La promesse rompue

Antonine Maillet a rompu une promesse. Bien qu’elle avait juré de ne jamais entrer [elle]-même dans la galerie de [s]es créatures, la voilà qui publie ce récit de vie, ces récits plutôt, sous forme de 21 brefs chapitres qui peignent des expériences significatives, depuis la petite enfance jusqu’au grand âge. Ce Clin d’œil au Temps qui passe, c’est le cadeau qu’elle s’offre, et nous offre, pour souligner ses 90 ans. Pour notre plus grand bonheur !

C’est du Antonine Maillet pur jus, avec sa langue truculente et indomptée, sa poésie facétieuse, son regard unique sur les gens et les choses. Deux extraits pour vous mettre l’eau à la bouche.

Extrait

J’admets toutefois que ma propre vie galopait à vitesse excessive. Tout ce temps à rattraper, quelle chevauchée ! J’ai eu l’impression de vivre la décennie 1970 juchée sur un fougueux cheval de bataille. Plus le temps de couper les cheveux en quatre, ni d’attendre que le fer soit chaud avant de la battre, ni de remettre les bœufs devant la charrue. Trop de chats à fouetter, j’ai lâché les proverbes. Et j’ai fermé les yeux puis fouillé l’arrière de mon cerveau, comme en cet instant qui avait précédé la naissance de la Sagouine. Il était là, le Temps qui passe, le gong au bout du bras, prêt à sonner les heures, les minutes, les secondes, demi-secondes, le présent… le seul trésor que je possédais : l’instant présent. Et, encore un coup, j’ai arrêté le Temps qui m’a rendu sur l’heure trois syllabes : Pé-la-gie

On se souviendra (ou en apprendra) qu’Antonine Maillet a décroché le Goncourt avec ce roman : Pélagie-la-Charrette.

À propos de l’irruption de La Sagouine (un petit extrait pour le bonheur des oreilles) sur les planches du Rideau Vert…

Extrait

On a déjà amplement parlé de la suite. Mais ma suite à moi, mon moi-moi qui n’avait pas fini de sécher sur la corde à linge, qui ballottait aux vents de nordet et de suroît, se faufilait entre les souvenirs et les rêves, entre la prose et la poésie de l’existence, ce moi-là venait d’apercevoir de minuscules failles dans l’horizon. Les petits de taille ont d’ordinaire l’avantage de l’œil prime et de l’oreille bien pendue. Du nez surtout, le sens le plus aigu chez les gens de ma profession. Comment voudriez-vous qu’on puisse sentir autrement l’avenir du bon bord.

Voilà, je n’en révèle pas plus. Du bonbon.

Antonine Maillet, Clin d’oeil au Temps qui passe, Léméac, 2019, 171 pages

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