À chaud

À peine tournée la dernière page, je ne peux m’empêcher de vous parler de ce magnifique roman, Après la mer, d’Alexandre Feraga. Un bonheur d’autant plus apprécié que je n’avais aucune attente à son égard. En effet, j’avais choisi ce bouquin au pif, pressée d’alimenter ma liseuse avant le départ pour un week-end à Montréal. Jamais entendu parler jusqu’à ce jour ni du livre ni de son auteur.

Moitié autobiographie, moitié fiction. Alexandre, dix ans, vit en France avec ses demi-frères et demi-sœurs, une mère qui s’étiole et un père absent. Mohamed part tôt le matin, revient en fin de journée pour manger, silencieux, son veston sur le dossier de sa chaise, ses clefs d’auto à côté de son assiette, prêt à s’évader. Un bon jour, alors même que Dorothée avoue son amour à Alexandre, ce dernier apprend qu’il part en vacances, seul avec son père. L’enfant n’y comprendra rien tant qu’il ne sera pas en Algérie, en route vers ses grands-parents pour qui il n’est plus Alexandre, mais Habib. Mais il n’a pas encore saisi le but véritable du voyage qui s’avérera douloureux et cathartique.

 La parole est ce qu’il y a de plus important au monde, a-t-il ajouté. Mais parfois, il faut aussi apprendre dans le silence.

Qui mieux que moi pouvait saisir toute la portée de sa dernière phrase ? Le silence de Mohamed était un fléau en même temps qu’un terreau fertile. J’ai beaucoup appris dans le silence. Mon imagination s’est développée dans le silence, a proliféré dans tous mes tissus, comme une plante traçante. Elle ne me permettait pas seulement de réinventer des parents, de redéfinir mes racines, de réviser mon histoire, l’imagination m’a également permis de transformer l’absence en carnaval et les attaques de Salim en paragraphes. Le silence de mes parents m’a pesé, les mots importants que j’espérais m’ont manqué, mais l’imagination a pris le relais ; comme une nourrice, elle m’a fourni des prothèses pour avancer, pour accepter de me montrer au monde. L’imagination m’a autorisé à vivre.

Feraga raconte avec élégance et poésie une enfance française (la partie non fictive) et algérienne (la partie fictive). Ça parle de l’absence du père, de la résilience, de l’identité déchirée, des racines écartelées entre deux cultures. Il sait nous faire sentir les blessures cuisantes d’Alexandre/Habib, ses émois, ses éblouissements. La dureté côtoie la tendresse, la solitude chemine avec l’amitié. C’est un récit touchant, incandescent.

Alexandre Feraga, Après la mer, Flammarion, 2019, 221 pages

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