Le Canal se modernise

10 septembre. Sur le Canal du Midi.

Notre péniche pénètre dans l’écluse et se range sans que nous ayons à lever le petit doigt. Chacun poursuit tranquillement la lecture de son journal ou de son courrier électronique grâce à la couverture, par un réseau wi-fi des plus performants, de tous les canaux de France. Aucun besoin de lancer les amarres vers les bollards comme auparavant. Le GPS fait tout le bouleau pour nous. Aucun souci, le système gère lui-même la marche des bateaux, leur ralentissement, leur arrêt ou leur passage à l’écluse selon un ordre de priorité qui tient compte des dimensions et du nombre des embarcations. On peut choisir entre la fonction navigation continue, de jour comme de nuit, ce qui était autrefois impossible, ou navigation intermittente. En ce cas, l’amarrage entre les écluses, que ce soit pour les repas ou pour la nuit, est simplifié par le bétonnage des rives, ce qui a d’ailleurs éliminé l’érosion qui avait été favorisée par l’abattage des platanes. Toutes ces améliorations ont considérablement racourci en durée la traversée de la Méditérannée à l’Atlantique. Le trajet est bien sûr beaucoup plus long qu’en TGV, mais tellement plus agréable.

Rêve éveillé ou cauchemard? Cela se passe le 10 septembre, mais de quelle année? 2020? 2030? Certainement pas le 10 septembre 2013, alors que nous voguons à la fulgurante vitesse de 10 km heures sur le canal du Midi, quelque part entre Villesèquelande et Castelnaudary. À l’écluse de Béteille, après avoir passé les amarres autour des bollards, je cause avec l’éclusier qui me fait part des pronostics météo, excellents pour les gastéropodes. La conversation bifurque tout naturellement sur la préparation des escargots et les recettes locales avec jambon du pays, assaisonnées à la langue chantante du Sud. Instant de pur bonheur, d’autant plus qu’on le sait éphémère. Car le canal du Midi, comme on l’a connu il y a quelques années seulement, est en phase terminale, ou presque. Un décor, un monde en voie de disparition. Les maisons d’éclusier sont vides et leur volets, clos, comme des paupières baissées sur un chagrin. Les éclusiers encore en fonction habitent les villes ou villages environnants. Ils seront remplacés par des bornes automatiques actionnées par les plaisanciers eux-mêmes (c’est déjà commencé). On a entrepris l’abattage de quelque 40 000 platanes attaqués par un champignon dont on n’a pas trouvé l’antidote. À tout moment, on se dit, avec un pincement au coeur, qu’on ne retrouvera jamais cet enveloppement de verdure et ces savoureux contacts avec les gens du pays. Combien de temps avant que le scénario imaginé en introduction ne soit qu’une banale réalité?

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