En rafale

L’allume-cigarette de la Chrysler noire m’a reposée de Querelle de Roberval. Qui ne connaît pas encore la verve de Serge Bouchard, son regard singulier sur tout ce qui l’entoure, sa capacité à en tirer des sens qui échappent le plus souvent aux gens pressés que nous sommes ?

Serge Bouchard s’intéresse à tout, parle de tout. Il sait traduire la joie comme la révolte. Comme il le dit lui-même: Depuis cinquante ans, je me passionne pour les idées, pour l’histoire, pour toutes les questions relatives à la nature de l’humanité, du Cro-Magnon jusqu’au cyborg. (p. 131)

Pas une minute d’ennui, jamais, avec ce penseur-conteur.

Serge Bouchard, L’Allume-cigarette de la Chrysler noire, Boréal, 2019, 240 pages

Une amie de passage en Floride m’a laissé Le cœur en bandoulière, petite plaquette (125 pages) dans laquelle Michel Tremblay met en scène l’inquiétude d’un écrivain vieillissant. A-t-il encore quelque chose à dire ? Sa voix peut-elle rivaliser avec celles des jeunes loups qui envahissent la scène littéraire ? (Coïncidence, le narrateur est en train de lire Querelle de Roberval !) Ce roman hybride alterne entre les réflexions du narrateur et la pièce de théâtre inachevée à laquelle il s’attaque dans l’espoir de la terminer enfin. 

J’ai peu lu Tremblay jusqu’à ce jour, à l’exception d’un recueil de récits (dont j’ai oublié le titre), que j’avais beaucoup aimé. Ce court ouvrage m’a laissée plutôt tiède même si le thème pourrait venir me chercher au premier chef. Mais bon, les fans de Tremblay pourront apprécier davantage que moi.

Extrait

C’est juste qu’après tant d’années passées à arpenter les trottoirs de Montréal, de Paris, de New York, de Key West, mes villes favorites, pour le seul plaisir d’errer en écorniflant pour voir ce qui s’y passait ou pas, l’excitation s’est émoussée, l’envie envolée, on dirait, et je m’en veux, que ma curiosité naturelle m’a quittée pour être remplacée par une sédentarité que j’aurais autrefois mal jugée et qui s’est peu à peu imposée à moi : mon fauteuil, mes livres, ma télévision. Je disais que ce n’était pas l’âge, je suppose que je dois me rétracter et me rendre à l’évidence : je ne suis plus jeune — peu s’en faut — et un rien, une simple promenade pour me rendre au coucher du soleil, ce que je fais pourtant tous les soirs d’hiver depuis plus de vingt-cinq ans, me fatigue. En plus de m’ennuyer. (p. 9)

Michel Tremblay, Le cœur en bandoulière, Leméac/Actes Sud, 2019, 125 pages

Civilizations de Laurent Binet est extrait de ma boîte au trésor. Grand prix du roman de l’Académie française 2020, cette très brillante uchronie renverse l’histoire et la reconstruit sur la base de l’invasion de l’Europe par les Incas. 

À la suite d’une guerre interne au royaume des Incas, Atahualpa, qui régnait sur l’empire avec son frère, fuit vers le nord et en vient à traverser la mer pour aboutir dans un Portugal dévasté par un terrible tsunami. Après une longue errance de ville en ville avec les fidèles qui l’ont suivi, l’Inca finit par s’enraciner et imposer son pouvoir sur le Royaume d’Espagne, et petit à petit, sur une grande partie de l’Europe. C’est donc un regard neuf qui est posé sur ce territoire qui devient pour les Incas, le Nouveau Monde, celui des Levantins, puisque situé à l’est de leur pays d’origine, le nombril du monde.

Extrait

Les Levantins croyaient en une famille de dieux composée d’un père, d’une mère et de leur fils. Le père vivait dans le ciel et avait envoyé son fils sur la terre pour sauver les hommes mais, après de multiples aventures et une suite de malentendus, il l’avait laissé se faire clouer sur une croix par les hommes qu’il était venu aider, et qui ne l’avaient pas reconnu. Puis le fils était revenu du monde souterrain et avait rejoint son père au ciel. Depuis ce jour, dessillés et mortifiés par leur erreur, les Levantins attendaient et espéraient le retour du fils sur terre. En même temps, ils ne cessaient de prier et de vénérer la mère, qui avait la particularité étrange d’être restée pucelle lorsque le père l’avait fécondée. Il existait aussi une divinité secondaire qu’ils appelaient le Saint-Esprit et qui se confondait tantôt avec le père, tantôt avec le fils, tantôt avec les deux. Le signe de la main que les adeptes du culte chrétien faisaient à tout propos représentait la croix sur laquelle le fils avait été cloué. Ainsi toutes leurs actions se prétendaient dictées par la volonté de réparer l’ingratitude que leurs ancêtres avaient montrée envers leur dieu, lorsqu’ils l’avaient torturé et cloué sur une croix de bois qu’ils avaient dressée au sommet d’une montagne, dans un pays lointain d’où ils avaient été chassés mais qu’ils rêvaient de reconquérir. (p. 156)

L’auteur s’amuse à nous offrir une civilisation plus égalitaire dans laquelle toutes les religions ont le droit de cité à condition de vénérer une fois l’an le dieu Soleil, dont personne ne peut nier l’existence puisqu’il éclaire également tous les peuples de la terre. Binet fait ici la démonstration de ses vastes connaissances historiques, connaissances me faisant souvent défaut et ne me permettant pas de savourer à leur juste mesure toutes les facéties de l’auteur. Néanmoins, l’exercice est réjouissant et le style, empruntant les codes de l’époque, en phase avec son sujet. Très amusante et intéressante lecture !

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019, 378 pages

La grande noirceur

Aussi apprécié que soit un livre par les instances chargées de distribuer les prix littéraires, il arrive occasionnellement que ce même livre nous tombe des mains. Ce qui fut le cas pour Querelle de Roberval dont je me suis tout de même astreinte à lire la moitié. Qu’est-ce qui ne m’a pas émue dans cette œuvre couronnée du prestigieux prix Ringuet décerné par l’Académie des lettres du Québec? Je ne saurais le dire avec précision. J’ai seulement été obligée de constater, à la page 104, que je ne trouvais aucun plaisir à cette violente charge contre les dérives du capitalisme dont je partage par ailleurs les constats. Tout comme je ne pouvais m’attacher aux personnages. Deux extraits pourront vous permettre de vous faire votre propre idée du style et du propos. 

D’abord cet incipit qui ouvre le récit avec fracas :

Ils sont beaux tous les garçons qui entrent dans la chambre de Querelle, qui font la queue pour se faire enculer. Il les enfile sur un collier, le beau collier de jeunes garçons qu’il porte à son cou comme nos prêtres portent leurs chapelets ou nos patronnes leurs colliers de perles. Querelle aime les petits garçons, les garçons sages de bonne famille et les mauvais garçons qui rôdent devant les portes de la prison, le soir, quand on libère pour la fin de semaine les détenus assoiffés de peau glabre et de fesses rondes et que les garçons vont défiler près des grillages, vers les voitures du parking qui les emmènent bien vite au premier motel sur la route. (p. 13)

Puis, cet extrait qui illustre le fond d’un autre thème majeur de l’oeuvre:

Malgré les journées qui s’allongent, la fatigue qui arrive avec le ciel noir, les travailleuses s’affairent à maintenir bien solidement ficelé le tissu de l’ouvrage robervalois. Et pourtant. Pourtant, c’est une bête beaucoup plus ignoble qu’elles nourrissent, un ordre beaucoup plus primitif. C’est que tout l’espace invisible entre leurs corps habitués, réglés à la tâche, tout l’air qu’elles rejettent en des soupirs blasés, toutes les pensées noires qu’elles acheminent tant bien que mal jusqu’à la fin de leur shift, tout cela ne leur appartient pas. Leurs gestes précis et ennuyés, l’énergie excessive dépensée à des corvées inutiles, souvent un peu botchées, ne sont pas, selon une loi plus ancienne que la thermodynamique, pure perte, mais gain véritable pour ces quelques patronnes qui, du haut d’une montagne, observent Roberval en caressant leurs colliers de perles. (p. 96)

Pour rendre justice à ce roman, je me fais un point d’honneur de vous mettre en lien avec d’autres commentaires beaucoup plus enthousiastes que les miens, dont celui de La Presse., et, du côté de la France, celui de Télérama. Également, un article du Devoir, qui relate la controverse suscité par la publication adaptée au lectorat français.

Kevin Lambert, Querelle de Roberval, Héliotrope, 2019, 277 pages

Le passé comme ingrédient constitutif du présent

Le propos

Les écrivements, ce sont ceux de Jeanne, octogénaire rebelle, qui part sur les traces de Suzor, son mari, ayant quitté la maison avec fracas après 20 ans de mariage. Faut dire que leurs années de mariage avaient été marquées par une étrange et traumatisante expérience en Russie… Durant cette éclipse d’une quarantaine d’années, personne n’a pu remplacer Suzor dans le cœur de Jeanne. Celle-ci a noté les souvenirs de leur vie commune dans un carnet comme pour les enfermer et les neutraliser une bonne fois pour toutes. Mais la vie se rit souvent de nos illusions. Le jour où Jeanne apprend que Suzor souffre d’Alzheimer, toutes les barrières mises en place avec tant de difficulté pour conjurer le passé volent en éclat. Et voilà Jeanne sur les routes pour tenter de sauver leur amour des sables mouvants de l’oubli.

Quel personnage touchant que cette Jeanne, à la fois douce et violente, combative et lasse, pleine de tendresse ! Un personnage qui doit beaucoup de sa substance à la plume subtile et imaginative de Mathieu Simard. Ainsi entretient-elle une relation de fausse grand-mère avec une adolescente tout aussi attachante, Fourmi.

Extrait

En colère contre l’univers, elle [Fourmi] sait depuis longtemps qu’elle aussi est différente. Déjà, les autres ont des parents qui s’occupent d’eux. Ceux de Fourmi le font à microdoses, famille homéoparentale. C’est comme ça depuis qu’elle est toute petite. Des parents souvent absents et, lorsqu’ils étaient présents, ils n’en avaient que pour Charlot, le beau grand fort qui jouait du piano les yeux fermés et au baseball les lundis soir. Fourmi a grandi à l’ombre, sans eau, sans qu’on la change de pot. Elle avait toujours l’impression de déranger ses parents, surtout pendant la saison des impôts. Elle passait donc le plus clair de son temps enfermée dans sa chambre, à idolâtrer son frère et à dessiner des créatures squameuses et des chevaux sans tête. (p. 104)

Les écrivements, comme Fourmi a baptisé le carnet de Jeanne, est une réflexion sur la mémoire, l’oubli voulu ou imposé par la maladie. Sur l’impossibilité de gommer le passé. Sur l’amour, la tendresse. J’ai adoré.

Ce livre a été couronné du prix France-Québec 2019

Mathieu Simard, Les écrivements, Alto, 2019, 235 pages.

Voyage gratuit au Tibet

neigeSylvain Tesson est un grand voyageur, un essayiste de talent et un poète. Ses livres émanent le plus souvent d’expéditions trépidantes sur des trajectoires improbables. C’est l’homme du mouvement. Pourtant, dans La panthère des neiges couronné du prix Renaudot 2019, c’est un Tesson immobile et contemplatif qu’on rencontre. Et ce, grâce à Vincent Munier, célèbre photographe animalier, qui l’invite à le suivre au Tibet pour tenter d’y apercevoir la mythique panthère des neiges. Tesson nous décrit leur lent périple, les longues heures d’affût, les apparitions qui leur donnent tout leur sens.

Les kiangs, cousins des chevaux, n’avaient pas subi l’indignité de la domestication, mais l’armée chinoise les avait massacrés pour nourrir l’avancée des troupes, il y a un demi-siècle. Ceux-là étaient des survivants. Nous distinguions leur chanfrein bombé, leur crinière drue, leur croupe arrondie. Le vent tendait un lavis de poussière derrière eux. Les bêtes étaient à cent mètres et Munier les visait. Soudain ils fusèrent vers l’ouest, comme électrocutés. Un caillou avait roulé sous nos pas. Une électricité traversa le plateau. Les rafales soufflaient, la lumière explosait dans la poussière levée par les galops, la cavalcade ébouriffa des nuages de niverolles, un renard dérangé courut éperdument. La vie, la mort, la force, la fuite : la beauté disjonctait. (p. 51)

Ce petit échantillon vous donne un aperçu de l’écriture somptueuse de l’auteur, alternant entre les formulations lapidaires et les envolées lyriques ou les images chocs.

Au plaisir formel s’ajoute celui du voyage par procuration dans des régions du monde dont on a peu de chances de fouler le sol, celui aussi d’une pensée en quête de sens. Bien sûr, ce plaisir est forcément égratigné par le constat implacable de la dégradation de la planète, par la disparition probable d’une beauté que l’auteur excelle à nous faire goûter.

Sylvain Tesson, La panthère des neige, Gallimard, 2019, 167 pages

Ce très beau livre de Tesson est ma première ponction dans le trésor que constitue, chaque année, mon merveilleux cadeau de Noël.

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Une remise en question

Le choc des réalités

Marie Darrieussecq, c’est une voix, comme on dit en littérature. Une voix singulière à laquelle je mets toujours du temps à m’habituer. Dans La Mer à l’envers, je retrouve son écriture hachurée, chaotique, comme les pensées et les émotions de Rose, qui passe Noël en croisière, avec ses deux enfants, un cadeau de sa mère. Une nuit, l’immense palace à hélice s’immobilise, en pleine Méditerranée. Réveillée, Rose va aux nouvelles et assiste au sauvetage des migrants. Des morts et des vivants. Parmi eux, Younès, un grand jeune homme qui croise son regard, lui demande de l’eau, un téléphone. Ce contact déclenche quelque chose qui échappe au contrôle de Rose. Et qui va lui faire prendre des chemins de traverse. Nous sommes dans sa tête, et là-dedans, c’est agité, c’est troublé. Dans sa tête, ses assises chambranlent. 

Extrait

Elle est dans la zone sous l’eau, sous le casino, il est profond comment ce bateau ? C’est le quartier des employés. Dans une grande salle très éclairée, très embuée, sont assis, couchés, des tas de gens. Elle se faufile, pardon, excusez-moi, une grosse jeune femme moulée dans un jogging ne se poussait pas, des garçons assis se tenaient les genoux, des allongés dormaient, les voiles alourdis d’un groupe de femmes semblaient monter du sol pour bercer les bébés, c’était comme inventer une politesse ou une fermenté nouvelles pour glisser son corps parmi ces corps, ces plis, ces amas mouillés, sweat-shirts, tuniques, pulls, casquettes, survêtements, blousons à capuche. Tous sentaient la mer et le gasoil, et comme une grande odeur de poisson, tirés ruisselants de la gueule du monstre.

Ce roman effleure de nombreux thèmes (crise existentielle, couple bancal, maternité parfois lourde à assumer), mais le plus significatif à mes yeux est le contraste entre le luxe ostentatoire de la vie de croisière et le dénuement extrême des rescapés de la mer, souvent de l’enfer. Et puis, cette pulsion de Rose qui veut sauver Younès…

Un roman intéressant, mais qui ne casse rien, sauf sans doute pour les inconditionnels de Marie Darieussecq.

L’opinion de la Presse

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L., 2019, 247 pages

Le Québec et De Gaulle

Je ne suis pas une mordue de politique. Lorsque j’ai acheté ce bouquin sur de Gaulle, je n’étais pas entièrement convaincue d’y trouver mon intérêt. Eh bien ! j’étais dans le champ ! Ce livre se dévore comme  un roman. 

De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, c’est son titre. Son auteur : Roger Barrette, historien de formation, fonctionnaire à la retraite, mais surtout un passionné des relations France-Québec. Passionné et personnellement engagé dans l’action depuis sa jeunesse. Il a occupé de multiples fonctions mettant en liaison les deux peuples. Il est actuellement secrétaire général de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs.

De l’influence du général

Servie dans une langue claire et précise, sans fioritures ni lourdeurs, cette recherche, extrêmement fouillée, appuyée sur des sources nombreuses et crédibles, nous plonge dans l’histoire du Québec de l’après-guerre à aujourd’hui, à travers le regard du célèbre général. On s’émeut de l’énergie qui s’empare du Québec au tournant des années 60, qui la fait secouer le joug de la domination anglophone et se doter d’institutions dignes de son histoire. On s’émeut également de la fièvre nationaliste qui laisse croire aux Québécois qu’ils peuvent enfin devenir maîtres de leur destin. En France, un grand bonhomme y croit aussi, parfois plus que nous-mêmes. Roger Barrette retrace dans l’ordre chronologique chacune des interventions de De Gaulle, les situant dans leur contexte précis. Le général ne doute pas que le Québec est promis à un brillant avenir et qu’il ne pourra manquer de redéfinir sa place dans la confédération, c’est-à-dire d’y imposer une position égalitaire, de peuple à peuple. À titre d’exemple, cet extrait d’une lettre adressée à Daniel Johnson, alors premier ministre du Québec, par De Gaulle, après son tonitruant Vive le Québec libre!, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal.

Extrait

Il me semble bien que la grande opération nationale de l’avènement du Québec, telle que vous la poursuivez, soit maintenant en bonne voie. L’apparition en pleine lumière du fait français au Canada est maintenant accomplie et dans des conditions telles que – tout le monde le sent – il y faudra des solutions. On ne peut plus guère douter que l’évolution va conduire à un Québec disposant de lui-même à tous égards.

Et ça continue

Dans la deuxième partie, l’auteur fait la somme des récoltes, fruits des graines semées et arrosées avec persévérance, parfois envers et contre tous, par ce président français qui avait une si grande foi en nous. Une foi qui agit comme un révélateur et un stimulant, et qui perdure au-delà de sa mort. Si l’indépendance ou une place réinventée du Québec dans la confédération ne s’est pas encore concrétisée (il nous aura manqué un De Gaulle québécois…), on constate tout de même le chemin parcouru au cours du dernier demi-siècle. 

La démonstration de l’apport de De Gaulle à notre devenir est magistrale et passionnera tous ceux que l’histoire et l’avenir du Québec intéressent.

Rober Barrette, De Gaulle. Les 75 déclarations qui ont marqué le Québec, Septentrion, 2019, 381 pages 

La langue rempaillée

Un vent de fraîcheur soufflerait-il enfin sur un peuple soucieux de la qualité de sa langue parlée ? Notre indélogeable complexe d’infériorité face aux cousins d’outre-mer, les Français, bien sûr, serait-il en voie de prendre du plomb dans l’aile ?

Canarder les préjugés

C’est à voir, mais c’est explicitement le but poursuivi par Anne-Marie Beaudoin-Bégin, linguiste, spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois. Dans un court essai ayant pour titre La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, elle s’emploie à canarder sans pitié les préjugés et le prêt-à-penser, assises de notre manque d’assurance à propos de notre langage et de notre tendance à croire qu’ailleurs, c’est bien mieux.

En bref

Grossièrement résumé, disons que cet essai plutôt irrévérencieux expose avec clarté la différence entre la langue soignée, apprise à l’école, essentielle dans certaines circonstances de la vie, protégée par les normes que sont les grammaires et les dictionnaires. Par ailleurs, en ce qui a trait à la langue parlée, celle qu’on utilise tous les jours dans un contexte informel, c’est une autre paire de manches. À ce sujet, la spécialiste se déchaîne, démontrant de toutes les manières possibles sa légitimité pourvu que le locuteur se fasse comprendre par tous. Elle dénonce la volonté des puristes d’appliquer au registre familier les règles pensées d’abord pour un registre soigné, le plus souvent écrit. Elle déshabille les innombrables illogismes qu’ils véhiculent d’un ton péremptoire. 

Extrait

Le locuteur moyen qui désire maîtriser les règles fait alors l’équation selon laquelle un anglicisme est mauvais. Il est heureux d’avoir enfin trouvé une chose à laquelle se rattacher dans cet ensemble complexe que sont les règles du français soigné. Mais lorsqu’il pousse la recherche un peu plus loin et qu’il constate que surf, web et steak, qui sont manifestement des mots issus de l’anglais, eux, sont acceptés, ou qu’il constate que le mot informel est accepté même s’il vient de l’anglais, mais pas son contraire, formel, ses convictions sont ébranlées. Et lorsqu’il pousse encore plus loin et qu’il découvre, dans le Multidictionnaire de la langue française, que le mot tuxedo est condamné parce que c’est un anglicisme, alors que smoking est recommandé, ou que le mot carré dans le sens de « place » (comme dans carré d’Youville) est aussi condamné comme un anglicisme, et que c’est le mot square qui est recommandé, alors là, il décroche. p. 74

On lit!

Ce court échantillon vous aura peut-être donné le goût, je l’espère, de découvrir ce petit bouquin rafraîchissant, plein d’humour et d’une grande facilité de lecture. Je ne suis pas certaine qu’il fera disparaître notre insécurité linguistique, mais il aura semé un doute salutaire, comme l’est si souvent le doute. Deux autres titres complètent la réflexion de l’auteure, La langue racontée et La langue affranchie, dont je vous reparlerai.

Pour une opinion plus développée et plus critique que la mienne, lire cet article publié dans La revue web sur la valorisation du français en milieu collégial.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée. Combattre l’insécurité linguistique des Québécois, Éditions Somme Toute, 2015, 117 pages

Comme une naissance

Je n’avais rien lu d’Alexandre Desjardins avant aujourd’hui. Ses romans pourtant bien reçus par une foule d’admirateurs ne m’attiraient pas. Pour la simple raison que les livres heureux ont peu d’attrait pour moi. Des livres qu’il qualifie lui-même de gais, légers. Et voilà que je tombe par hasard sur Des gens très bien. Je savais que ça traitait du passé collaborationniste et antisémite de son grand-père. Me frotter à un livre vrai et âpre, ça m’intéressait. Et je n’ai pas été déçue.

Le coeur de l’affaire

Des gens très bien, c’est un titre très fort. À lui seul, il laisse soupçonner ce que la bonne réputation peut parfois cacher de vil. L’ouvrage se lit un peu comme une enquête. Ce qu’Alexandre sait depuis son jeune âge, c’est que Jean, son grand-père, a été secrétaire particulier d’un haut gradé du gouvernement de Vichy, le bras agissant d’Hitler en France. Qu’il y a joué un rôle important à l’époque même où les Juifs français étaient traqués, dépossédés et bientôt déportés vers Auschwitz. Et que ce rôle ambigu et peu noble a été occulté par la légende romanesque qui s’est créée autour du personnage. Mais Alexandre n’arrive plus à vivre avec cette affabulation jardinesque qui fait de celui qui a trempé dans la déportation des Juifs français quelqu’un de très bien. Jusqu’à la décision de sortir les fantômes hideux du placard, j’enrobais de rose bonbon mes relations, mes opinions et mes romans bondissants, avoue-t-il. 

Des gens très bien, c’est un livre courageux, c’est le questionnement douloureux d’Alexandre Jardin, son pugilat intime, sa volonté et sa terreur de connaître et de faire savoir la vérité, de s’extraire de la fiction de sa vie pour vivre pour de bon, au risque de briser des liens qui lui sont chers. 

Extrait

Soudain, j’ai peur. Pour la première fois de ma vie, j’accepte de perdre pied en écrivant. En livrant mon âme à ce récit qui se présente à moi comme un saut dans le vide. Un déboîtement à haut risque. Un exercice de trahison de ma lignée, une volte-face qui m’interdit sans doute d’être un jour enterré auprès des miens. Quel homme surgira, malgré moi, en assumant ce livre de vérités qui n’ont cessé de me ronger l’âme ? 

La grande question

Malgré un style qui m’a semblé parfois trop chargé, ce récit m’a prise et bouleversée. Parce qu’il n’y a jamais de réponse finale et indiscutable quand il s’agit d’établir la culpabilité. Parce qu’on se demande, comme Alexandre, comment nous-mêmes, nous aurions agi en ces temps de terreur qu’était l’occupation allemande en France. 

Je vous le recommande fortement et je sens qu’il pourrait bien m’arriver de lire du Jardin tel qu’il se livre dans ses écrits plus récents.

Alexandre Jardin, Des gens très bien, Grasset, 2010, 298 pages

Deux avis opposés sur ce livre, si vous avez le goût d’en savoir davantage. Un article très sévère dans Le Monde et une opinion favorable signée Olivia de Lamberterie, dans Elle.

Comme dans une cathédrale

Imaginez… Vous pénétrez dans l’ombre de Notre-Dame de Paris, avant l’incendie. Immédiatement, vous baissez le ton, vous ralentissez le pas. Vous admirez avec humilité les piliers et les voûtes de pierre grise doucement irisée par le soleil qui tombe des vitraux. Quelque chose en vous s’élève, s’élargit, oublie momentanément tout ce que la vie recèle de faux et d’artificiel.

Voilà un peu comment on se sent en pénétrant à pas lents dans le très beau roman de Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne.

Le propos

Nous sommes au début du 20e siècle, à Berne, en Suisse. Raimund Gregorius est professeur de langues anciennes dans un collège de sa ville. Celui qui, en dehors de ses cours, est constamment plongé dans les livres, si bien que d’aucuns l’ont surnommé Papyrus, aurait l’air aussi mort que les langues dont il est un grand spécialiste si ses élèves ne l’appréciaient pas autant. Un matin, il croise sur son chemin une jeune femme português qui semble vouloir se jeter en bas du pont qu’il traverse tous les jours. Cette rencontre fugace déclenche chez Gregorius une réaction extravagante. Cet homme routinier et prévisible à l’excès décroche son manteau de la patère et sort de sa classe au beau milieu d’un cours. Désorienté, il erre dans la ville et entre dans une librairie pour acheter un livre et un dictionnaire portugais. Le libraire lui donne alors à lire Un orfèvre des mots, de Amadeu Inacio de Almeida Prado. Quelques jours plus tard, Gregorius prend furtivement un train pour Lisbonne dans l’espoir de rencontrer cet écrivain dont il découvrira malheureusement la pierre tombale. La suite du récit est une sorte d’enquête sur la vie et la pensée de cet auteur dont le livre semble avoir été écrit pour Gregorius lui-même. Une enquête, mais surtout une quête intérieure d’un homme qui prend la mesure de tout ce qu’une vie laisse de possibilités non exploitées dans chaque être. En lui-même. Et qui cherche une route nouvelle pour le temps qui lui reste à vivre.

Ça parle de toutes les grandes questions existentielles : la vie, la mort, la foi, la religion, les liens familiaux, l’amitié, l’amour, la loyauté. C’est aussi un éloge de la lucidité, de la volonté (et de l’impossibilité) d’être fidèle à soi-même, coûte que coûte. 

Extraits

Je tremble à la seule idée de la violence involontaire et inconnue, mais inéluctable et irrésistible, avec laquelle des parents laissent en leurs enfants des traces qui, comme des cicatrices de brûlure, ne s’effaceront jamais. Les contours de la volonté des parents et la crainte qu’ils inspirent s’inscrivent avec un crayon de feu dans les âmes des petits, qui sont pleins d’impuissance et pleins d’ignorance sur ce qui leur arrive. Nous avons besoin de toute une vie pour trouver le texte gravé au fer rouge et pour le déchiffrer, et nous ne pouvons jamais être sûrs de l’avoir compris. (p. 205)

Qui voudrait sérieusement être immortel ? Qui voudrait vivre de toute éternité ? Comme cela doit être ennuyeux et insipide de savoir : ce qui se passe aujourd’hui, ce mois-ci, cette année, ne joue aucun rôle. Vont venir encore un nombre infini de jours, de mois, d’années. Un nombre infini, littéralement. S’il en était ainsi, quelque chose importerait-il encore ? (p. 326)

Vraiment un magnifique livre pour qui aime parfois cheminer lentement dans des lieux ombragés.

Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, Maren Sell Éditeurs, coll. 10/18, 2006 pour la traduction française, 510 pages

Quand le temps nous manque…

…pour rendre compte, et non pour lire 😉 Boulot, voyage, et quoi encore ne m’ont pas laissé le temps de vous parler de mes dernières lectures.

L’irrévérence

Avant de partir en voyage, j’ai lu rapidement un petit bouquin prêté par une amie, Soif, d’Amélie Nothomb, qui m’a bien plu. L’auteure investit les pensées de Jésus au moment de la Passion. Ce texte irrévérencieux envers la doctrine nous offre un Jésus terriblement incarné, aux sens exacerbés, amoureux de Marie-Madeleine, un homme qui savait que son destin le destinait à la mort mais qui se révolte à l’annonce de la crucifixion tant cette peine lui semble en porte à faux avec le message d’amour et de pardon qu’il a été chargé de propager.

Trop court à mon goût, ce texte bien écrit m’a fait passer un bon moment.

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019, 162 pages

La fragilité

Pour le voyage, j’ai emprunté des livres à la bibliothèque dont Comment tout a commencé de Pete Fromm, auteur américain que venait de me faire découvrir François Busnel, animateur de La grande librairie. Rencontre avec un maître!

L’histoire est celle d’une famille du Montana. Abilene, la fille aînée, est un as du lancer, mais repoussée par l’équipe de base-ball de son collège en raison de son sexe, est-on porté à croire. La suite nous apprendra que d’autres raisons pouvaient expliquer l’attitude de ses coéquipiers et de l’entraîneur. Cette jeune femme pour le moins instable entreprend de former son jeune frère, Austin, pour en faire le champion de tous les temps. Tout le livre tourne autour de leurs pratiques extrêmes sur la base d’un aéroport militaire désaffecté. Dans un décor de fin du monde où il ne pleut jamais, se croisent la maladie mentale, l’amour fraternel, les efforts des parents pour aplanir les difficultés de la vie. La sécheresse du décor s’oppose à l’intensité des sentiments.

Fromm a le don de nous faire sentir et voir sans nommer directement les émotions. Elles émergent du décor, des faits et gestes, des dialogues malaisés de personnages souffrants et aimants. Un très très beau roman.

Pete Fromm, Comment tout a commencé, Gallmeister, 2013 pour la traduction française, 336 pages

Du mordant

Comme d’habitude, un livre n’a pas été suffisant pour combler mes besoins de lecture en voyage. J’ai trouvé dans la maison qui nous héberge un roman de Douglas Kennedy, La symphonie du hasard, Livre 1. Que j’ai dévoré.

Alice est la fille d’un couple hargneux et la sœur de deux frères aussi différents que possible. À l’ouverture de l’ouvrage, Alice visite son frère Adam en prison. On ne saura rien des raisons de cette enfermement dans ce premier tome car l’auteur nous ramène en arrière, aux années de collège et d’université d’Alice, au début des années 70. Et c’est parti pour un portrait assez féroce des familles, des mœurs institutionnelles des maisons d’enseignement soumises au bon vouloir de leurs généreux commanditaires et mécènes, de la vie politique sous la domination des Républicains dirigés par Nixon, du Watergate qui le mènera à la démission. C’est encore un portrait des classes sociales américaines, de leur relative étanchéité, des mouvement hippies qui se traduisent pas une libération sexuelle et la banalisation des drogues douces. Un magistral portrait d’un pays contrasté, violent, religieux, névrosé, dans lequel la jeunesse essaie de se tailler une place et d’être heureux.

Je brûle de lire les deux autres volumes.

Douglas Kennedy, La symphonie du hasard, livre 1, Pocket, 2017, 404 pages

Portrait mordant d’une certaine Amérique

Joyce Carol Oates, auteure prolifique (quelque 70 titres), a touché à tous les genres littéraires. De son œuvre, je connais essentiellement les romans ancrés dans la réalité sociologique américaine (dixit Wikipédia). Et je les ai tous savourés. 

Si  Oates a toujours le croc aiguisé contre certains aspects de la société dans laquelle elle vit, dans Petite sœur, mon amour, son esprit de dérision atteint des sommets. Et le portrait qu’elle trace de ses concitoyens est très souvent hilarant. Ce qui n’empêche qu’on est touché par le destin des deux enfants, les héros de cette histoire, jouets de l’égoïsme de leurs parents.

Le propos

L’histoire est racontée par Skyler Rumpike, maintenant âgé de 19 ans et qui revient sur le drame qui a marqué sa vie. Alors qu’il n’a que 8 ou 9 ans, Skyler se blesse gravement à une jambe en tentant un mouvement aux barres parallèles durant ses désastreux cours de gymnastique. Le petit Skyler a très peu d’aptitudes pour les sports, ce qui déçoit grandement sa maman, Betsy, ancienne patineuse en mal de gloire, et son papa, Bix, ancien joueur étoile de son équipe universitaire de football. Par contre, sa sœur, Edna Louise, tout juste âgée de 4 ans, se révèle être une patineuse promise à un brillant avenir. Il n’en faut pas plus pour que la mère, assoiffée d’acceptation sociale, s’empare de ce talent et le pousse à ses limites, y trouvant enfin une clé pour ouvrir les portes de son riche voisinage. Les puissants réflecteurs qui illuminent les exploits de la petite, rebaptisée Bliss (nom dicté à Betsy par Dieu lui-même!), repoussent dans l’ombre le décevant Skyler que l’accident a laissé boiteux. 

Durant deux ans, Betsy va travailler à fabriquer une étoile. Jusqu’à l’assassinat de l’enfant, meurtre non vraiment résolu malgré l’aveu d’un pédophile déclaré. Des soupçons véhiculés dans les médias sociaux continueront de flotter comme une ombre sur les membres de la famille, brisant leurs liens et pourrissant leur vie.

Échantillons d’une plume jouissive

[…] Bix Rampike a une sacrée présence ! Épaules larges, visage taillé à la serpe, un charme rude d’Américain, prompt à sourire, prompt à se vexer, à vous donner sa chemise ou à vous flanquer son poing dans le ventre si vous insultez ses gosses, sa femme, son drapeau, son patron, son Dieu.

« Skyler ! […] cours dire à ta maman qu’on aimerait un service drive-in, ici ». (Papa plaisantait ! Bien sûr !) Vite maman arrivait, mules à talon cubains, pull en cachemire couleur fraise écrasée, jean de marque, cheveux parfumés-bouffants-gonflants, et maman rougissait de plaisir, maman se savait très admirée par les potes de papa, et donc par papa lui-même, elle apportait des bières glacées, des bières d’importation, des coupes remplies de bretzels, de chips et de la sauce pimentée préférée de papa, et les noix de cajou préférés de papa ; et après quelques minutes de plaisanteries, flirteuses, légèrement osées, maman repartait d’un pas léger et Bix et ses amis retournaient avidement aux écrans de télé géants où, pendant la saison de football américain, des méga-mâles, silhouettes humanoïdes aux tenues bizarrement rembourrées et aux casques brillants comme des carapaces de scarabée, se fonçaient les uns sur les autres, impitoyablement, infatigablement, à la poursuite d’un objet qui, de loin, ressemblait à une cacahuète géante.

Les maux de l’Amérique

Petite sœur, mon amour est un roman singulier par sa facture, son organisation et son point de vue narratif. L’auteure combine sa virtuosité à la fausse naïveté de Skyler pour dénoncer le snobisme des nantis et la surconsommation de marqueurs de statut (chirurgie esthétique, fringues et voitures de luxe, écrans géants, montres Rolex, etc.), la course à la reconnaissance sociale, l’omniprésence et l’omnipotence de la religion, l’instrumentalisation des enfants au service de l’ego des parents, la solitude des enfants, l’explosion des diagnostics de tout crin et de la médicalisation des petits, etc.  

Bien que j’aie trouvé la deuxième partie du récit centrée sur Skyler, ado maintenant coupé de sa famille, un peu longue (peut-être parce que tellement désespérante!), je tenais à connaître le dénouement de cette histoire extraordinaire, moins en raison des faits évoqués que du regard tout à fait original qui les éclaire.

Peut-être pas la plus grande œuvre de cette auteure, mais sûrement un très bon livre.

Joyce Carol Oates, Petite sœur, mon amour, Philippe Rey, 2010 (pour la traduction française) 667 pages

À chaud

À peine tournée la dernière page, je ne peux m’empêcher de vous parler de ce magnifique roman, Après la mer, d’Alexandre Feraga. Un bonheur d’autant plus apprécié que je n’avais aucune attente à son égard. En effet, j’avais choisi ce bouquin au pif, pressée d’alimenter ma liseuse avant le départ pour un week-end à Montréal. Jamais entendu parler jusqu’à ce jour ni du livre ni de son auteur.

Moitié autobiographie, moitié fiction. Alexandre, dix ans, vit en France avec ses demi-frères et demi-sœurs, une mère qui s’étiole et un père absent. Mohamed part tôt le matin, revient en fin de journée pour manger, silencieux, son veston sur le dossier de sa chaise, ses clefs d’auto à côté de son assiette, prêt à s’évader. Un bon jour, alors même que Dorothée avoue son amour à Alexandre, ce dernier apprend qu’il part en vacances, seul avec son père. L’enfant n’y comprendra rien tant qu’il ne sera pas en Algérie, en route vers ses grands-parents pour qui il n’est plus Alexandre, mais Habib. Mais il n’a pas encore saisi le but véritable du voyage qui s’avérera douloureux et cathartique.

 La parole est ce qu’il y a de plus important au monde, a-t-il ajouté. Mais parfois, il faut aussi apprendre dans le silence.

Qui mieux que moi pouvait saisir toute la portée de sa dernière phrase ? Le silence de Mohamed était un fléau en même temps qu’un terreau fertile. J’ai beaucoup appris dans le silence. Mon imagination s’est développée dans le silence, a proliféré dans tous mes tissus, comme une plante traçante. Elle ne me permettait pas seulement de réinventer des parents, de redéfinir mes racines, de réviser mon histoire, l’imagination m’a également permis de transformer l’absence en carnaval et les attaques de Salim en paragraphes. Le silence de mes parents m’a pesé, les mots importants que j’espérais m’ont manqué, mais l’imagination a pris le relais ; comme une nourrice, elle m’a fourni des prothèses pour avancer, pour accepter de me montrer au monde. L’imagination m’a autorisé à vivre.

Feraga raconte avec élégance et poésie une enfance française (la partie non fictive) et algérienne (la partie fictive). Ça parle de l’absence du père, de la résilience, de l’identité déchirée, des racines écartelées entre deux cultures. Il sait nous faire sentir les blessures cuisantes d’Alexandre/Habib, ses émois, ses éblouissements. La dureté côtoie la tendresse, la solitude chemine avec l’amitié. C’est un récit touchant, incandescent.

Alexandre Feraga, Après la mer, Flammarion, 2019, 221 pages

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