Exilé de soi-même

Nos années rouges d’Anne-Sophie Stefanini nous plonge au cœur d’une époque et d’une réalité qui nous sont relativement étrangères, à nous, Québécois. Notre coin de pays a peu connu cette ferveur communiste, ce rêve de révolution, la libération du joug des puissants sur le peuple. Cette utopie (je ne connais aucun exemple de victoire des petits sur les gros) est fascinante et l’auteur nous en livre toutes les ardeurs et toutes les contradictions.

rougeCatherine est née en France d’un père et d’une mère pour qui la lutte des classes passait avant tout, avant le couple, avant l’amour, avant leur fille aussi.

L’amour n’a aucune importance. On se rencontre, on s’aime, on fait un enfant, on se quitte, tout cela passe. On t’a élevée pour autre chose. Tu étais venue ici pour autre chose. Un jour ou l’autre, vous n’aurez plus les mêmes envies, tu réaliseras combien tout cela était vain.

De la mère patrie, elle a combattu avec d’autres pour l’indépendance de l’Algérie. Après la guerre, elle décide de s’y rendre pour aider le peuple algérien, enfin libéré de la France, à se libérer plus largement encore, à accéder à la souveraineté du peuple, à la justice sociale, à l’égalité de tous, ces valeurs si âprement défendues par ses parents. Elle espère y trouver aussi son amoureux, Vincent, qui a fait la guerre au côté des Algériens, et dont on a perdu la trace. Trois ans plus tard, c’est le coup d’État de Boumédiène, les amis fuient, meurent ou disparaissent. Catherine est emprisonnée, avant d’être expulsée du pays auquel elle s’est si fortement attachée.

C’est depuis la prison que la voix mélancolique de la narratrice nous raconte son arrivée au pays, ses amis, ses amours, son aveuglement, le naufrage du rêve révolutionnaire, qui sonne aussi la fin de la jeunesse et de ses idéaux. Des hommes l’interrogent, mais avec moins d’insistance qu’elle ne le fait elle-même, déchirée entre la recherche du bonheur collectif et celle du bonheur individuel qui se présentent comme des objectifs antagonistes et irréconciliables. Elle apprend combien il est difficile d’être vraie, honnête, pure.

On protège ses amours, les mots entêtants et souvent tristes, les envies de fuir, d’être seule, on tait les joies immenses, les phrases apprises comme des poèmes et qui donnent un sens lumineux et sacré au moindre geste, on cache les rencontres, un visage nouveau qui nous a souri. À ceux qu’on aime le plus on ment, on ne dit pas la femme que l’on est, la femme que l’on devient et les moments de vérités sont rares, comme des ancres.

Ce court roman, très bien écrit, sera une agréable lecture pour toute personne appréciant le ton introspectif d’un récit dont l’intérêt tient moins dans les péripéties, peu nombreuses, que dans les questions existentielles soulevées par les événements charnières de nos vies.

Anne-Sophie Stefanini, Nos années rouges, Gallimard, 2017, 154 pages

 

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