Rallumer les étoiles éteintes

Qui a dit qu’un livre devait forcément être farci de rebondissements pour nous tenir en haleine? Constellation d’Adrien Bosc, premier roman couronné Grand prix du roman de l’Académie française, fait la preuve du contraire. Aucun suspense, puisqu’on connaît la conclusion de l’histoire. L’avion qui transportait Marcel Cerdan, le 27 octobre 1949 s’est écrasé sur le mont Redondo, aux Açores. Aucun survivant parmi les 37 passagers et les 11 membres d’équipage. Aucun suspense… Et pourtant, une fois ouvert, je n’ai pu refermer ce livre avant la dernière page. Pourquoi?

D’entrée de jeu, j’admets que le prix en lui-même me rend réceptive à l’œuvre. Occuper un siège de la vénérable institution constitue pour moi LA reconnaissance des reconnaissances par les pairs. Par conséquent, lorsque les Immortels déposent les lauriers sur un titre, j’ai les yeux et le cœur grand ouverts.

Rallumer les étoiles éteintes

Puisque la conclusion du voyage de ce Constellation est bien connue, que raconte donc l’auteur dans ce roman qui n’en est pas tout à fait un, mais plutôt une minutieuse enquête mêlée de méditation sur le sens des événements et de leurs multiples coïncidences? D’abord, ce titre de Constellation éclaire quelque peu l’intention de Bosc. Avant d’être un nom d’avion, le mot réfère à celui donné à un ensemble d’étoiles que les humains ont reliées entre elles, leur conférant par ce baptême une nouvelle identité humaine, en quelque sorte. Au figuré, on pensera au regroupement de personnages illustres. Il y a un peu des deux dans ce projet. On sait que Marcel Cerdan était du voyage, ainsi que Ginette Neveu, jeune violoniste prodige de réputation internationale. Mais d’autres étoiles se sont éteintes contre le mur du mont Redondo et renaissent sous la plume de l’auteur qui s’est livré, pour ce faire, à une minutieuse enquête, tant sur leur identité que sur la trajectoire de ce vol Paris-New York et sur le retour des corps à leur dernier repos.

Mais encore, me direz-vous, où est l’intérêt? Voilà, j’y viens. J’ai perçu un lien entre cette entreprise et celle qui sous-tend l’œuvre de Modiano dont je vous ai parlé avec ferveur dans un précédent billet, une quête émouvante difficilement descriptible. Questionner le passé, les lieux, les signes. Entre autres, la confusion troublante autour de la date de naissance de l’auteure. Le fait est qu’on est ému par ces vies dévoilées avec délicatesse et tendresse, et que le destin a réunies pour un dernier voyage. On ressent chez l’auteur une volonté farouche de refuser la mort, l’effacement des êtres, d’où, notamment, cette idée de nommer chacune des 48 personnes qui prenaient place à bord du Constellation et de nous raconter une partie de la vie de certains d’entre eux. Un besoin aigu de combattre l’épais mystère de la vie et des vivants. C’est peut-être ce que veut exprimer le mot que l’auteur laissera sur un babillard, « punaisé […] entre deux bouteilles à la mer ».

« Un jour nous abattrons les cloisons de notre prison; nous parlerons à des gens qui nous répondront; le malentendu se dissipera entre les vivants; les morts n’auront plus de secrets pour nous. Un jour nous prendrons des trains qui partent. »

Extrait

« Le Peter’s Bar trône la nuit à Horta comme un phare, et l’on s’y soule la gueule jusqu’à trouver le soleil au fond d’un verre. On y boit son chagrin, on partage celui de son voisin, on y répare les amitiés malmenées par les longues traversées. Chacun, dans ce refuge, y cherche, y trouve, en âme naufragée, le souvenir de sa peine, et boit au-delà du raisonnable le salaire de ses regrets. »

Adrien Bosc, Constellation, Stock, Paris, 2014, 193 pages

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