Terminus radieux. Lecture de fin du monde

Terminus. Tout le monde descend. Moi en premier. Soulagée de refermer la couverture de cette étrange chose qui n’a de radieux que le titre, et la plume éblouissante de Volodine, il faut le dire, nous enfonçant page après page, dans le naufrage de la planète, dans l’extinction de la race humaine.

L’action (est-ce le bon terme pour désigner cet inexorable délitement des êtres et des choses?), l’action, donc, se déroule dans un futur lointain et mouvant, à l’époque du post-exotisme, dans un coin qui évoque la Sibérie. Deux hommes et une femme, agonisants, se sont enfuis de l’Orbise, dernier bastion de la Deuxième URSS qui, après avoir presque réussi à conquérir le monde, a fini par sombrer sous les coups de boutoir des riches récalcitrants. Les quelques survivants de la philosophie égalitaire errent dans les terres brûlées par les accidents nucléaires qui ont ravagé la planète. Autant la rigidité des principes communistes que la cupidité des prédateurs de la business ont précipité les humains vers leur propre perte. À l’époque en question, il n’y a plus rien de la technologie dont s’est enorgueillie l’humanité. Internet est disparu et toute sa quincaillerie avec. À l’exception d’un vieux train qui semble sorti des débuts du rail, rien ne roule, rien ne vole. L’humain se déplace sur ses pieds irradiés et souffrants. Les piles des réacteurs nucléaires, enfoncés dans le sol, procurent le chauffage et servent à la combustion des monceaux de rebuts dysfonctionnels hérités de l’ère glorieuse de la consommation, soit « des chaises, des pioches, des bottes de paille, des fourchettes et des couverts, du linge de maison, des fours à micro-ondes, des ordinateurs, des pelisses… ». Ça continue ainsi sur une demi-page. Et aussi des cadavres d’animaux et des dépouilles humaines.Unknown

Ça commence comme ça, par quelque chose qu’on arrive à appréhender. Mais bientôt, tous nos repères tremblent sur leur fondation. Dans la forêt profonde, subsiste un kolkhoze, le Levanidovo, dirigé par un sorcier aux multiples visages, Solovieï, apparemment immortel, tout à tour indifférent ou cruel, capable de s’immiscer dans l’âme et les rêves des quelques vivants et morts qu’il tient sous sa botte, notamment ses trois étranges filles. Le temps échappe aux règles, s’étire ou se contracte, l’espace de même, les lieux se télescopent et s’interpénètrent. « C’est ça l’ambiguïté de l’ubiquité et de l’achronie. » Certains personnages sont des morts qu’on a rendus à la vie, une vie de zombie en réalité. Mis à part quelques affrontements, ces êtres, moribonds ou trépassés, errent sans fin dans un univers sans frontière, en attente de leur propre fin qui tarde à s’accomplir.

Devançant les critiques quant à l’inconsistance de la trame narrative, Volodine fait parler une des filles du sorcier, devenue écrivaine sans papier. « […] elle avait pris plaisir à inventer des histoires et à dépeindre des individus ordinaires ou extraordinaires, qu’elle plaçait selon son humeur dans des situations bizarres ou désespérées, qu’elle faisait mourir à sa guise et errer infiniment dans des mondes bardiques dont aucun décès ne leur permettrait de sortir vraiment, et en tous cas jamais pour toujours. […] Elle avait créé son monde littéraire, qui était au départ influencé par ce qu’elle avait connu jadis au kolkhoze, dans le paisible quoique incestueux enfer post-nucléaire du Levanidovo, mais qui ensuite avait pris des directions inattendues, dont elle aurait eu le plus grand mal à justifier la logique ou la raison d’être. » Nous voilà prévenus. Toute impression d’improvisation ou de dérive est délibérée et par conséquent, inattaquable. Et je me demande encore comment il se fait que j’ai tenu bon durant la désâmante lecture des 617 pages apocalyptiques du Prix Médicis 2014.

 

Antoine Volodine, Terminus radieux, Seuil, 2014, 617 pages.

 

2 réflexions sur “Terminus radieux. Lecture de fin du monde

  1. Et bien moi je te lève mon chapeau parçe que je n’aurais pas tenu les 617 p.

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