Le lauréat, le maître et la star

Le lauréat

Dernier opus de mon merveilleux cadeau de Noël, Sept vies, dix-sept morts est un recueil de nouvelles auréolé du Prix du livre d’Ottawa. Alain Bernard Marchand y conjugue la filiation et la mort en plusieurs temps et divers lieux.

Je ne suis pas particulièrement amatrice de nouvelles, heurtée par la disparition trop rapide de personnages auxquels j’aurais aimé m’attacher. Agréable à lire, ce bouquin ne me laissera pas un souvenir impérissable malgré le soin que son auteur a mis à l’écrire.

Extrait

La chambre chaulée louée chez le tavernier, les volets percés d’ancres de la petite fenêtre par où elle voyait partir et revenir les bateaux, les draps qui sentaient le thym sauvage entre lesquels s’était glissé le garçon de café à côté d’elle. Les fous rires qu’ils avaient quand le pope à barbiche passait les mains dans le dos devant les bustes de marbre de l’échoppe de souvenirs. Les poèmes de Theodorakis qu’il lisait à plat ventre dans le sable chaud en élevant et baissant la voix. Les baignades tout de suite après dans une eau indiscernable du ciel. Ces images, comme la jeunesse, n’avaient duré qu’une saison, mais s’étaient gravées dans sa mémoire.

Alain Bernard Marchand, Sept vies, dix-sept morts, Les herbes rouges, 2018, 201 pages

Le maître

Philip Roth. J’avoue que j’éprouvais une certaine appréhension à me frotter à l’œuvre de ce maître, et pour cause. Car elle est complexe et exigeante. Mais quel bonheur de lecture tout de même ! La tache est ma première incursion dans le corpus de ce grand écrivain américain mort en mai 2018, laissant derrière lui un recueil de nouvelles et 22 romans.

En bref

La tache raconte l’histoire de Coleman Silk, professeur et doyen d’université d’une petite ville américaine, poussé à la démission par des accusations de racisme basées sur une mésinterprétation des faits. Après une période de révolte intense, le septuagénaire tombe en amour avec une femme de ménage de l’université, de moitié son âge, offrant ainsi à ses détracteurs une autre bonne raison de le dénigrer. Cet amour sera aussi l’occasion pour lui de partager un secret sur sa véritable identité…

Peu de suspense dans ce long récit aux nombreuses digressions. Mais un portrait sans concession de ce que Roth appelle la tyrannie des convenances.

Extrait

En ce milieu d’année 1998, lui-même demeurait incrédule devant le pouvoir et la longévité des convenances américaines ; et il considérait qu’elles lui faisaient violence ; le frein qu’elles imposent toujours à la rhétorique officielle ; l’inspiration qu’elles procurent à l’imposture personnelle ; la persistance presque partout de ces sermons moralisateurs dévirilisants […] 

Philip Roth, La tache, Gallimard, coll. Folio, 2002 pour la traduction française, 480 pages

La star…

… n’est nul autre que Guillaume Musso, l’auteur actuellement le plus lu par les Français. Un écrivain que sa trop grande popularité me faisait considérer avec méfiance et auquel je ne m’étais jamais intéressé avant la sortie de son dernier roman : La vie secrète des écrivains. Ce n’est cependant pas ce titre intrigant qui me l’a fait acheter, mais l’étonnement admiratif de François Busnel, animateur de La grande librairie, étonnement qui laissait percer un déficit d’estime pour cet auteur. Ceci étant dit, je me suis laissée influencer et je ne l’ai pas regretté.

En bref

Le très mystérieux Nathan Fawles a abruptement cessé d’écrire vingt ans plus tôt après que ces trois premiers romans lui aient apporté la gloire. Il vit retiré dans une maison peu accessible, sur une île de la Méditerranée, et reçoit les importuns à coups de fusil. Cependant, le meurtre sordide d’une femme retrouvée sur une des plages de l’île obligera l’écrivain à sortir de sa réserve et à faire face à son destin.

La vie secrète des écrivains constitue un tour de force nous offrant à la fois un polar implacable, au récit serré et nerveux, et une démonstration plus que brillante des mécanismes de l’inspiration qui préside à l’écriture d’un roman, et ce, sans lourdeur aucune. Les réflexions de l’auteur sur les vertus de la lecture et sur les exigences de l’écriture courent tout au long du livre et en lient les composantes. Chaque chapitre s’ouvre sur la citation d’un auteur célèbre pour ensuite en faire la démonstration, mine de rien. Les références littéraires foisonnent sans nuire jamais à la tension montante du drame. 

Ce roman de Musso est jouissif tant pour l’adrénaline qu’il nous injecte, nous incitant à sauter des mots, voire des bouts de phrases au complet, que pour l’agilité avec laquelle l’auteur s’amuse à démonter devant nous les rouages de la fiction. Très fort.

Extrait

Soudain, une nuit polaire s’abattit sur Fawles. Alors il comprit tout et se sentit en très grand danger.

Très vite, il se leva pour rejoindre le salon. Au fond de la pièce, à côté des racks métalliques qui servaient de porte-bûches, se trouvait le meuble taillé dans du bois d’olivier dans lequel il rangeait son fusil. Il ouvrit le placard et constata que l’arme n’était plus à sa place. Quelqu’un s’était emparé du fusil orné du Kuçedra. L’arme maudite, celle de tous les outrages, celle qui était à la source de tous ses malheurs. Il se rappela alors cette vieille règle d’écriture : si un romancier mentionne l’existence d’une arme au début de son récit, alors un coup de feu sera obligatoirement tiré et l’un des protagonistes mourra à la fin de l’histoire.

Comme il croyait aux règles de la fiction, Fawles eut la certitude qu’il allait mourir. Aujourd’hui même.

Une seule critique : le roman est trop court. 

Guillaume Musso, La vie secrète des écrivains, Calmann Levy, 2019, 348 pages

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