Survivre

L’effondrement

Dans la forêt, c’est là que vivent, Nellie et Eva, avec leur père enseignant et leur mère tisserande et potière à domicile. Nellie se prépare à rentrer à Harvard et Eva, à joindre la troupe de ballet de San Francisco. À 50 kilomètres d’une petite ville de Californie, la famille tente de s’adapter aux changements menaçants qui les frappent. L’électricité intermittente a fini par disparaître et avec elle, la lumière, le téléphone, internet, l’essence. Puis ce sont les parents qui s’éteignent de façon dramatique.

Restées seules au monde, les deux sœurs accusent durement l’effondrement de leur univers affectif et matériel. Petit à petit, le défi de la survie les obligera à se dépouiller de tout ce qui leur paraissait hier encore si indispensable.

Une histoire inoubliable

Dans la forêt est une vision catastrophique de l’avenir de la civilisation occidentale, qui donne à repenser l’essentiel tout en distillant des pages d’une grande beauté et d’une grande sensualité. Une histoire aussi inoubliable que celle racontée par McCarthy dans La route, mais en moins désespérant.

Un extrait

Le déficit du gouvernement avait fait boule de neige pendant plus d’un quart de siècle. Nous connaissions une crise du pétrole depuis au moins deux générations. Il y avait des trous dans la couche d’ozone, nos forêts disparaissaient, nos terres arables exigeaient de plus en plus d’engrais et de pesticides pour produire moins de nourriture — mais plus toxique. Il y avait un taux de chômage effroyable, un système d’aide sociale surchargé, et les gens dans les quartiers déshérités bouillaient de frustration, de rage, de désespoir. Des écoliers se tiraient dessus pendant la récréation. Des adolescents battaient des automobilistes sur les autoroutes. Des adultes ouvraient le feu sur des étrangers dans les fast-foods.
Mais, ces choses-là existaient depuis si longtemps qu’elles paraissaient presque normales…

Ce livre a été adapté au cinéma

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 1996 (2017 pour la version française)

Rester sur sa faim.

Le dernier Café littéraire auquel j’ai assisté aux Correspondances d’Eastman avait pour titre Ravies par l’Autre et réunissait quatre femmes à la production pour le moins hétéroclite.

Gabrielle Giasson-Dulude est l’auteure d’un essai sur le mime, Katherine Georges est romancière et a reçu le prix du Gouverneur général pour De synthèse, Elsa Pépin a dirigé un collectif sur l’accouchement, intitulé Dans le ventre, et enfin et non la moindre, Joséphine Bacon publie de la poésie en langue innue et française.

Dans l’ordre habituel, Gabrielle Giasson-Dulude, Katherine Georges, Joséphine Bacon, Elsa Pépin

Catherine Voyer-Léger, animatrice, m’a semblé travailler aux forceps pour créer des liens entre ces univers disparates. Redoutable tâche.

Il en est résulté des moments intéressants, voir émouvants, mais aussi la frustration de n’effleurer que les oeuvres et la pensée de chacune. Pourtant, comme il eut été intéressant d’en entendre davantage sur la violence de l’accouchement médicalisé en opposition aux fictions dominantes de l’accouchement rêvé. Que j’aurais aimé écouter Joséphine Bacon nous parler de l’attachement de sa communauté au territoire, de la toundra qui parle, l’écouter nous lire sa poésie si émouvante.

Reste la lecture pour satisfaire mes appétits à satisfaire.

Biz, l’écrivain engagé

Il y a des gens qu’on prend un réel plaisir à écouter. Biz est de ceux-là. Bien sûr parce qu’il a la parole généreuse, abondante et vivante. Mais aussi parce qu’il nous parle un langage dans lequel nous nous reconnaissons.

Biz en séance de dédicaces

Rappelons que Biz faisait partie du groupe Loco Locass, un groupe de hip-hop québécois, formé de Biz, Batlam et Chafiik. Il est surtout connu pour la défense du français et ses prises de position politiques, particulièrement pour son engagement en faveur de la souveraineté du Québec, nous dit Wikipédia. En 2010, Biz se tourne vers l’écriture et publie Dérive. Son oeuvre compte déjà 6 titres et quelques prix.

Biz se qualifie lui-même de cynique, cette position qui place l’auteur en retrait du monde et le cantonne dans une position de non-engagement. Rien ne semble plus faux. En effet, si son regard sur le monde est caustique, tout son propos traduit sa volonté de témoigner de la réalité du Québec, de mettre en scène des personnages reflétant la réalité du monde «ordinaire», c’est-à-dire de ces gens qui ne font pas partie de l’élite, mais qui se débattent avec la vie et sont plus souvent perdants que gagnants. Il se dégage de cette intéressante entrevue l’impression d’avoir rencontré un homme profondément engagé et Québécois jusqu’à la moelle.

De son style, je ne peux rien vous dire, n’ayant encore rien lu de son oeuvre, ce qui ne saurait cependant tarder. Voici les deux titres qui m’attendent sur mes étagères au retour des Correspondances d’Eastman.

Les Correspondances : classe de maître

La beauté des Correspondances d’Eastman, c’est de nous faire découvrir des auteurs et des univers qui nous sont totalement étrangers ou qui nous sont peu familiers. C’est ce qui s’est passé dans cette classe de maître (qui n’en était pas tout à fait une, mais plutôt une entrevue) avec Karoline Georges, interviewée par Marie-France Bazzo, et qui nous a permis de comprendre mieux la démarche et les fondements de ses activités créatrices.

L’auteure

Karoline Georges interviewée par Marie-France Bazzo

D’entrée de jeu, disons que cette auteure est une artiste multidisciplinaire. D’abord danseuse, un grave accident de voiture l’a amenée à réorienter son élan créateur vers la photographie, la littérature et l’exploration du virtuel. Son oeuvre littéraire était plutôt méconnue jusqu’à l’an dernier alors que le Prix du Gouverneur général mettait le projecteur sur son dernier roman, De synthèse, dont j’ai d’ailleurs parlé sur ce blogue.

Le propos

De synthèse met en scène un mannequin dont le temps, entre les séances de travail, est consacré à la création d’un avatar, Anouk, double d’elle-même, en constante métamorphose, alors même que la mère de la narratrice se meurt du cancer. Les thèmes qui supportent sa recherche artistique s’y trouvent: le corps, l’image du corps, le virtuel comme vecteur de liberté face au contraintes du réel.

L’écrivaine que je suis a trouvé à méditer dans la manière de travailler de Karoline Georges. Celle-ci nous explique devoir vivre de l’intérieur les expériences de ses personnages avant de les écrire. Elle prend le temps de les ressentir dans son corps avant de passer à l’écriture qu’elle veut ensuite la plus directe possible.

Les livres, essentiels dans la trousse de survie

Le mois d’août, c’est la saison des bleuets et des Correspondances d’Eastman. Là où se laisse cueillir la parole d’auteurs habités par la passion de l’écriture, de la transmission, de la poésie, de la fiction, du monde scruté à la loupe des mots.

Je suis venue y faire ma cueillette annuelle. Et la première tale rencontrée est, sans surprise aucune, d’une grande abondance. Abondance que je ne suis pas seule à anticiper, car à mon arrivée sous le chapiteau, je tombe sur une salle comble, ce qui n’est pas si fréquent.

David Goudreault autographiant mon exemplaire de La bête intégrale

Le surdoué

David Goudreault s’est d’abord fait connaître par le slam, poésie orale et rythmée, et par sa prouesse qui lui a fait gagner la Coupe du monde en poésie, en 2011, à Paris, rien de moins! Il est aussi connu pour ses chroniques dans les journaux et à Radio-Canada. À moins de 40 ans, il a publié quatre recueils de poésie, trois romans, une oeuvre déjà couverte de prix. Si David Goudreault a laissé tomber le slam, il n’a cependant pas tourné le dos à la scène et présente un spectacle très couru dont je ne peux malheureusement pas encore vous parler, ne l’ayant pas vu, mais brûlant d’y assister. Car ce virtuose de la plume est aussi une bête de scène, et ça, je le dis en toute connaissance de cause pour l’avoir entendu l’an dernier, aux Correspondances. C’est aussi un être profondément engagé sur le plan humain, travailleur social de formation et de pratique, visitant les écoles comme les pénitenciers pour parler littérature, offrir aux autres ce cadeau de la vie qu’est la parole des écrivains.

Les Correspondances d’Eastman ont donc choisi de l’inviter à l’une de ses Grandes entrevues. Jérémy Lanier qui l’a interviewé était presque en vacances tant l’auteur a la réponse généreuse. Une simple question et le brillant jeune homme est lancé, mariant réflexions, boutades, citations érudites.

Le passionné

Son message délivré avec passion et humour est un vibrant plaidoyer pour la littérature sous toutes ses formes: poésie, BD, polars, fiction et autofiction. Qu’on laisse traîner les livres dans la maison! N’importe lesquels. Mais la poésie surtout. Même si ces bouquins n’intéressent pas leur propriétaire, il pourraient intéresser quelqu’un d’autre. Et leur sauver la vie (ça, il l’a déjà dit sur une autre tribune). Il me donne envie de sortir de la bibliothèque mes Miron, Duguay, Lapointe, Dorion…

Sa passion est communicative et, dès la fin de l’entrevue, je cours à la librairie temporaire jouxtant le chapiteau pour acheter des livres, dont la trilogie, La bête intégrale, qui réunit ses trois premiers romans. J’avais déjà lu le premier tome, La bête à sa mère, et j’en avais été soufflée, comme en fait foi le billet publié l’an dernier.

J’ai aussi fait main basse sur un livre de poésie de Jean-Paul Daoust, Le fauve amoureux. Tango américain et sur l’essai d’Étienne Beaulieu, Splendeur au bois Beckett.

La longue marche

Je n’avais pas 30 pages de lues que j’étais déjà conquise. Je savais qu’une voix forte s’élevait pour dire des choses percutantes.

Les trois quarts du temps de Benoîte Groult m’a passionné, comme tout ce que je connais de cette auteure. 

Des femmes fortes

Ce roman met en scène trois générations de femmes observées avec une lucidité décapante par Louise Morvan, fille d’Hermine, qui à l’image de la bête du même nom ne cédait à personne, ne transigeait sur rien. Née Carteret en 1896, elle devint Mme Adrien Morvan le 23 mai 2013 et découvrit l’homme le soir même dans toute son horreur. Car elle était complètement ignorante, la jeune Hermine, ignorante mais prévenue qu’elle s’habituerait au pire sans avoir la moindre idée de la morphologie de ce « pire ». La première grande guerre, comme une bénédiction, éloigne le mari durant quelques années et laisse à la jeune femme le temps de retrouver son aplomb, de cultiver l’amour épistolaire et d’entrevoir un facette de l’amour encore plus improbable. Elle a compris la fantasque jeune femme que pour exister, elle doit accepter certaines contraintes sociales et mener sa guerre de tranchées en catimini.

Sa fille, Louise, la désespère. Elle est tout le contraire des attentes d’Hermine. La petite est docile, soumise, gourde. Malgré tous les efforts d’Hermine pour en faire une fille forte, Louise tombe en amour d’un jeune homme tuberculeux et plus tard, d’un séducteur invétéré. Car Louise rejette les stratégies maternelles. Simuler la soumission, elle n’en est pas capable. Elle croit plutôt à la coopération, à la bonne volonté, à la persévérance. L’amour lui semble plus important que tout.

La longue et lente marche

À travers ces deux personnages, et les filles de Louise, c’est l’évolution de la condition des femmes du 20e siècle qui est revisitée. D’abord avec Hermine, dans son désir très fort d’exister à une époque où la condition féminine était un corset lacé très serré, à la limite de l’asphyxie. Puis avec Louise, qui mettra beaucoup de temps à se trouver elle-même, et à laisser poindre l’être que sa puissante mère n’avait peut-être pas aidé à advenir. Enfin les filles de Louise dont la vie est à peine effleurée nous permettent d’entrevoir les mutations de la lutte toujours nécessaire dans les années 80 (comme en 2019 !) pour une réelle égalité.

Une grande écrivaine

La voix de l’auteure est puissante, sa plume alerte. Certains écrivent avec élégance. Benoîte Groult écrit dans l’urgence de dire. Elle mord aussi, mais avec un humour noir et jubilatoire.

Extrait

Bientôt Louise ne serait plus une jeune veuve mais une femme seule, de celle que l’on n’invite pas volontiers dans les ménages bourgeois ; puis elle basculerait, la trentaine venue, dans les limbes où sont reléguées les vieilles filles, véritable caste hindoue où avait végété toute sa vie celle que l’on n’appelait plus que « cette pauvre Jeanne », parmi les vierges flétries, marquées pour toujours par la honte de n’avoir pas été distinguées par un homme et qui ne servent désormais, sortes de bonnes sœurs sans Dieu, qu’à soigner les moribonds, enseigner le catéchisme et garder leurs neveux et leurs nièces. 

La difficile coexistence

Si ce roman examine la condition des femmes sous une multitude de facettes, la grande question me semble être celle de la coexistence. Comment concilier le désir d’aimer et d’être aimée tout en existant comme être libre ? Comment sortir des mille pièges qui guettent les femmes ayant, comme les hommes, le désir de s’exprimer, de réussir ? Comment déconstruire les réflexes si profondément ancrés qui en font d’éternels adversaires ?

Rien n’est définitivement gagné

On pourrait croire que ces considérations évoquées dans un roman vieux de près de 40 ans sont complètement dépassées, que plus rien n’entrave la marche en avant des filles d’aujourd’hui. Pourtant, bien des hommes sont encore démoralisés si leur femme connaît davantage de succès professionnel qu’eux et bien des filles instruites et volontaires peinent à dénicher un compagnon de vie. Et qu’une femme ose se différencier, parler haut et fort de ce qui dérange, et la haine se déchaîne sur les réseaux sociaux avec une virulence et une violence à faire frémir ! C’est pourquoi je dirais que ce roman n’a pas pris une ride.

Benoîte Groult, Les trois quarts du temps, Livre de poche, 1983, 542 pages.

Voyage dans les univers

Le travail, la pêche, le premier anniversaire de mon petit-fils, autant de bonnes raisons qui ne m’ont pas empêchée de lire, mais d’écrire mes comptes rendus, ça oui ! Voici donc un mot de mes quatre dernières lectures. Voyage dans les univers des auteurs.

Un étrange objet

Hanna Renström, poussée par sa mère, fuit le froid et la misère de sa Scandinavie natale en s’engageant comme cuisinière sur un bateau. Lors d’une escale en Afrique, elle débarque, se cache de l’équipage qui la recherche et laisse le navire repartir sans elle. Un paradis trompeur. Rien ne l’avait préparée à vivre au Mozambique en ce début de 20e siècle, et, deux fois veuve, à devenir riche à son corps défendant.

Cette œuvre de Mankell n’a pas su me conquérir totalement. Pourquoi ? Je n’en sais rien. L’histoire est insolite et surprenante. Le style est dépouillé, précis, un peu froid peut-être. Il y traite d’un de ces thèmes récurrents, l’arrogance des Européens à l’époque coloniale. Et du destin aussi, qui se joue à sa guise des rêves de chacun.

Pour en savoir davantage, je vous réfère à cet article du journal Le Monde.

Henning Mankell, Un paradis trompeur, Seuil, 2013

Un thriller tout en douceur

J’aime beaucoup Thomas H. Cook. Pour son écriture fine et classique, pour son talent à créer des atmosphères nostalgiques, mystérieuses. 

Les feuilles mortes nous transporte dans une famille américaine que le père, Eric Moore, croit heureuse et indestructible. Or la disparition d’une petite fille, la nuit même où Keith, son fils, la gardait, viendra en bouleverser chacun des membres. Soupçonné de l’avoir enlevé et probablement tué, le fils nie. Sans en être profondément convaincu, le père fera tout pour le défendre et protéger du même coup l’image idyllique et fausse qu’il se faisait de sa vie. 

Par petites touches habiles, l’auteur dépouille le père de ses illusions, redessine un tableau plus réel. L’enquête policière est surtout un prétexte pour explorer la relation père-fils.

Ce que d’autres en pensent.

Thomas H. Cook, Les feuilles mortes, Gallimard, 2008, 320 pages

Histoire et hémoglobine

Changement total de ton et d’univers : Vendetta du maître du polar, R. J. Ellory.

Cet opus met en scène un hitman, un tueur à gages, Ernesto Perez, qui aura réussi à survivre dans un monde sans pitié. Vendetta est le récit d’un homme vieillissant et d’une vengeance longuement mûrie. Son histoire est aussi celle de la mafia américaine, de La Nouvelle-Orléans en passant par Cuba, Miami, New York, Chicago. Ça saigne dans ces pages. Faut avoir le cœur bien accroché. Mais ça en vaut la peine.

Des commentaires de lecteurs.

R. J. Ellory, Vendetta [« A Quiet Vendetta, 2005 »] (trad. de l’anglais par Fabrice Pointeau), Paris, Sonatine Éditions, 2009, 651 p.

Histoire de famille

Enfin, retour à l’Amérique avec la radiographie d’une famille de la classe moyenne (des femmes de la famille, en fait). L’action se passe dans le Massachussetts et dans le Maine. L’auteure : J. Courtney Sullivan.

Ce livre hors norme est ma première rencontre avec cette auteure dont l’habileté à décortiquer les sentiments des unes et des autres m’a vraiment impressionnée. Maine a réussi à maintenir mon attention durant 594 pages dans lesquelles il ne se passe quasiment rien, du moins en termes de péripéties et de rebondissements. Non, il ne s’agit que des relations pour le moins difficiles entre une mère, ses filles et une de ses petites-filles, qui gravitent autour d’une maison de bord de mer, dans le Maine. Des conflits, des vacheries, des peines, des incompréhensions, un peu beaucoup d’alcool. Et les masques qui s’effritent.

Un commentaire étoffé d’une blogueuse de WordPress.

J’ai bien aimé. Pour amateurs d’histoires lentes et de dissections patientes.

J. Courtney Sullivan, Maine, Le livre de Poche, 2011, 594 pages 

Lecture de voyage (fin)

Grisham, encore. L’héritage de la haine (titre original : Le couloir de la mort), paru presque 20 ans avant L’ombre de Gray Mountain, partage cependant avec celui-ci quelques points communs. Un jeune juriste, Adam Hall, et une jeune avocate, Samantha Kofer, peu expérimentés, mais brillants et idéalistes, quittent pour des raisons différentes leur prestigieux employeur, dans un cas de New York, dans l’autre de Chicago, pour adopter une cause en rupture avec leur plan de carrière.  Alors que Samantha est happée par la dure réalité des victimes de l’industrie du charbonnage, Adam s’engage volontairement dans la défense d’un condamné à mort.

Le propos

Adam Hall quitte donc Chicago pour prendre en charge la défense de Sam Cayhall, ancien membre du Ku Klux Klan, reconnu coupable d’avoir fait sauter le bureau d’un avocat juif travaillant à la défense des Noirs et tuant du coup ses deux petits garçons. Le lecteur sait d’entrée de jeu que Cayhall n’était que l’assistant de l’artificier et que l’explosion devait se produire en pleine nuit. Dans les sales opérations racistes auxquelles il avait participé, aucune vie ne devait être mise en danger. Il s’agissait de menacer, d’intimider, non de tuer. Cependant, l’artificier avait un autre plan en tête et avait installé un retardateur sur la charge de dynamite. Étrangement, peut-être en raison d’un serment de loyauté, Sam Cayhall refusera toujours d’incriminer son complice et portera seul l’accusation qui lui vaudra une condamnation à mort. 

Ce qu’on apprend assez rapidement, c’est que Adam Hall s’appelait plutôt Alan Cayhall à la naissance, que Sam est son grand-père. À l’annonce du verdict, Eddie Cayhall, le père d’Adam, se suicide. Les funérailles sont l’occasion pour Lee, la sœur d’Eddie, de révéler la vérité à son neveu sur son identité. 

Extrait

Tante Lee, assise avec Adam au bout de la jetée, regardant le soleil s’enfoncer dans le Pacifique, finit par lui parler de son grand-père, Sam Cayhall. Comme les vagues déferlaient doucement en contrebas, Lee expliqua à Adam que, bébé, il avait vécu un certain temps dans une petite ville du Mississippi. Elle lui tenait la main et de temps en temps lui caressait le genou tandis qu’elle lui révélait la triste histoire de leur famille. Elle fit un rapide résumé des activités de Sam en tant que membre du KKK, de l’attentat du cabinet Kramer et des procès qui devaient envoyer son propre père dans le quartier des condamnés à mort. Son récit était loin d’être exhaustif, mais elle exposa les points forts avec énormément de délicatesse.

Toujours fidèle à lui-même et bien documenté, Grisham s’attaque à des questions épineuses de la société américaine : la peine de mort, le racisme militant à la fin des années 60, les progrès réalisés au début des années 80 à ce chapitre, les dérives dans la pratique du droit. Ce roman, c’est aussi la quête de l’identité d’un jeune homme qui a grandi dans l’ignorance de ses origines et le traumatisme des terribles révélations que lui feront sa tante et son grand-père. C’est enfin un roman sur le pardon. 

Cette histoire a été portée à l’écran, mais la bande-annonce me laisse l’impression de profondes modifications pour faire un film d’action hollywoodien alors que le récit de Grisham est tout en retenue.

John Grisham, L’Héritage de la haine, Robbert Laffont, 1995 pour la traduction française, 444 pages

Lecture de voyage (suite)

De Victoria à Vancouver, j’ai dévoré un John Grisham que des amis m’avaient chaudement recommandé: L’ombre de Gray Mountain. Si le titre évoque une aventure sentimentale dans un décor idyllique, le propos de l’auteur est tout autre. Pas de romance dans cette œuvre aussi noire que les poumons des travailleurs du charbon et que la conscience des magnats du charbonnage, du moins ceux que l’auteur met en scène. Lequel, soit dit en passant, aime faire œuvre utile en s’adonnant à la fiction et signe des romans engagés et très documentés.

Nous sommes en 2008. La crise des surprimes sévit. Samantha Kofer, jeune avocate brillante et ambitieuse, est remerciée de ses services par une grande firme d’avocats qui œuvre dans le domaine de l’immobilier. Le «deal» qu’on lui propose est de consacrer un an à faire du bénévolat comme avocate, le temps que la crise s’estompe et qu’on puisse la réengager. Sonnée, déboussolée, Samantha se retrouve dans un trou perdu des Appalaches où elle prend la mesure d’une sombre réalité de son pays, soit l’exploitation du charbon à ciel ouvert et ses dommages collatéraux – les victimes de la pneumoconiose du mineur de charbon, la contamination de la nappe phréatique, la destruction du paysage, pour n’en nommer que quelques uns. Samantha sera entraînée malgré elle dans la guerre que mènent quelques avocats locaux peu argentés mais plutôt téméraires contre les riches et invulnérables compagnies du charbonnage.

Dès qu’une compagnie minière a le feu vert, c’est de la folie. Elle ne pense qu’au charbon, rien d’autre ne compte. Ils détruisent tout sur leur passage: les forêts, le bois, la faune, la flore. Et ils éliminent quiconque se met en travers de leur chemin – les propriétaires, les habitants, les inspecteurs du travail, les politiciens, et surtout, bien sûr, les contestataires et les écologistes. C’est une véritable guerre et on ne peut pas être neutre.

Comme d’habitude, le style de Grisham est direct, précis, sans effet de robe. Son but est tout autant de raconter une bonne histoire que de révéler à ses concitoyens et au monde entier les dérives d’une industrie délétère. Et c’est pleinement réussi.

John Grisham, L’ombre de Gray Mountain, JCLattès, 2015.

Lectures de voyage

Un petit mot, en vitesse, depuis Victoria B.C., au sujet de mes lectures de voyage. En prévision d’un périple d’une quinzaine de jours dans l’Ouest canadien, j’avais téléchargé deux bouquins sur ma liseuse. J’ai commencé à lire le premier à l’aéroport de Québec et l’ai terminé au dessus du Manitoba. 😳

Il s’agit de Amsterdam de Ian McEwan, un auteur que j’aime beaucoup. Deux amis de longue date se retrouvent au décès de leur ex-maîtresse commune. Vernon Hallyday est rédacteur en chef d’un journal, Clive Linley, compositeur de musique. Chacun est ambitieux, imbu de lui-même, préoccupé de son succès au point de marcher sur ses propres valeurs morales tout en défendant à tout crin ses agissements. Or les circonstances les entraîneront à Amsterdam, dans un spirale infernale.

Comme à son habitude, McEwan prend son temps, préfère les détails aux rebondissements, construit avec minutie les rouages par lesquels ses personnages seront happés. Amsterdam n’est mon livre préféré de cet auteur, mais ça reste une lecture captivante.

Mon deuxième bouquin a duré un peu plus longtemps, mais pas assez pour agrémenter mon voyage de retour. Je n’avais jamais lu Liane Moriaty, mais j’avais son nom inscrit dans ma liste de livres. Un peu, beaucoup, à la folie met en scène trois couples, plus ou moins voisins et qui se retrouvent pour un barbecue qui bouleversera la vie de chacun des protagonistes. On sait d’entrée de jeu que les choses ont mal tournées lors de cette fatidique soirée. De chapitre en chapitre, d’un aller retour constant entre le présent et ce passé si récent, l’auteure décrit la journée depuis son début, du point de vue de chacun des personnages, ce qui inclue aussi une jeune fille de 10 ans, distillant les indices à la manière du supplice de la goutte d’eau.

La force de Moriaty, c’est la psychologie fouillée des personnages, leur caractère distinct, leur complexité, leurs ambiguïtés, leur colère et leur tendresse. Intéressant.

Pour ma dernière semaine, j’ai téléchargé L’ombre de Gray Mountain de John Grisham, qu’on m’a chaudement recommandé. Je vous en reparlerai.

Deux fruits de ma récolte

Du bonbon

Parmi ma récolte de livres, lors de la grande vente annuelle de la Bibliothèque de Québec, je suis tombée sur Les Dames de Rome de Françoise Chandernagor sans réaliser qu’il s’agissait de la suite d’un roman que j’avais beaucoup aimé : Les Enfants d’Alexandrie. Alors que ce premier tome nous faisait vivre la dernière année de gloire de Cléopâtre à travers le prisme de sa seule fille, Séléné, la suite nous plonge au cœur du règne d’Octave Auguste. Cléopâtre et Marc Antoine, vaincus, se sont donné la mort. Le frère aîné et futur époux de Séléné a été assassiné et les enfants survivants ont été amenés à Rome pour y être exhibés et exécutés. Mais c’est compter sans Octavie, la sœur d’Octave, qui convainc celui-ci de lui laisser les enfants. Celle qu’on appelle la première dame de Rome collectionne les marmots. C’est donc parmi une meute de frère, demi-sœurs, cousins, cousines, étrangers, que Séléné vivra de 10 à 20 ans, dans une sorte de captivité sans barreau, mais surtout sans avenir, elle, la fille de la reine maudite.

Encore une fois, l’auteure marie avec bonheur histoire et fiction.

À la fin du récit et presque aussi intéressantes que le roman, les notes de l’auteur, une trentaine de pages, départagent les faits historiques de la fiction. Entre deux ou plusieurs opinions des historiens, l’auteure explique ses choix. 

Pas de doute que je lirai le dernier tome de cette trilogie, L’homme de Césarée.

Françoise Chandernagor, Les dames de Rome, Albin Michel, 2012, 440 pages

Étonnante déception

Juste avant Les dames de Rome, j’ai lu, pardon, essayé de lire Un amant naïf et sentimental de John le Carré. Étonnant, mais pour la première fois, un roman de cet auteur que j’adore m’est tombé des mains après une centaine de pages. Juste pour votre bénéfice, des fois que ce genre de livre vous ferait saliver, en voici quelques bribes. Un riche industriel anglais visite, en cachette de sa femme, un manoir décrépit qu’il souhaite acquérir. La maison est squattée par un couple absolument étrange. Une relation improbable s’établit entre les trois protagonistes, donnant lieu à des échanges presque surréalistes. Et ça dure sur une centaine de pages… Je ne vous en dis pas davantage, sinon que même la couverture du livre me déplaît.

J’aurais aimé vous mettre un lien vers une critique littéraire plus instructive que ces quelques mots, mais elles ne sont pas légion.

John le Carré, Un amant naïf et sentimental, Seuil, 1972, 475 pages 

La promesse rompue

Antonine Maillet a rompu une promesse. Bien qu’elle avait juré de ne jamais entrer [elle]-même dans la galerie de [s]es créatures, la voilà qui publie ce récit de vie, ces récits plutôt, sous forme de 21 brefs chapitres qui peignent des expériences significatives, depuis la petite enfance jusqu’au grand âge. Ce Clin d’œil au Temps qui passe, c’est le cadeau qu’elle s’offre, et nous offre, pour souligner ses 90 ans. Pour notre plus grand bonheur !

C’est du Antonine Maillet pur jus, avec sa langue truculente et indomptée, sa poésie facétieuse, son regard unique sur les gens et les choses. Deux extraits pour vous mettre l’eau à la bouche.

Extrait

J’admets toutefois que ma propre vie galopait à vitesse excessive. Tout ce temps à rattraper, quelle chevauchée ! J’ai eu l’impression de vivre la décennie 1970 juchée sur un fougueux cheval de bataille. Plus le temps de couper les cheveux en quatre, ni d’attendre que le fer soit chaud avant de la battre, ni de remettre les bœufs devant la charrue. Trop de chats à fouetter, j’ai lâché les proverbes. Et j’ai fermé les yeux puis fouillé l’arrière de mon cerveau, comme en cet instant qui avait précédé la naissance de la Sagouine. Il était là, le Temps qui passe, le gong au bout du bras, prêt à sonner les heures, les minutes, les secondes, demi-secondes, le présent… le seul trésor que je possédais : l’instant présent. Et, encore un coup, j’ai arrêté le Temps qui m’a rendu sur l’heure trois syllabes : Pé-la-gie

On se souviendra (ou en apprendra) qu’Antonine Maillet a décroché le Goncourt avec ce roman : Pélagie-la-Charrette.

À propos de l’irruption de La Sagouine (un petit extrait pour le bonheur des oreilles) sur les planches du Rideau Vert…

Extrait

On a déjà amplement parlé de la suite. Mais ma suite à moi, mon moi-moi qui n’avait pas fini de sécher sur la corde à linge, qui ballottait aux vents de nordet et de suroît, se faufilait entre les souvenirs et les rêves, entre la prose et la poésie de l’existence, ce moi-là venait d’apercevoir de minuscules failles dans l’horizon. Les petits de taille ont d’ordinaire l’avantage de l’œil prime et de l’oreille bien pendue. Du nez surtout, le sens le plus aigu chez les gens de ma profession. Comment voudriez-vous qu’on puisse sentir autrement l’avenir du bon bord.

Voilà, je n’en révèle pas plus. Du bonbon.

Antonine Maillet, Clin d’oeil au Temps qui passe, Léméac, 2019, 171 pages