La force des racines

Leurs enfants après eux sauront-ils mieux tirer leur épingle du jeu que leurs parents? Voilà la question qu’on se pose rapidement à la lecture de ce magnifique roman, Prix Goncourt 2018, signé Nicolas Mathieu.

En bref

L’action se passe dans une petite ville de France située à quelques encablures du Luxembourg. Nous y suivons durant quelques années quelques adolescents et adolescentes, chrysalides se transformant sous nos yeux en adultes dans un écosystème inhospitalier ayant déjà broyé leurs parents.

Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s’étaient fait la malle. Irène, la mère du cousin, appartenait justement à cette catégorie des épouses délaissées. Le cousin avait grandi vite, du coup. À seize ans, il savait tondre, conduire sans permis, faire à bouffer. Il avait même le droit de fumer dans sa chambre. Il était intrépide et sûr. Anthony l’aurait suivi jusqu’en enfer. En revanche, il se sentait de moins en moins copain avec les manières de sa famille. Les siens, il les trouvait finalement bien petits, par leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs même, répandus et conjoncturels. Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible. Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous l’effet du Pastis, pouvaient remonter d’un seul coup en plein banquet. Anthony, de plus en plus, s’imaginait supérieur. Il rêvait de foutre le camp.

Cet extrait plante le décor, celui dans lequel évoluent Anthony et Hacine, les deux principaux protagonistes de l’histoire, ainsi que leurs copains et copines, durant quatre étés, ceux de 1992, 1994, 1996 et 1998. Ils carburent à l’ennui, à l’alcool, à la drogue et au sexe. Même s’ils ne peuvent toujours assouvir le désir qui les dévore. Sinon, chacun, avec le temps qui passe, rêve son avenir. Dans ce futur fantasmé, ils ont réussi, ils sont ailleurs.

Leurs enfants après eux est un livre dense qui livre un portrait sans concession d’une France provinciale estourbie par la mondialisation et sa traînée de soubresauts économiques. L’usine, qui avait nourri des générations, a fermé. Sans plan B. La situation est perçue par le regard à la fois neuf et saturé d’adolescents qui piaffent d’impatience de se tailler une place plus enviable que celle de leurs géniteurs, quel que soit le chemin emprunté.

Un style

Nicolas Mathieu est une plume ! Pas une page qui ne recèle son petit diamant. Que ce soit dans sa capacité d’évocation, dans son sens de la formule ou dans les dialogues syncopés des protagonistes.

Hacine mesurait les avantages de sa situation par rapport à celle de ses parents. En dehors même de tout le fric qu’il se faisait, lui n’avait pas à se farcir la durée, la routine, cette répétition dissolvante, du lundi au vendredi, en attendant les vacances, selon un cycle inlassable qui vous menait de la jeunesse au cimetière en un claquement de doigts.

Leurs enfants après eux est comme une grande fresque, grouillante, vibrante, colorée, contrastée, dans laquelle s’agite un nombre impressionnant de personnages, et sur lesquels plane une menace diffuse qui nous scotche au texte. Un livre magistral!

Nicolas Mathieu, leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018, 426 pages.

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