimètres. Il savait que l’homme ne pouvait pas l’entendre de l’intérieur de la voiture, mais se méfiait du mouvement des herbes. Il s’avança donc vers l’arrière de la Lincoln, progressant sur le ventre, comme un serpent, jusqu’à ce qu’il arrive dans l’ombre du coffre. Il tendit le bras, retira doucement le tuyau du pot d’échappement et le laissa tomber par terre. Il revint rapidement sur ses pas et, en quelques secondes, fut de retour auprès de Ricky, accroupi dans l’herbe plus épaisse et les broussailles, à la périphérie de la ramure de l’arbre. Il savait que, s’ils se faisaient repérer, ils pourraient filer à toutes jambes et disparaître sur le sentier, avant que le bonhomme rondouillard puisse les attraper. (p. 23)

Plaisir de lecture

Ça prend une imagination débordante, un grand sens du récit et une qualité littéraire peu commune pour nous tenir en haleine durant plus de 800 pages sans que soit versée une goutte de sang additionnelle. Mark et Reggie sont des personnages complexes et hautement attachants. Grisham est issu de la filière légale et ses œuvres en déclinent toutes les facettes sans jamais se répéter. Nos deux protagonistes sont donc confrontés aux objectifs plus ou moins honnêtes de la machine judiciaire américaine et à la propension à user de tous les moyens pour obtenir gain de cause et conclure les enquêtes. D’autant plus que les procureurs ont parfois des visées politiques qui ajoutent de la pression aux efforts des forces de l’ordre. Grisham dénonce comme toujours les dérives du système judiciaire en opposant aux ambitieux et aux ripoux de valeureux acteurs (avocats, juges) qui privilégient la défense des droits des citoyens aux gains juteux et à la gloire médiatique.

Un très beau moment de lecture.

Le Client fait partie d’une trilogie regroupant 3 des best-sellers de l’auteur. 

John Grisham, Le Client, L’Associé, La Revanche, Best-sellers/Robert Laffont, 1862 pages

Du mépris des monopoles

La technologie, c’est merveilleux… quand ça fonctionne. Dans le cas contraire, ça fait monter en flèche la production de cortisol et chuter dramatiquement la qualité du langage.

Depuis quelques mois, je n’arrive plus à télécharger des livres numériques de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ). Au moment du téléchargement dans l’application Adobe Digital Edition, un message d’erreur s’affiche accompagné d’un code. Des recherches sur l’aide en ligne d’Adobe m’ont menée à une procédure que j’ai essayée de nombreuses fois, toujours sans succès, réinstallant à plusieurs reprises l’application ou cherchant des chemins de contournement. Je ne suis pas la seule à rencontrer ce problème puisqu’il est répertorié sur le site de la liseuse Kobo.

Mes proches connaissent ma pugnacité lorsque vient le temps de résoudre un problème technologique. Après des heures de pitonnage, j’ai tenté d’avoir du soutien de la part d’Adobe. Réponse : Adobe n’offre aucun soutien sur ce logiciel, ni par clavardage ni par téléphone, parce qu’il est gratuit. J’ai fait un appel à la BANQ. Une dame visiblement frustrée m’a répondu qu’eux-mêmes n’obtenaient aucune aide d’Adobe, ce qui les faisait mal paraître auprès de leur clientèle.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la liseuse KOBO est actuellement la seule à permettre l’emprunt en bibliothèque en combinaison avec l’application Adobe Digital Edition. Cette énorme compagnie ne s’occupe que de ses clients payants, ce que je trouve proprement scandaleux étant donné qu’ils sont en situation de monopole dans cette affaire.

J’ai fermé mon compte Adobe et je me suis résignée à acheter des livres sur la boutique KOBO tout en pestant contre les prix trop élevés, sachant pertinemment que les écrivains reçoivent des droits d’auteur réduits pour les versions numériques de leurs oeuvres. Des livres numériques plus chers que la version de poche des livres papier, c’est carrément injustifié. 

C’est rageant de constater ces abus quand on connaît les difficultés des écrivains à tirer un revenu décent de leur métier.

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