Le lac Ferland

Il existe au nord du 50e parallèle, dans l’austère panorama de la Basse-Côte-Nord, un lac unique, unique comme toute chose qu’on aime. C’est le lac Ferland. Sur la carte, on peine à le localiser dans le déchiquètement de terre et d’eau de cette région. Pour l’atteindre, il faut suivre durant plus de 9 heures la rive sinueuse du St-Laurent, de Québec au Havre-St-Pierre. Puis en hydravion, on survole un paysage qui hésite entre taïga et toundra, vaste plaine percée de trous d’eau comme un gilet mité et piquée ici et là de bouquets de conifères. On passe au-dessus de la Romaine, grande et sauvage rivière à saumons en voie d’être harnachée. Puis des lacs et des lacs. Et enfin, le coucou descend pour se poser sur le lac Ferland.
On est maintenant tout fébrile, sur la plage, avec notre barda. On rentre les sacs et les boites dans le camp. On range, on s’installe. Enfin désœuvrés, on s’assoit pour prendre une bière, autour de la table ou dehors : ce sont les moustiques qui décident. À notre insu, le lac entreprend sur nous son travail mystérieux. La respiration ralentit, s’approfondit. On cause, un œil sur l’eau bleue encadrée du vert des épinettes. On ne voit pas que l’eau nous aspire, nous absorbe, nous rappelle aux eaux de nos origines.
Mais la pause dure peu : la pêche nous appâte, nous pousse vers les chaloupes! La surface du lac, lisse ou froissée selon les caprices du vent, donne l’illusion d’une sorte de solidité, de consistance qui nous porte. Face rassurante d’un envers vaguement menaçant.  Nous lançons la ligne. Notre corps capte les vibrations émanant des profondeurs obscures. Et il n’y a plus que cela, cette écoute de quelque chose qui nous prolonge et qui nous reste invisible. Une vigilance tranquille, distraite de brefs instants par les huards qui plongent près de nous, par le vol plané de l’aigle pêcheur, par l’agencement parfait des pierres et des arbustes qui bordent la rive que nous longeons. Mais tout disparaît du moment que la main sent la morsure. Ne reste que ce lien entre nous et le poisson. On ramène la prise avec précaution. Un long moment, celle-ci n’existe que par les secousses sur la ligne. On ramène, on ramène… Puis la bête se profile, encore floue, un dos noir, un éclair d’argent… Le danger imminent lui redonne des forces. Elle se contorsionne et replonge, tentant d’échapper à son destin. De nouveau, on mouline patiemment, gardant la tension sur la ligne. Parfois la bête gagne ce combat et se décroche au dernier moment, parfois elle échoue et on la cueille alors en jubilant.  Et tout recommence jusqu’à ce que les prédateurs heureux que nous sommes regagnent le camp pour lever les filets, préparer le fumet, la sauce au safran, ouvrir la bouteille qui arrosera ces agapes grandioses autour d’une table gondolée, sur des chaises bancales, indescriptible luxe d’un repas gastronomique pris entre amis, dans un camp de fortune, au cœur d’une nature indomptée et majestueuse.
Repus de bonne chair et de grand air, chacun gagne sa couchette tôt et s’enfonce rapidement dans un sommeil profond. Il peut arriver qu’on soit réveillé par le chant tragique des huards, par la pluie sur le toit de tôle, par les craquements de la baraque. On peut entendre le bruit des vagues quand le vent agite le lac. Mais on replonge rapidement dans une torpeur écrasante, comme si toute la fatigue d’une vie nous était tombée dessus à l’instant ou nous avons amerri. Et les longues siestes et les longues nuits se succèdent sans venir à bout de cet immense désir de sommeil. Nous nous doutons bien qu’il se passe quelque chose, que l’eau s’est emparé de nous pour nous laver de toute cette fatigue sédimentée qui nous tire vers le bas comme un lest de plomb.
Il ne finira pas son œuvre, le lac. Il lui faudrait plus de temps, celui de nous débarrasser de tout ce qui mine nos vies : les urgences, les soucis inutiles, les besoins futiles, l’éphémère, le vide, l’absence.  Le temps de nous ensauvager.
C’est pourquoi nous revenons vers nos vies trépidantes en rêvant du prochain séjour, en nous berçant de l’illusion d’un retour possible à l’éden perdu.

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