La maison videđŸ©·đŸ†

Que de richesses et de trĂ©sors dans La maison vide de Laurent Mauvignier, prix Goncourt 2025 ! Sur 744 pages, l’auteur raconte une fiction basĂ©e sur le rĂ©el pour donner vie Ă  sa famille. Il l’explique d’ailleurs mieux que moi.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en Ă©crire une sur mesure Ă  partir de faits vĂ©rifiĂ©s, de gens ayant existĂ©, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles Ă  reconstituer qu’il faut leur crĂ©er un monde dans lequel, mĂȘme fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette rĂ©alitĂ© qui se dessine qui deviendra la seule, mĂȘme si elle est fausse, car la rĂ©alitĂ© vĂ©cue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le rĂ©cit que j’en fais est comme une ombre dĂ©formĂ©e trahissant la prĂ©sence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible. (p. 616)

Mais cela, cette fiction posĂ©e sur les faits connus, on l’a compris dĂšs le dĂ©but. Cette maison abandonnĂ©e, Laurent en hĂ©rite au dĂ©cĂšs de son pĂšre. Un suicide, qui semble ĂȘtre la bougie d’allumage de la quĂȘte de l’histoire familiale qui alimente ce merveilleux bouquin. La demeure, l’auteur la retrouve inchangĂ©e, empoussiĂ©rĂ©e, certes, mais figĂ©e, comme si la poussiĂšre avait enveloppĂ© et protĂ©gĂ© son contenu, les meubles, les photos de leur disparition. Et tout doucement, renaĂźt la lignĂ©e familiale, de l’arriĂšre-arriĂšre-grand-pĂšre Firmin Proust jusqu’à la grand-mĂšre, Marguerite, dont le visage a Ă©tĂ© purgĂ© – dĂ©coupĂ©, grattĂ© – de toutes les photos de la maison. L’auteur colmate les trous, mets de la chair sur ces vies, crĂ©e un monde sensible, plausible, qui donne une consistance Ă  son histoire personnelle. On peut imaginer comment les mariages arrangĂ©s, les espoirs de carriĂšre brisĂ©e, les traumatismes de deux terribles guerres, comment tous ces drames personnels ayant marquĂ© chacune des gĂ©nĂ©rations de la famille ont pu conduire au suicide d’un de ses descendants. Et c’était sans doute le but de Laurent Mauvignier, rendre plus tolĂ©rable, parce que comprĂ©hensible, le suicide de son pĂšre, mais dont rien ne nous sera rĂ©vĂ©lĂ©.

Pour vous permettre d’apprĂ©cier le style mĂ©ditatif et poĂ©tique de l’auteur, rien de mieux que ce second extrait.

Pour la premiĂšre fois, aucun pas d’homme ne foulerait les tomettes, le carrelage, les parquets de la maison ; pour la premiĂšre fois depuis son Ă©dification, aucune voix d’homme ne donnerait d’ordres dans cette maison mais pas davantage Ă  la maison elle-mĂȘme, car celle-ci Ă©tait le domaine des femmes depuis toujours, et depuis toujours, lorsqu’ils y entraient, c’était comme si les hommes le faisaient par effraction, presque contre la maison, lui faisant violence en imposant entre les murs de chaque piĂšce une dissonance, une espĂšce de brutalitĂ© ou de dĂ©sĂ©quilibre liĂ© aux dehors rugueux des fermes et des champs, lĂ  oĂč la maison, apprĂȘtĂ©e, assujettie aux femmes et aux chats semblait rĂ©clamer la douceur du thĂ©, la lenteur du temps pour les travaux de couture prĂšs du feu ou pour que des plats mijotent dans la cuisine pendant des heures, dans le seul but que l’appĂ©tit des hommes s’en satisfasse avant qu’ils rejoignent le vent, la pluie ou le soleil, le monde des saisons et des intempĂ©ries, celui du grand air — leur domaine. (p. 299)

La maison vide est une lecture pour amateur de temps lent, de durĂ©e, d’intĂ©rioritĂ©. MĂȘme si je suis friande de suspense, ce livre m’a comblĂ©e. Un merveilleux cadeau de NoĂ«l!

Regardez la trÚs intéressante interview de Mauvignier à la Grande Librairie

Laurent Mauvignier, La maison vide, Les Éditions de minuit, 2025, 744 pages


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